Bien que le sujet ait été proposé cette année, ce travail n'est pas un modèle de copie de Terminale à l'épreuve de Philosophie du Baccalauréat, mais plutôt une synthèse d'un travail de recherche et de notes de lecture.
Selon le Dictionnaire philosophique Lalande, la technique est l'ensemble des procédés bien définis et transmissibles, destinés à produire certains résultats jugés utiles.
Avec le langage articulé, la science et l'art, la technique caractérise le monde humain, le monde de la culture et le distingue du monde de la nature.
"Notre avenir dépend-il de la technique ?" La présence de l'adjectif possessif "notre" suppose que l'avenir a une dimension collective et pas seulement individuelle.
Les stoïciens distinguaient entre "ce qui dépend de nous" et "ce qui ne dépend pas de nous". Mon avenir dépend en partie de moi, de mes choix, de ma liberté, mais l'avenir collectif - notre avenir - n'en dépend que dans une moindre mesure.
L'adjectif possessif "notre" pointe vers une dimension collective de l'avenir et de la technique. Mais dans quelle mesure notre avenir dépend-il de la technique ? Une telle dépendance est-elle inéluctable ?
Dans L'Aventure, L'Ennui, le Sérieux, Vladimir Jankélévitch distingue le futur de l'avenir. L'un, ce qui sera, est abstrait, objectif, certain, indépendant de la conscience du sujet. Quoi qu'il arrive, il y aura un futur en vertu de l'irréversibilité du temps. C'est cette progression temporelle que Jankélévitch nomme futurition. Par contre l'avenir, ce qui adviendra, sera ce que l'on en aura fait. Il est concret, subjectif, incertain car dépendant de moi et du geste inaugural que je pose. Il est l'espace de la destinée que j'assume.
Se demander si "notre avenir dépend de la technique", c'est en même temps se demander si nous disposons d'un espace de liberté pour échapper à notre dépendance à la technique.
Notre avenir a toujours dépendu et dépend de la technique, ainsi que notre présent et notre passé, puisqu'en tant qu'êtres humains, nous n'avons pas d'essence prédéfinie, mais la possibilité de créer sans cesse un monde humain qui se caractérise essentiellement par la plasticité.
Comme le fait dire Pic de la Mirandole au Créateur dans le Discours sur la dignité de l'homme (1494) : "la nature définie (des animaux) est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c'est ton propre jugement, auquel je t'ai confié, qui te permettra de définir ta nature."
La question relève également de l'éthique, elle est axiologique : est-ce une bonne chose que notre avenir dépende de la technique ? La dépendance de notre avenir à la technique est-elle neutre, positive ou négative ? Devons-nous nous abandonner à des forces qui nous dépassent ou bien poser des limites à la technique. Mais quelles limites ? Et qui doit les poser ? Et dans quelle mesure poser des limites est-il désirable, est-ce seulement possible ? La question porte sur la notion de liberté : sommes-nous libres de faire en sorte que notre avenir ne dépende pas ou moins ou autrement de la technique ?
"Dépendre de" signifie être subordonné à, devoir son existence à... L'enfant dépend jusqu'à un âge avancé de ses parents pour sa nourriture, son logement, sa santé, etc. Dans une société organisée selon la division du travail, nous dépendons les uns des autres.
"Notre avenir dépend-il de la technique?" La question signifie-t-elle que la technique est indispensable à notre existence, que sans elle nous n'aurions pas d'avenir ou que notre avenir serait plus ou moins compromis, selon que la technique serait plus ou moins dévelopée ? ou bien signifie-t-elle que la développement des sciences et des techniques, indissociables les unes des autres pourraient éventuellement compromettre ou du moins infléchir de façon néfaste notre avenir commun ?
Technique et développement humain :
D'un point de vue historique, on peut dire, rétrospectivement que l'avenir des civilisations a largement dépendu de l'évolution des techniques. Le passage de l'âge de pierre à l'âge de bronze par exemple. La maîtrise du feu a été un "progrès" essentiel dans l'histoire de l'humanité ; le développement de l'agriculture et la maitrise des techniques telles que le sélection des semences ou la domestication des animaux a permis à l'humanité de passer de tribus nomades de chasseurs-cueilleurs à des sociétés sédentaires ; on lui doit notamment l'invention de l'écriture et du calcul, de la monnaie et du commerce. Les "sociétés premières" étudiées par Claude Lévi-Strauss ont, elles aussi, développé des techniques. Elles fabriquent des outils, des instruments de musique, etc.. D'un point de vue anthropologique, le développement humain et l'acquisition des techniques vont de pair. "Homo sapiens" accompagne "homo faber" sur la longue route de l'évolution.
