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Jean-Noël Dumont : alternative ou restauration catholique ?

Jean-Noël Dumont, Pour une alternative catholique, suivi de trois études sur Montalembert, Péguy, Cavanaugh, Les Editions du Cerf, 2017

Agrégé de philosophie, Jean-Noël Dumont est membre de l'Académie catholique de France. Il a fondé et dirigé jusqu'en 2015 le Collège Supérieur. Il a publié des recueils de chroniques (Le tiers invisible, Exercices de liberté et des études sur de nombreux écrivains (Péguy, Montalembert, Pascal, Marx, Houellebecq)

Table des matières :

Pour une alternative catholique : donner la mesure de l'action - L'Eglise et l'Etat - Tout pouvoir vient de Dieu - Des mots pour une théologie politique

Trois catholiques : Charles de Montalembert - La liberté a besoin de religion, la religion a besoin de liberté - Lire Montalembert - Catholicisme et libéralisme, une alliance impossible ? - Une vie d'homme libre - Un catholique libéral

Charles Péguy - Ne pas être complice

William Cavanaugh - L'Eucharistie comme politique

Quatrième de couverture :

"Désireux d'être présents dans le débat public, les catholiques, plus que jamais, s'interrogent. Actifs et sollicités dans le champ social et associatif, pourquoi peinent-ils tant à jouir d'une vraie légitimité dans l'opinion publique et le champ politique ?

Sans doute l'erreur est-elle de vouloir "faire de la politique" alors qu'il s'agit de "faire l"Eglise". Celle-ci est en effet politique à part entière, mais selon une logique alternative : il ne s'agit pas de gagner des territoires, des droits ou des pouvoirs, mais de renouveler sans cesse la communion, l'hospitalité, l'alliance pour oeuvrer dans une histoire inachevée. Les catholiques peuvent et doivent, par leur présence, reconduire la cité à ses vraies finalités qui ne peuvent être atteintes par le jeu des pouvoirs.

Revisitant la pensée de trois intellectuels catholiques engagés en politique comme Péguy, Montalembert, et le théologien américain Cavanaugh, Jean-Noël Dumont propose ici une véritable "alternative catholique" qui ouvre enfin la porte à une "théologie politique" et reconsidère la laïcité, le rapport à l'Etat, au sens et à l'Histoire.

"Alternative" ou récupération ?

"Le mot "alternative" est né en Allemagne dans les milieux d'extrême gauche, écologistes et libertaires qui voulaient développer un "autre" lien social, une "autre" manière de consommer, de produire, de gouverner, de s'aimer. Ils n'ont pas manqué de prédécesseurs, par exemple dans le mouvement Hippie ou Provo. Un "alternatif"ne participe pas directement au concert politique mais prend des initiatives et, en communauté, invente d'autres liens. Voilà deux mille ans que l'Eglise est "alternative" (sic!) (Jean-Noël Dumont, Pour une alternative catholique, p.9)

Citation :

"La modernité en établissant la puissance de l'Etat par la neutralisation de l'espace public, a inventé la "religion" comme activité sociale distincte, observable dans des usages et des opinions suivis par des fidèles. Alors que le mot désignait une vertu, celle qui rend à Dieu la justice qui lui est due, il désigne dès lors une activité particulière qui fait nombre avec d'autres comme l'économie, l'art ou le sport. Devenue la partie d'un tout qui est représenté par l'Etat, la religion perd alors sa capacité à parler pour tous, on peut à la rigueur lui concéder de défendre ses coutumes et ses intérêts, comparables à ceux d'une corporation. La "religion", à la fois reconnue sociologiquement (on pourra l'observer en d'autres peuplades) et isolée du politique n'a aucune légitimité à faire valoir pour tous sa vision du monde et de l'homme. Tolérée ou moquée comme coutume, elle passe pour relever de la sphère privée et pourrait même, si elle voulait bien renoncer à ses pratiques extérieures, rentrer dans le for interne. De fait, la modernité met ainsi le chrétien en dissidence, il devient, selon le mot de Stanley Hauerwas, un "immigré résident vivant dans une colonie chrétienne". (Pour une alternative catholique, "William Cavanaugh", p.186)

Notes de lecture sur "William Cavanaugh, L'Eucharistie comme politique" :

"La modernité met (ainsi) le chrétien en dissidence, il devient, selon le mot de Stanley Heuerwas, un "immigré résident vivant dans une colonie chrétienne." (S. Hauerwas, W.H. Willimon, Etrangers dans la cité, Paris, Editions du Cerf, 2016)

On peut envisager plusieurs "tentatives de sortie" :

1. La nostalgie d'une chrétienté antérieure à la neutralisation par l'Etat de l'espace public.

La concrétisation historiquement impossible de ce souhait aboutit :

  • à la "vision maurrassienne" d'une restauration de coutumes liées à une appartenance régionale ou nationale.
  • à l'instrumentalisation de l'Eglise en tant qu'institution par le pouvoir politique (Napoléon, Poutine, Loukachenko)

"Ainsi, que la "religion" soit repoussée dans la sphère privée ou qu'elle apparaisse comme le soutien officiel d'une dictature, le chrétien se trouve toujours en dissidence et la question d'une authentique "théologie politique" se trouve posée." (p.187)

L'expression "théologie politique" vient de Carl Schmitt (1922) qui met en lumière la nature théologique du pouvoir qui peut répondre aux attentes religieuses en les captant à son profit.

"Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l'Etat sont des concepts théologiques sécularisés." (Carl Schmitt, Théologie politique, p.46)

Erik Petersen, théologien catholique hostile à tout compromis entre chrétiens et nazis rejette la notion de "théologie politique" et affirme que le Christ se manifeste dans le martyr et la liturgie ; l'Eglise étant elle-même une réalité pleinement politique ne peut se soumettre à la sacralité de l'Etat.

"Mon Royaume n'est pas de ce monde." est une affirmation politique (Théodore Haeker, futur mentor du mouvement allemand de résistance anti-nazi La Rose blanche en 1935)

Il ne faut pas rejeter l'expression de Carl Schmitt "théologie politique", mais la renouveler.

Il faut distinguer avec Jacques Maritain :

  • La "Politische Théologie" (la politique comme théologie) = sens allemand
  • La politique comme objet de la théologie = sens français

2. La nostalgie d'une religion antérieure à la neutralisation par l'Etat de l'espace public peut également aboutir à la revendication assumée de la marginalité (tentation romantique et esthétique que l'on trouve parfois chez les plus grands  : Charles Péguy, Georges Bernanos, Maurice Clavel

3. Le chrétien peut réagir en retournant à l'action politique entendue au sens large (participation au "progrès", à l'éducation, à la réparation des injustices) ; c'est "l'Humanisme intégral" de Maritain.

Maritain distingue "agir en chrétien" (l'action catholique) et "agir en tant que chrétien"

4. On peut contester cette conception trop modeste et lui préférer l'engagement politique.

Les quatre possibilités de "sortie" de l'enfermement (en résumé) :

  • la défense et illustration de la foi comme tradition
  • l'excentricité prophétique
  • l'engagement dans les oeuvres
  • le combat politique à visage découvert

Ces "solutions" reposent sur une même erreur d'appréciation : l'idée qu'il faudrait sortir de l'Eglise.

"La "théologie politique" n'est pas une théologie instrumentalisée par le politique pour la justifier, mais une théologie qui mesure le politique à l'aune du Christ roi." (p.192)

L'Eglise n'est pas une "communauté", ni à une "Cité", mais une "communion".

"Ma thèse c'est que la théorie politique moderne, prétendument séculière et neutre, est en réalité une théologie masquée qui fait de l'Etat moderne un Etat sauveur, en lieu et place de l'Eglise. Prendre conscience du caractère parodique, ou "hérétique" de cette sotériologie (doctrine du salut), c'est déjà commencer à réimaginer l'espace et le temps dans une perspective authentiquement théologique." (W. Cavanaugh, Eucharistie et mondialisation, p.8)

"En dénonçant la "théologie politique" au sens de Carl Schmitt, W. Cavanaugh invite donc à ressaisir la dimension essentiellement politique de toute théologie chrétienne : la société humaine, si parfaite soit-elle, n'est pas le lieu du salut, elle est le chemin et l'Eucharistie est la nourriture de cet homme en chemin, pèlerin ou exilé, dissuadé de circonscrire sur cette terre un territoire." (Pour une alternative catholique, "W. Cavanaugh", p.194)

"C'est l'imagination qu'il faut ré-évangéliser, en substituant aux frontières imaginaires crées par les Etats-nations un nouvel espace politique (...). Si l'Etat moderne est bien un pseudo-corps, une parodie du Corps du Christ (...), ce n'est pas en se rapprochant du pouvoir étatique, afin de l'influencer directement ou par l'intermédiaire de la société civile que l'Eglise luttera efficacement contre la privatisation du christianisme, mais en recourant à l'Eucharistie, qui, disaient les Pères de l'Eglise, fait le Corps du Christ." (W. Cavanaugh, Eucharistie et mondialisation, p.83)

Mon avis sur le livre : 

Cet ouvrage m'a été conseillé par un ami libraire dont le fils vit et enseigne à Lyon et fait partie d'un mouvement "alternatif" au sein de l'Eglise catholique.

