Je ne sais pas si quelqu'un s'est déjà avisé des ressemblances entre Stavroguine, le personnage principal des Démons autrement traduit Les Possédés de Dostoïevski et Jeffrey Epstein, personnage principal des Epstein Files, le trou noir autour duquel gravitent ses "amis" riches et puissants.
A l'évidence, les "amis" de Stavroguine et ceux d'Epstein n'appartiennent pas au même monde : les Démons à un petit groupe de nihilistes de province et les "amis" d'Epstein au sommet de la pyramide sociale.
Ce qui les rapproche, au-delà de leurs différences sociologiques, c'est la structure du phénomène, c'est la fascination pour la "plénitude ontologique" dont ils dotent un personnage qui s'est attribué le pouvoir d'attirer, de corrompre et de soumettre par sa capacité d'indifférence, par le fait qu'il ne ressent, en ce qui le concerne, absolument rien (le fameux manque d'empathie qui est considéré par l'entourage de Donald Trump comme une vertu).
Il est le seul à ne rien désirer, rongé par l'ennui et par l'indifférence, quand tout le monde désire autour de lui, qui le pouvoir, qui le sexe, qui l'argent ou les trois à la fois.
Le prince Andrew n'a-t-il pas écrit à Epstein qu'il rêvait d'être son chien ? Les démons qui composent l'entourage de Stavroguine sont prêts à toutes les bassesses à son égard ; ils se roulent littéralement à ses pieds ; certains rêvent d'être son esclave et le lui avouent : "Stavroguine, vous êtes beau ! s'écria Piotr Stépanovitch comme en extase... C'est vous qui êtes mon idole ! Vous n'offensez personne, et cependant tout le monde vous hait ; vous traitez les gens comme vos égaux, et pourtant on a peur de vous... vous êtes le chef, vous êtes de soleil, et moi je ne suis qu'un ver de terre."
Les Possédés sont possédés par Stavroguine comme les "amis" riches et puissants d'Epstein sont possédés par Epstein. Cette possession en chaîne n'empêche pas qu'Epstein ait eu un "supérieur inconnu" du côté de Moscou et/ou de Tel Aviv. On le saura peut-être un jour... ou jamais. Stavroguine finira, lui aussi, par où Epstein a commencé, par abuser d' une petite fille qui finira par se pendre. L'épisode est repris par Visconti dans son film de 1969 sur la montée du nazisme, Les Damnés.
On frémit à l'idée de toutes perversions qui se sont accomplies sous l'œil indifférent des caméras du "kompromat" dans les différents domiciles d'Epstein. Des dizaines et des dizaines de mineures démunies, livrées sans défense à des adultes libidineux qui se croyaient tout permis, à l'abri de leur richesses et de leur notoriété. On pense aussi au roman du marquis de Sade Cent mille journées de Sodome, au film de Pasolini, Salo ou les cent mille journées de Sodome (1975) ou à un mauvais roman gothique. Mais non, tout est vrai, conservé dans les millions de documents des Epstein Files.
Car la devise infâme du capitalisme décomplexé est l'inverse de l'impératif kantien : "Toujours considérer autrui comme un moyen et jamais comme une fin."
"Malheur à celui qui scandalise un enfant (skandalon en grec signifie le caillou qui fait trébucher, donc une occasion de chute). Il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attache une meule autour du cou et qu'on le jette à la mer", dit l'Evangile.
Et Malheur à celui qui scandalise toute une société et qui rend le monde encore plus pourri et plus inhabitable qu'il ne l'est déjà.
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