On pourrait difficilement se passer de nos jours de téléphones portables, de machines à laver, d'automobiles, etc. L'environnement technologique nous est devenu "naturel".
Le mot "technique" vient du grec "techné" : "disposition à produire accompagnée d'une règle vraie", selon Aristote. Les quatre causes (aïtiaï) pour Aristote pouvant rendre compte de l'existence d'un objet produit par l'homme, par exemple une coupe en argent sont la cause matérielle (la matière dans laquelle l'objet est fait), la cause formelle (la forme que l'orfèvre donne à la coupe), la cause finale (ce à quoi la coupe va servir) et la cause efficiente (le travail de l'orfèvre).
La technique est l'ensemble des règles permettant d'ordonner ces causes dans un art donné ; une règle technique nous explique comment travailler telle matière, quelle forme lui donner, comment adapter des moyens à une fin.
Les Grecs ne faisaient pas de différence entre l'artiste et l'artisan, cette distinction n'apparaît qu'à partir du XVIIIème siècle, au début de l'êre industrielle et ce n'est évidemment pas un hasard.
Pour Heidegger, la technique moderne, dans son "essence" est bien différente de ce que les Grecs entendaient par "techné" : l'ensemble des règles qui définissent les moyens à employer en vue de la réalisation d'une fin. Elle est un mode de pensée qui repose sur une modification profonde (ontologique) de la conception des rapports entre l'homme et la nature : l'homme ne pense plus qu'à gérer, à calculer, à prévoir. La "pensée calculante" veut dominer la nature en "l'arraisonnant", en la dépouillant de toute épaisseur qualitative et en la rendant transparente à la pensée mathématique.
Le danger de la technique ne réside pas seulement dans la bombe atomique ou un accident dans une centrale nucléaire, mais dans le fait que la technique est devenue l'unique mode de pensée de l'homme moderne.
La technique n'est plus un projet dont l'homme serait encore le maître, comme à la Renaissance et même jusqu'au XVIIème siècle lorsque Descartes formait, dans le Discours de la Méthode, le projet de "devenir maîtres et possesseurs de la nature", mais c'est bien plutôt l'homme qui s'est mis au service de la technique.
Devant ce danger, Heidegger s'est tourné vers les poètes et les artistes, ce qu'il nomme "l'autre pensée" afin de transformer la philosophie, prompte à se mettre au service de la technique (ne serait-ce qu'en refusant de considérer la technique comme un "problème philosophique"), en "pensée méditante".
Des penseurs, comme Marcuse, Habermas ou Jonas, insisteront sur d'autres aspects de la technique, notamment sa dimension politique, à travers la notion "d'aliénation".
"Mais où est le péril, là grandit
Lui aussi ce qui sauve." (Hölderlin)
Pour Herbert Marcuse, l’homme unidimensionnel de la société avancée a perdu sa puissance de négation, sa possibilité du grand refus. La société absorbe les oppositions et présente l’irrationnel comme étant rationnel. Il s’agit par conséquent de démasquer la fausse conscience unidimensionnelle qui voit dans la technique un inévitable destin de la productivité, de l’allègement du fardeau de la vie.
La "société industrielle avancée" crée des besoins illusoires (false needs) qui permettent d'intégrer les individus au système de production et de consommation par le truchement des mass media, de la publicité et de la morale.
La conséquence en est un univers de pensée et de comportement "unidimensionnel", au sein duquel l'esprit critique ou les comportements antisystémiques sont progressivement écartés
Pour Marcuse, "une des réalisations de la civilisation industrielle avancée est la régression de la liberté vers la non-liberté, efficace, lisse, raisonnable qui semble plonger ses racines dans le progrès technique même." (H. Marcuse, Le problème du changement social dans la société technologique)
Il préconise l'éclosion des désirs, la transformation de la sexualité en Eros, l'abolition du travail aliéné et l'avènement d'une science et d'une technique nouvelles, qui seront au service de l'être humain.
Marcuse est important pour les mouvements écologistes aujourd'hui, car il fut l'un des seuls à penser qu'une société non-répressive impliquait aussi un changement dans les techniques, là où Marx pensait qu'un changement dans les rapports de production était suffisant.
La technique et la science comme idéologie est consacré à une discussion de la thèse développée par Herbert Marcuse : "La puissance libératrice de la technologie – l’instrumentalisation des choses – se convertit en obstacle à la libération, elle tourne à l’instrumentalisation de l’homme."
Le positivisme est cette façon d’hypostasier la science au point d’en faire comme l’équivalent d’une nouvelle foi, donnant réponse à tout. Le technicisme aboutit en quelque sorte à faire fonctionner le savoir scientifique et plus encore la technique, qui en est l’application, en tant qu’idéologie et à en attendre des solutions pour la totalité des problèmes qui se posent à nous.
