
La treizième tribu, L'Empire Khazar et son héritage, The Thirteenth Tribe, traduit de l'anglais par Georges Fradier, Editions Taillandier, 2008 et 2020
Romancier, philosophe et essayiste juif hongrois, Arthur Koestler (1905-1983) adhère au Parti communiste allemand en 1931, séjourne en URSS, puis participe à à la guerre civile espagnole. A travers son chef d'oeuvre Le Zéro et l'Infini (1940), il s'impose comme une grande figure de la lutte contre le totalitarisme soviétique.
Sommaire : Préface de Gilles Lambert
Première partie : grandeur et décadence des Khazars - Chapitre premier. L'essor - chapitre II. La conversion - chapitre III. Le déclin - Chapitre IV. La chute -
Deuxième partie : L'héritage - Chapitre V. L'Exode - Chapitre VI. D'où venaient-ils ? - Chapitre VII. Flux et reflux - Chapitre VIII. Race et mythe -
Annexe I. Note sur l'orthographie - Annexe II. Notre sur les sources - Annexe III. La correspondance khazare - Annexe IV. Quelques conséquences : Israël et la Diaspora - Bibliographie
Extrait de la Préface de Gilles Lambert :
"En historien novateur, Arthur Koestler retrace l'épopée des Khazars, de leurs origines à leur déclin. S'attardant sur la composition de la mosaïque ethnique de ce peuple guerrier et sur ses mythes, l'auteur dépeint un monde méconnu qui contribua à façonner la destinée de l'Europe médiévale. Aux confins des mondes occidentaux et orientaux, l'autorité khazare est le seul exemple concret d'un Etat juif avant la fondation de l'Israël contemporain."
"En 1971, Arthur Koestler est un des écrivains "engagés" les plus célèbres de son temps. Il a été l'ami de Camus, il est celui de Malraux, de Bertrand Russel ; Simone de Beauvoir l'évoque dans Les Mandarins. Il a été le témoin - et souvent l'acteur - des grandes convulsions du siècle : stalinien, agent d'infiltration communiste, puis porte-étendard de l'anti stalinisme (Le Zéro et l'Infini), sioniste extrémiste, condamné à mort par Franco pendant la guerre d'Espagne, interné par Vichy, promoteur d'un plan de sauvetage aux Iles Vierges des Juifs persécutés, engagé dans la Légion étrangère. Il a même tenté, à l'occasion d'une expédition à bord d'un dirigeable allemand, d'offrir une colonie arctique à Israël en plantant sur la banquise le futur drapeau national. La paix revenue, il défend la liberté de penser et a trouvé de nouvelles croisades : pour l'euthanasie, contre la peine de mort, la vivisection... Il a publié près de trente livres.
Et soudain, tournant le dos à l'époque, il se plonge dans une enquête improbable sur un mystérieux empire turco-slave des septième et huitième siècles, le "peuple de la steppe", vivant entre Caucase, Don et Volga, l'immense empire des Khazars, sur lequel de rares témoignages écrits ne laissent planer que de très vagues lueurs.
Son entourage est perplexe. C'est un peu comme si Hemingway avait, avant de disparaître, entrepris de raconter la vie d'Abraham Lincoln, ou comme si Malraux s'était lancé dans la biographie de Gengis Khan, ou Romain Gary dans celle du prophète Mahomet.
Sourd aux conseils, Koestler accomplit un énorme travail de documentation. Il lit sans difficulté l'hébreu, l'allemand, l'anglais, le français et le hongrois. Il a des notions de russe. En un an, il écrit La treizième tribu ; et, comme prévu, et souhaité, il fait scandale. Il révèle, en effet, que les Juifs du Nord, les ashkénazes, toujours majoritaires malgré l'extermination, les Juifs qui parlent - ou parlèrent - le yiddish, n'ont, historiquement, aucun lien avec les Juifs orientaux, les sépharades. Les ashkénazes ne sont pas des sémites. Ils sont les descendants des Khazars, lesquels se sont convertis au judaïsme, après avoir hésité entre le christianisme et l'islam. Cette hypothèse présentée brillamment comme une démonstration, donne naissance, dès sa publication, à une puissante onde de choc. Les sionistes l'interprètent comme une négation du concept de Terre Promise, fondement de l'Etat d'Israël ; les Arabes antisionistes s'en emparent pour conforter leur doctrine d'usurpation d'un territoire qui leur appartient. Les antisémites ricanent. Vers Koestler montent à la fois les critiques indignées, voire haineuses (il en avait l'habitude depuis la publication du Zéro et l'Infini), des pro-Israéliens - et les félicitations, douteuses, des adversaires de l'Etat juif.
Naturellement, Koestler est trop averti pour ne pas avoir anticipé ces réactions. Il a pris soin de déclarer que, pour lui, la thèse de la double origine du "peuple" juif ne met pas en cause la légitimité de l'Etat d'Israël, reconnu par les Nations-Unies en 1947. Pour lui, sa démonstration ne change rien : les Juifs ont toujours de choix entre la "montée" (aliyah) en Israël - et l'assimilation (Koestler ne conçoit pas une autre attitude). Mais ses réserves sont peu convaincantes. Même venant d'un ancien sioniste extrémiste ... Le scandale est considérable.
Note : Dans les années 20, Koestler a été le secrétaire de Vladimir Jabotinsky, inspirateur du terrorisme antibritannique du groupe Stern d'où sont issus Beguin ou Shamir, les juifs "durs" d'avant la Shoah.
Ce qui a poussé Arthur Koestler à choisir ce sujet, et à provoquer cette émotion, reste encore aujourd'hui un mystère. Une réflexion, pourtant, s'impose. Toute sa vie, Koestler a été aux prises, consciemment ou inconsciemment, avec un problème d'identité. Né Juif hongrois (d'une mère juive autrichienne) dans une famille bourgeoise, devenu très vite marxiste, puis sioniste ultra nationaliste, laïc, ensuite antistalinien puis anti totalitariste, il a été, tout au long d'une existence mouvementée, à la recherche permanente du vrai lui-même. Que signifie "être juif" à l'intérieur d'un parcours aussi contrasté, contradictoire, nécessairement déstructurant ? Est-il même sûr d'être juif ? Lors de la publication de La Treizième Tribu, Isaac Bashevi Singer écrit : "Koestler essaye avec violence de démontrer que les Juifs ne sont pas des Juifs ; un auteur juif qui nie sa judéité n'est plus un Juif ; il se met à l'écart de toute autre famille de pensée."...
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