
Léonce Paquet, Les Cyniques grecs, Fragments et Témoignages, Editions de l'Université d'Ottawa, collection philosophica, 1975 et en Livre de Poche (présentation par Marie-Odile Goulet-Cazé)
Les Cyniques ont représenté, dans l'Antiquité grecque, un mouvement intellectuel singulier qui s'est violemment affronté aux valeurs établies et aux philosophies dominantes de l'époque. Antisthène, Diogène, et ensuite leurs disciples Monime, Cratès, Hipparchia, Ménippe, etc., développèrent ainsi ce qui s'est peu à peu affirmé comme une attitude philosophique critique, sans équivalent dans l'histoire de la pensée, dont l'ironie aura été l'arme principale.
Des choix de textes ont été établis qui nous font revivre autant qu'il est possible, les intuitions fécondes des Présocratiques, des Stoïciens, des Epicuriens et des Sceptiques. Il ne paraît pas qu'un tel travail ait jamais été produit pour faire suffisamment connaître le mouvement d'idées original qu'ont défendu pendant près de mille ans ceux que les Anciens ont connu sous le nom de Cyniques.
Cette lacune méritait d'être comblée et le travail de Léonce Paquet répond à cette intention précise : offrir au public cultivé, aux étudiants et aux spécialistes un ensemble assez exhaustif des fragments vraisemblablement authentiques et des témoignages plus ou moins contemporains qui sauraient au mieux nous restituer le style de vie et l'idéal incarnés par les Cyniques.
Au premier abord, les Cyniques affichent sans vergogne un extérieur tout à fait déconcertant. Ils sont aisément reconnaissables à leurs dehors, leurs moeurs et leur langage. L'humour d'un Diogène ne refuserait certes pas la formule succinte qui pourrait les décrire invariablement : cheveux longs et sandales, bien sûr, mais surtout "barbe, bâton et besace". L'audace du comportement, la rudesse goguenarde du franc-parler, le goût du paradoxe et de la saillie voisine de l'obscénité, tout en eux semble vouloir bouleverser l'étiquette, les coutumes et les opinions reçues dans la société environnante.
Le mouvement est né au IVème siècle avant J.-C., autour du personnage mi-légendaire de Socrate. Les héritiers spirituels du célèbre condamné à mort de 399 allaient continuer l'oeuvre entreprise par leur maître.
On connaît le plus éminent d'entre eux, Platon, fondateur de l'Académie d'Athènes. Mais on a moins porté attention à un certain Antisthènes, vivant entre 445 et 360, donc contemporain immédiat de Socrate et de Platon. Sa pensée se résumait en deux mots : le bonheur est fondé sur la "vertu" (aréthé), qui dépend de la connaissance et peut donc être enseignée. Mais on ne saurait l'apprendre qu'en scrutant le sens des mots, puisque chaque mot est le reflet unique de chaque chose.
D'une certaine façon, les Cyniques perpétuent l'ironie socratique qui ébranle pour faire réfléchir. Mais ils la poussent à sa dernière efficacité en ridiculisant carrément les prétendues valeurs qui passionnent la multitude des médiocres.

Alexandre et Diogène, Huile sur toile de Nicolas-André Monsiau, 1818
"Il prenait le soleil au Cranéion ; survint Alexandre qui lui dit, en se tenant devant lui : "Demande-moi ce que tu veux." - "Arrête de me faire de l'ombre !" répliqua Diogène. (Diogène Laërce, VI, 38, cité par Léonce Paquet, Les Cyniques grecs, p. 69)