Ayant moi-même enseigné le français et la philosophie à La Verpillière et vécu à Belley (où j'étais chef d'établissement), dans une proximité, à vrai dire assez malheureuse, avec le milieu des maristes de Lyon, sous le règne du Père Perrot, directeur de Sainte-Marie Lyon et la Verpillière (Isère), de Mgr. Bagnard, évêque de Belley, de Charles Millon, président de la région Rhône-Alpes et d'une poignée de second couteaux (les "préfets" de La Verpillière) qui ont failli me faire perdre le goût de la vie, sans parler de la foi, et auxquels Jean-Noël Dumont, le "philosophe mariste officiel" se rattache dans mon souvenir et parfois dans mes cauchemars, il m'a fallu faire un gros effort d'honnêteté intellectuelle pour surmonter mes préventions et pour lire ce livre jusqu'au bout.

J'ai le souvenir, à quelques rares exceptions près, aussi bien chez les maristes de Lyon qu'à La Verpillière ou à la paroisse Saint-Nizier d'une communauté suspicieuse, compassée, condescendante, froide et peu accueillante, dont les membres appartenaient pour la  plupart à la bourgeoisie lyonnaise et qui relevait davantage du contre-témoignage que de l'espérance  d'une "alternative catholique" et dont je m'échappais régulièrement vers la basilique de Fourvières pour respirer un peu d'air pur. (La paroisse Saint-Nizier est actuellement animée par la communauté de l'Emmanuel qui semble avoir apporté un souffle nouveau, mais j'ai quitté Lyon dans les années 90).

J'ai connu Jean-Noël Dumont dans les années 87-88 et j'ai  été stupéfié, même en faisant la part de la provocation, par le pharisaïsme décomplexé, le dogmatisme, l'agressivité et le manque d'ouverture d'esprit de ce "philosophe" pour lequel l'introduction de la mixité chez les maristes de la montée Saint-Barthélémy, dont tout le monde à part lui se fichait éperdument, n'était rien de moins que le début de la fin.

J'ai de la peine à comprendre par quel mystère cet homme qui ne jurait que par Charles Maurras et par Joseph de Maistre, stigmatisant "l'immoralité" d'un Claude Lévi-Strauss pour avoir affirmé que "l'interdiction de l'inceste était l'envers d'une obligation d'échange" - la confusion entre la morale et l'anthropologie est caractéristique de l'intégrisme - et passait son temps à récriminer après Woodstock (à se demander s'il a jamais eu 20 ans) et mai 68, à suspecter tout le monde de "gauchisme" et à intenter des procès en délit d'opinion - un catholique se devait d'être de droite et on ne l'était jamais assez -, fait aujourd'hui l'apologie du catholicisme libéral (Montalembert), approuve le rattachement des catholiques aux valeurs de la République (Péguy), exalte la "politique eucharistique" de William Cavanaugh (et s'intéresse du même coup au sort des victimes de la dictature chilienne dont il se souciait comme de sa première chemise), prend au sérieux Michel Houellebecq (qui ne fait  partie d'aucune communauté, ni d'aucune église que ce soit, même "alternative" et en qui il eût vu à l'époque un "dégénéré") et semble avoir enfin compris - mieux vaut tard que jamais - la signification profonde de mai 68 et du mouvement "libertaire" contre lequel il n'avait pas de mots assez méprisants, sinon comme "soulèvement de l'esprit" (Maurice Clavel), du moins comme recherche désespérée d'une ou de plusieurs "alternatives" à la société unidimensionnelle des loisirs, du spectacle et de la consommation et refus du culte de l'Etat.

Si Jean-Noël Dumont a changé, je ne peux que m'en réjouir, mais de deux choses l'une : ou bien il entend mettre en oeuvre une stratégie de "restauration catholique", adaptée au goût du jour, mais qui n'intéresse personne, à part une poignée d'intégristes, ou bien il s'agit d'autre chose qui évidemment m'intéresse (et pas seulement moi)... et je veux bien lui accorder le bénéfice du doute (mais je continue à me méfier, car chat échaudé craint l'eau bénite), en espérant que l'"alternative" réussira à dépasser un catholicisme réduit aujourd'hui - "Larvatus prodeo" - à une idéologie récupératrice de tout ce que l'on vilipendait hier, relooké à la Frigide Barjot.

Je ne vois pas comment on pourrait s'engager de façon crédible dans cette démarche en se contentant d'écrire des livres qui prônent "l'alternative", en jouant son petit rôle dans le petit monde intellectuel catholique, en suivant son petit "plan de carrière" catholique, en vitupérant contre "l'aveuglement spirituel" d'un siècle étranger à Dieu,  sans témoigner de la grâce que l'on est censé avoir reçue, en restant entre soi et en méprisant le "Fils prodigue"  ; je veux parler des gays, des hippies, des provos, des prostitué(e)s, des anarchistes, des libertaires, des mal-pensants, des marginaux, des pauvres, des malades, des réfugiés, des humiliés, des oubliés, des offensés, des canuts d'aujourd'hui, dont un certain Jésus de Nazareth a dit "qu'ils nous précédent dans le Royaume des cieux".

 

 

 

 

 

 

 

 

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