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Catherine Pozzi "Très haut amour"
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"Née en 1882, morte en 1934, Catherine Pozzi est l'auteur d'une œuvre d'une extrême brièveté : quelques poèmes qui semblent autant de diamants soustraits au registre du temps. Au nom explicitement invoqué de Louise Labé, elle a su attacher son nom et offrir à la langue française quelques-uns de ses plus sublimes chants d'amour."

Très haut amour

Très haut amour, s'il se peut que je meure
Sans avoir su d'où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais.
 
Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j'ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
Ô mon séjour...
 
Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l'abîme infini,
Infiniment quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi.
 
Par l'univers en mille corps brisée,
de mille instants non rassemblés encor,
de cendre aux cieux jusqu'au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor.
 
Vous referez mon nom et mon image
de mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage
Coeur de l'esprit, ô centre du mirage
Très haut amour."
 
(Catherine Pozzi, Poèmes, Paris, Gallimard, 1953, pp. 15-16)
 
Extrait du commentaire de Michel de Certeau (La Fable mystique,TEL Gallimard, p.407 et suiv.) : 
 
"Publié pour la première fois en 1929, ce poème de Catherine Pozzi avance en cadence jusqu'à sa fin, qui revient à son début : "Très haut amour". Sa musique porte des mots simples. Elle les roule, telle une mer. elle les envoûte. Le son ensorcelle le sens. Une eau musicale envahit la maison du langage, la transforme et la déplace (...)
 
(...) Du poème de Catherine Pozzi, des échos se font entendre dans les paysages historiques les plus divers. Tradition millénaire, cette poétique mystique passe de lieu en lieu et d'âge en âge. Partout remonte l'expérience qu'au XIIIème siècle Hadewijch d'Anvers dit captée par une "éternité sans rivages" (Hadewijch d'Anvers, Ecrits mystiques, trad. Paris, Seuil, 1954, p.134) et dilatée "par l'unité qui l'absorbe" - "intelligence aux calmes désirs, vouée à la perte totale dans la totalité de l'immense".
Mystique et poète, Hadewijch décrit ces marcheurs qui traversent l'histoire, en quête de ce qui leur est advenu :
"Ils se hâtent, ceux qui ont entrevu cette vérité, sur le chemin obscur, non tracé, non indiqué, tout intérieur."
Ils sont, dit-elle, ivres de ce qu'ils n'ont pas bu" : enivrement sans consommation, inspiration d'on ne sait où, illumination sans connaissance. Ils sont ivres de ce qu'ils ne possèdent pas. Ivres de désir. aussi peuvent-ils tous porter le nom donné à l'oeuvre d'Angelus Silesius : Wandersmann, le "marcheur".
Est mystique celui ou celle qui ne peut s'arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n'est pas ça, qu'on ne peut résider ici ni se contenter de cela. Le désir crée un excès. Il excède, passe et perd les lieux. Il fait aller plus loin, ailleurs. Il n'habite nulle part. Il est habité, dit encore Hadewijch, par un noble je ne sais quoi ni ceci, ni cela, qui nous conduit, nous introduit et nous absorbe en notre Origine.
De cet esprit de dépassement, séduit par une imprenable origine ou fin appelée Dieu, il semble que subsiste surtout, dans la culture contemporaine, le mouvement de partir sans cesse, comme si, de ne plus pouvoir se fonder sur la croyance en Dieu, l'expérience gardait seulement la forme et non le contenu de la mystique traditionnelle. C'est, dit dans un poème Nelly Sachs, fortgehen ohne Rückschau, "partir sans se retourner". Et René Char : "En poésie, on n'habite que le lieu que l'on quitte, on ne crée que l'oeuvre dont on se détache, on n'obtient la durée qu'en détruisant le temps." Désancré de "l'origine" dont parlait Hadewijch, le voyageur n'a plus de fondement ni de fin. Livré à un désir sans nom, c'est le bateau ivre. Dès lors, ce désir ne peut plus parler à quelqu'un. Il semble devenu infans, privé de voix, plus solitaire et perdu qu'autrefois, ou moins protégé et plus radical, toujours en quête d'un corps ou d'un lieu poétique. Il continue donc à marcher, à se tracer en silence, à s'écrire."
 

 

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