Disciple d'Antisthènes, Diogène de Sinope, deviendra bientôt celui que les Cyniques considéreront comme leur modèle vivant et leur père. C'est d'ailleurs, parmi tous les fidèles de la secte, celui que l'histoire a le moins ignoré. Du Cynisme, on n'a retenu en effet que l'image de Diogène vivant dans un tonneau, interpellant sans vergogne Alexandre le Grand, le puissant du jour, ou parcourant les rues d'Athènes, une lampe à la main, en quête d'un homme digne de ce nom.
On découvrira dans les textes présentés par Léonce Paquet une foule d'anecdotes tout aussi savoureuses, traduisant à leur façon la liberté d'esprit et de langage qui caractérisait le sage clochard, contemporain d'Aristote, de Démosthènes et d'Alexandre.
Lorsqu'on tente d'exprimer les intentions de Diogène en langage moderne, écrit Peter Sloterdijk, on s'approche sans le vouloir de la philosophie de l'existence. Pourtant il ne parle pas de Dasein, de décision, d'absurdité, d'athéisme et d'autres mots clés semblables de l'existentialisme moderne. Anti-théoricien, anti-dogmatique, anti-scolastique, il émet une impulsion qui revient partout où des penseurs cherchent une « connaissance pour des hommes libres », libres aussi des contraintes d'école, et ainsi il inaugure une série où apparaissent des noms tels que Montaigne, Voltaire, Nietzsche, Feyerabend, etc. C'est une ligne de l'activité philosophique qui dépasse l'esprit de sérieux.

La Critique de la raison cynique (Kritik der zynischen Vernunft) est un ouvrage du philosophe allemand Peter Sloterdijk, publié en 1983 en écho au bicentenaire de la célèbre Critique de la Raison pure (Kritik der reinen Vernunft) d'Emmanuel Kant, publiée en 1781. Le livre est traduit en français chez Christian Bourgois en 1987 par Hans Hildenbrand.
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Diogène le Cynique par Gérôme
La Critique de la raison cynique - son occasion : le bicentenaire de la parution de la Critique de la raison pure de Kant - est une critique de notre modernité.
Revenue des illusions de notre rationalisme (" la raison c'est la torture "), notre époque est ébranlée par la croyance en l'Aufklärung : la conviction que le mal résulte de l'ignorance et qu'il suffit de savoir pour le guérir. Le cynisme est la réponse à cette désillusion. Il est la forme moderne de la "fausse conscience". Apparu comme attitude individuelle dès l'antiquité, le cynisme est aujourd'hui un phénomène universel.
En regard de ce cynisme moderne comme remède et comme dépassement, l'auteur suggère de redécouvrir les vertus du cynisme antique (ou, plus exactement, du "Kunisme") que pratiquait le philosophe de Sinope : le rire, l'invective, les attaques. Leur redécouverte pourrait renouveler la chance de l'Aufklärung dont le projet le plus intime est de transformer l'être (Sein) par l'être conscient (Bewusstsein). Paru en Allemagne en 1983, cet Essai rencontra un succès considérable. (source : babelio)

Michel Onfray, Cynismes, éd. Grasset, 1990, 213 p.
Les Cyniques ? C’étaient, au IVe siècle avant l’ère chrétienne, des individus qui se réclamaient du chien, portaient barbe, besace et bâton, copulaient en public, faisaient du poisson masturbateur un modèle éthique et pratiquaient le jeu de mots en guise de méthodologie : là où d’aucuns font référence aux idées et aux théories absconses, ils opposaient le geste, l’humour et l’ironie. Leurs noms : Antisthène, Diogène, Cratès ou Hipparchia.
Si Michel Onfray a choisi de les ressusciter ici, c’est parce que notre époque aurait beaucoup à apprendre d’eux : pour mieux mettre en péril les fondements de toute civilisation, ils invitent au cannibalisme, à l’homophagie, à l’inceste et au refus de toute sépulture. Leur matérialisme se double d’un souci hédoniste qui propose un accès aristocratique à la jouissance. En même temps, ils professent un athéisme radical doublé d’une impiété subversive et d’une pratique politique libertaire. Evincés des manuels, desservis dans le langage par une étrange perversion du mot qui les caractérise, les Cyniques retrouvent ici droit de cité.
Et, paradoxalement, en restaurant l’actualité du cynisme philosophique, on proposera, dans cet ouvrage, une urgente pharmacopée au cynisme vulgaire. (source : le site de Michel Onfray)
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