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Husserl : "idéalité du langage"
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Husserl : "idéalité du langage"

Edmund Husserl : 

Edmund Husserl, né à Prossnitz en Autriche-Hongrie le 8 avril 1859, mort le 26 avril 1938. est un philosophe et logicien, fondateur de la phénoménologie, qui eut une influence majeure sur l'ensemble de la philosophie du XXème  siècle. 

Il fait ses études de mathématiques et de philosophie à l'Université de Leipzig, puis à celle de Berlin (1876-1881). Il est professeur à l'Université de Halle (1887), puis à celle de Göttingen (1901), enfin à celle de Fribourg (1916). Il est révoqué à cause de ses ascendances juives par le gouvernement nazi.

Œuvres principales de Husserl :

Recherches logiques, 1900-1901, 2ème édition 1913, coll. Epiméthée, P.U.F., (3 vol).

La philosophie comme science rigoureuse, 1911, coll. Epiméthée, P.U.F. (épuisé ?)

Logique formelle et logique transcendantale, 1929, coll. Epiméthée, P.U.F.

Méditations cartésiennes, 1929, éd. Vrin.

Logique formelle et Logique transcendantale :

"Nous avons tenté dans cet ouvrage de tracer le chemin qui va de la logique traditionnelle à la logique transcendantale […] à la logique transcendantale qui n’est pas une seconde logique mais qui est seulement la logique elle-même, radicale et concrète, qui doit son développement à la méthode phénoménologique. En vérité, pour s’exprimer plus précisément, nous n’avons justement eu en vue, comme logique transcendantale, que la logique telle qu’elle est délimitée traditionnellement, la logique analytique qui sans contredit grâce à sa généralité vide et formelle embrasse toutes les sphères d’êtres et d’objets, corrélativement toutes les sphères de connaissances. Toutefois, étant astreints à reconsidérer la caractérisation du sens et de l’ampleur de la recherche transcendantale, nous avons par avance acquis aussi du même coup le moyen de comprendre les « logiques » (qu’il reste à fonder) ayant un autre sens, conçues comme doctrines de la science, mais comme doctrines matérielles ; doctrines de la science parmi lesquelles la plus élevée et la plus étendue serait la Logique de la science absolue, la logique de la philosophie phénoménologico-transcendantale elle-même."

Présentation du texte :

(Les philosophes par les textes de Platon à Merleau-Ponty, par un groupe de professeurs, classes Terminales A,B,C,D,E,F11, Editions Fernand Nathan, 1974).

A la question : Quel est le mode d'existence du langage ? le texte répond : la langage est une réalité spirituelle ou idéale ; en d'autres termes, le langage n'est pas une réalité physique. La réalité physique se définit strictement par son opposition à la réalité spirituelle. La réalité physique est celle dont la répétition se multiplie ; par exemple, les exemplaires d'un livre s'empilent dans un dépôt ou se rangent dans une bibliothèque. La réalité spirituelle ou idéale est celle dont la répétition ne la multiplie pas ; par exemple, un roman demeure un seul et même roman, quel que soit le nombre des éditions qu'il a eus, et quel que soit le nombre des exemplaires que comporte chaque édition.

Le monde physique ne se confond donc pas avec le monde matériel : dire que le langage est une réalité spirituelle, ce n'est pas dire qu'il n'a aucune matérialité ou corporéité ; il a un aspect sonore et graphique que nul ne peut nier ; mais sa matérialité est une corporéité spirituelle.

Les sons du langage sont des sons idéaux, bien qu'ils soient des sons, parce que leur répétition successive, par exemple à voix haute et à voix basse, ne les modifie ni ne les multiplie en rien en tant que signes linguistiques.

Ainsi, il faut cesser de diviser la réalité du langage en deux réalités, l'une, matérielle, qui serait le mot comme simple son de la voix, l'autre, spirituelle, qui serait le sens. Il y a bien le corps du langage, et son sens ; mais le corps et le sens appartiennent tous deux, en tant qu'ils sont les deux aspects du langage, au monde idéal. Au contraire, le son de la voix, considéré par exemple dans sa hauteur ou dans son timbre, est un événement qui, comme tel, appartient au monde physique, et doit être complètement exclu du langage.

Le texte :

"Le mot prononcé, le discours énoncé d'une manière actuelle, pris en tant que phénomène sensible et spécialement en tant que phénomène acoustique, nous les distinguons en effet du mot lui-même et de la phrase elle-même ou encore du discours plus ample qui est constitué par une suite de phrases. 

Ce n'est pas pour rien que nous parlons - dans le cas où nous n'avons pas été compris et que nous répétons - précisément d'une répétition des mêmes mots et des mêmes phrases. Dans un traité, dans un roman, chaque mot, chaque phrase est unique et ne se multiplie pas par une lecture répétée, qu'elle soit lecture commentée ou lecture mentale. 

Cela ne dépend pas non plus de celui qui fait la lecture, chacun ayant sa voix et son timbre, etc. Le traité lui-même (pris à présent seulement au point de vue grammatical, en tant qu'il consiste en mots, en tant qu'il est langage), nous le distinguons non seulement des multiplicités de la reproduction que nous effectuons quand nous commentons le texte, mais aussi de même des multiplicités des documents conservés par le papier et l'impression ou par le parchemin et l'écriture manuscrite, etc.