Ce système de représentations est d’autant plus convaincant qu’il n’est pas seulement un masquage idéologique de la réalité. Problèmes et solutions, les deux sont liés : cette double lutte est le combat mené contre les deux visages que montre le même adversaire, c’est-à-dire un certain modernisme, précisément "idéologique".
Habermas s'interroge plus particulièrement sur l'incidence de la science et de la technique sur le "monde social vécu" et la compatibilité entre technocratie et démocratie.
Il ne s’agit pas de proposer un volontarisme qui soit seulement l’inverse de la technocratie. La technique n’est pas un "tigre de papier", elle doit être éminemment prise au sérieux.
"Le complexe scientifico-technique se politise en quelque sorte, au même titre que la politique se scientificise". Les investissements en matière stratégique ont là une importance décisive ; ce sont eux qui déterminent des priorités qui finissent par se répercuter sur l’ensemble du système. Aux États-Unis, on le sait, la Défense et l’Université travaillent en symbiose. Par ailleurs, les sociologues américains ont attiré l’attention sur l’existence d’un "complexe militaro-industriel". Aux Etats-Unis, le ministère de la Défense et la NASA. sont les deux plus importants commanditaires en matière de recherche scientifique…
A tel point qu’on a maintenant tout un complexe science-technique-industrie-armée-administration intégré, avec un processus de feed-back généralisé, que l’auteur compare à un système de vases communicants. C’est ainsi que science et technique deviennent la première force productive. Après quelques autres, J. Habermas en tire la conséquence que la théorie marxiste de la valeur travail devra faire l’objet d’une révision, car c’est le travail intellectuel "sophistiqué" qui est maintenant à la base effective de notre économie."
La technique et la science constituent désormais les forces productives les plus importantes des sociétés développées. Cette situation nouvelle pose le problème de leur relation avec la pratique sociale, telle qu’elle doit s’exercer dans un monde où l’information est elle-même un produit de la technique.
Habermas aborde du même coup l'une des plus grandes questions de notre temps : comment le consensus social que postule la démocratie peut-il s’opérer dans les sociétés industrielles avancées ? »
Habermas n'aborde pas la question de l'intelligence articielle (IA) qui n'en était qu'à ses débuts au moment où son ouvrage a été écrit, mais dont la montée en puissance fondée sur des algorithmes autocorrectifs de plus en plus efficaces rejoint ses préoccupations : l'intelligence artificielle, pourtant crée par l'homme, est-elle amené à seconder l'intelligence humaine ou à la remplacer, ce qui pourrait conduire à la suppression d'emplois où elle ferait preuve d'une plus grande efficacité ? Dans un système économique essentiellement fondé sur le profit, la question n'a rien d'absurde. Pouvons-nous être sûrs qu'elle restera sous le contrôle de l'intelligence humaine ?
Le danger provenant de l'avenir
Chez Hans Jonas, la réflexion sur la technique prend un aspect plus "dramatique" et plus prophétique que chez Heidegger, Marcuse ou Habermas.
A l'opposé, aussi bien Luc Ferry que Michel Onfray, tout en reconnaissant la gravité des problèmes environnementaux, refusent aujourd'hui d'associer la question écologique et la notion de "peur", qui est, selon eux, un sentiment contraire à la raison.
Hans Jonas répondrait sans doute qu'on a raison d'avoir peur et que seule la peur, celle de la disparition de l'espèce humaine, peut nous inciter à réagir.
On a fait à Hans Jonas le même reproche qu'à Günther Anders, le penseur de l'ère atomique, le reproche d'exagérer. On peut effectivement parler dans les deux cas "d'exagération philosophique".
Un microscope ou un télescope "exagèrent" ce que nos yeux perçoivent. Sans l'aide d'un microscope, nos yeux sont incapables de voir les cellules qui composent notre corps et la surface des planètes sans l'aide d'un télescope.
Nous avons l'impression que Hans Jonas "exagère" parce qu'il nous montre ce que nous sommes incapables de voir, parce qu'il nous fait voir des choses qui pour nous n'existent pas car nous ne les voyons pas.
Hans Jonas nous incite à prendre conscience de la fragilité de la nature, du "danger provenant de l'avenir" et de nos responsabilités vis-à-vis des générations futures. Il nomme cette prise de conscience "heuristique de la peur".
Note : L'heuristique (du grec ancien εὑρίσκω, eurisko, « je trouve », parfois orthographiée euristique, signifie « l'art d'inventer, de faire des découvertes ».
La nature, objet de la responsabilité humaine :
L'ouvrage de Hans Jonas, Le principe responsabilité, s'ouvre sur un commentaire du choeur d'Antigone de Sophocle dans lequel le dramaturge grec du Vème siècle avant J.-C. s'émerveille des "capacités humaines" et recommande la prudence :
Ce que Sophocle évoquait avec émerveillement, mais non sans un certain effroi : la domination de l'homme sur la nature, "la plus ancienne des divinités", s'est entièrement réalisé et dans des proportions inouïes que les Anciens ne pouvaient pas imaginer. Ce qui caractérise le citoyen grec, ce n'est pas le rapport à la nature, mais le rapport à la Cité, c'est vis-à-vis d'elle qu'il a des droits et des devoirs. La nature n'était pas un objet de la responsabilité humaine.
L'éthique, tel que nous la concevons ne tient pas compte de la question de la technique ; elle est adapté à un certain état de la civilisation. Essentiellement liée au présent et au "prochain", elle ne peut suffire à faire face aux nouveaux enjeux engendrés par la technique ; la technique moderne engendre des responsabilités nouvelles.
Le rapport entre l'homme et la nature a été entièrement inversé par la technique moderne. Ce n'est plus l'homme qui est "vulnérable", mais la nature ; cette configuration exige un renouvellement du savoir ; ce savoir doit être intégré dans l'éthique. Certes, dans l'Ethique d'Aristote, par exemple, l'intelligence se marie à la moralité, mais la moralité demeure dans un cadre "interhumain" et ne porte pas sur le "long terme".
Hans Jonas reproche à Kant d'avoir minimisé la dimension cognitive de l'éthique au profit de la volonté et de la loi morale (l'impératif catégorique).
L'éthique doit acquérir une dimension cognitive - nous n'avons pas le droit de refuser de savoir, par exemple au sujet du dérèglement climatique, des déchets nucléaires, de la déforestation, de l'utilisation des pesticides, de la condition animale dans l'industrie agro-alimentaire, des manipulations génétiques... Hans Jonas se pose la question de savoir si la nature a des droits, au même titre que l'homme. Il est étrange, bien qu'inévitable que cette question fasse scandale, au même titre que la question des "droits des animaux" ...
La morale traditionnelle est "anthropocentrique" et ne s'occupe pas des conséquences à long terme de l'agir humain. La sphère dont elle s'occupe est limitée, aussi bien dans l'espace que dans le temps.
Aucune éthique, aucune métaphysique passées ne sont à la hauteur de l'enjeu : la condition globale de la vie et de la survie de l'espèce.
La domination de la technique et L'obsolescence de la morale traditionnelle :
Les distinctions traditionnelles entre nature et cité, nature et artifice sont dépassées ; l'environnement humain est devenu presque entièrement artificiel, y compris ce que l'on appelle "la nature" et la cité universelle une seconde nature.
La domination de la technique et les effets collectifs et à long terme de l'action humaine a frappé la morale kantienne d'obsolescence : "Agis de telle sorte que tu puisses vouloir que ta maxime devienne une loi universelle." (Emmanuel Kant, Fondement de la Métaphysique des moeurs).
Hans Jonas propose de lui en substituer une autre : "Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la Permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre."
L'éthique traditionnelle a pris en compte la dimension du futur, soit dans l'idée religieuse d'un accomplissement dans l'au-delà, soit dans l'idée d'une responsabilité des hommes politiques pour l'avenir, soit enfin dans l'utopie communiste ou l'idéologie libérale.
Mais aucune de ces visées ne correspond aux enjeux de la technique planétaire, parce que l'éthique nous enjoint de préserver la survie du monde, plutôt que d'assurer notre salut individuel, parce qu'il est désormais impossible, comme du temps de la Cité grecque de ne s'occuper que des hommes: la survie de l'Humanité est inséparable de celle de la biosphère et parce que la "solution" communiste, le "développement des forces productives", mais aussi libérale avec la notion "d'innovation" remplaçant aujourd'hui celle de "progrès" ne résoud pas le problème, quand il ne l'aggrave pas.
"La nature, sous l'influence de la technique est de moins en moins la grande puissance mythique sur laquelle l'homme n'a aucune prise et qui le renvoie inexorablement aux limites de son pouvoir. A partir du moment où le pouvoir technologique rend la nature elle-même manipulable et de plus en plus altérable à volonté, elle devient elle-même un être fragile et menacé, presque sans défense, à l'instar de n'importe quel être humain et donc objet de responsabilité."
"Notre avenir dépend-il de la technique?". Contrairement au futur, l'avenir est la dimension de la liberté, de l'action sur le monde, sur les choses et sur les êtres. Nous pouvons quelque chose contre l'inéluctable, nous avons le choix de ne pas nous laisser porter par le courant, le "c'est ainsi", "on n'y peut rien", etc. nous avons un pouvoir personnel et collectif de refus et/ou de transformation même de façon infime.
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