C'est le seul et même ensemble de mots qui est reproduit mille fois, par exemple sous forme de livre ; nous parlons tout bonnement du même livre, nous avons affaire au même roman, au même traité ; et en vérité cette identité est valable déjà au pur point de vue du langage, tandis qu'en une autre manière elle est valable à nouveau si nous considérons purement et exclusivement le contenu au point de vue de la signification, contenu que nous ferons entrer aussitôt en ligne de compte.

Le langage en tant que système de signes habituels naissant et se transformant dans la communauté d'un peuple, persistant à la manière de la tradition, en tant que système de signes au moyen desquels s'effectue l'expression des pensées en opposition avec d'autres sortes de signes, le langage ainsi conçu livre de toute façon ses propres problèmes. Un des ces problèmes c'est l'idéalité du langage qui vient justement de se présenter devant nous et qu'on a l'habitude de complètement négliger. Nous pouvons caractériser cette idéalité encore ainsi : le langage a l'objectivité des objectivités du monde qu'on appelle spirituel ou monde de la culture et non pas l'objectivité de la simple nature physique.

En tant que formation spirituelle objective, le langage a les mêmes propriétés que les autres formations spirituelles : ainsi nous distinguons également la gravure elle-même des milliers de reproductions de cette gravure ; et cette gravure, l'image gravée elle-même, on la regarde à partir de chaque reproduction et cette gravure est donnée dans chaque reproduction de la même manière comme un être idéal identique.

D'autre part, c'est seulement sous la forme de la reproduction que la gravure a son existence dans le monde réel.

Il en est de même quand nous parlons de la Sonate à Kreutzer par opposition à ses reproductions quelconques. Elle a beau elle-même être composée de sons, elle est tout de même une unité idéale et ses sons ne sont pas moins des unités idéales. 

Ses sons ne sont pas du tout les sons qu'étudie la physique ou même les sons de la perception sensible auditive, les sons en tant que choses sensibles qui précisément n'existent réellement que dans une reproduction effective et dans sa perception. 

De même que c'est la seule et même sonate qui se reproduit de façon multiple dans des reproductions réelles, de même chaque son particulier se reproduit de façon multiple dans les sons correspondant de la reproduction.

Comme le tout, la partie aussi est un être idéal qui devient réel hic et nunc (ici et maintenant) uniquement sous le mode de l'individuation réelle.

Il en va de même maintenant pour toutes les formations de langage et cette idéalité n'est pas seulement une idéalité de ce qui est exprimé en ces formations - quelque grand rôle que ce qui est exprimé puisse jouer aussi. 

Car ce que nous venons d'établir concerne certes la formation de langage également en tant qu'expressions remplies par un sens, en tant qu'unités concrètes ayant à la fois un corps constitué par le langage et un sens exprimé mais cela concerne aussi ces formations de langage qui est pour ainsi dire une corporéité spirituelle.

Le mot lui-même, la proposition grammaticale elle-même, est une unité idéale qui ne se multiplie pas dans ses milliers de reproductions.

(Edmund Husserl, Logique formelle et logique transcendantale, PUF, pp. 29-31)

Etude du texte : 

1. Le mot phénomène sensible se distingue du mot lui-même ; expliquez cette distinction ; sur quel critère est-elle fondée ?

Que faut-il entendre par "le mot lui-même" ?

Le mot comme phénomène sensible est-il vraiment un mot ? L'expression "un livre" peut désigner deux réalités très différentes ; lesquelles ?

2. A quelle sorte de langage ou de système de signes est-il fait allusion au début du second alinéa ? Appréciez l'expression "naissant et se transformant dans la communauté d'un peuple" et justifiez-la.

3. Husserl définit explicitement et rigoureusement ce qu'il appelle les "objectités spirituelles" ou du monde spirituel. Justifiez l'emploie du néologisme "objectité" ; pourquoi substituer ce mot au terme "objet" ?

Soulignez l'exacte synonymie des expressions "monde spirituel" et "monde de la culture" et l'opposition du monde spirituel et de la simple nature physique. S'agit-il de l'opposition classique de la nature et de la culture ? Pour répondre à cette question, demandez-vous si ce qu'on appelle habituellement un objet culturel, par exemple une gravure, appartient tout entier et dans tous ses aspects au monde spirituel. En quoi la gravure est-elle une objectité culturelle au sens où l'entend Husserl ?

4. La réalité sensible se confond-elle avec la réalité physique ? L'idéal s'oppose-t-il, en toute occasion, au sensible ? Soulignez l'expression "corporéité spirituelle" ; quelle distinction faut-il faire et quelle distinction ne faut-il plus faire pour en justifier l'emploi ?

En réfléchissant sur le sens et la portée de la notion de "corporéité spirituelle", demandez-vous quelle conception des rapports du langage et de la pensée est ici proposée ; demandez-vous en particulier si l'on peut dire, selon Husserl, que nous nous servons de notre corps (par exemple de notre appareil vocal) comme d'un objet ou d'un instrument pour exprimer notre pensée. Quelle conception de notre propre corps peut-elle être ici entrevue ?
 

 

 

 

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