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L'invitation au voyage

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Je donne ci-dessous les notes de préparation d'un cours "en responsabilité" dans une classe de Première L, à Lyon, en 1990, pour l'obtention du CAPES pratique. J'avais terminé le cours par l'audition de la mélodie de Duparc interprétée par Barbara Hendricks. Le commentaire linéaire du poème s'inscrivait dans une progression sur Baudelaire et le thème du voyage, comportant notamment l'étude comparée du poème en vers avec le poème en prose, "L'Invitation au voyage".

Pour comprendre "L'Invitation au voyage" :

En 1841 (Baudelaire a 20 ans), ses parents, pour l'arracher à la vie de bohème qu'il mène à Paris, l'embarquent à Bordeaux sur un voilier en partance pour les Indes. Il ne va pas plus loin que l'île Bourbon  (l'île de la Réunion) et revient au bout de 10 mois, mais ce voyage enrichit sa sensibilité, l'éveille à la poésie de la mer, du soleil, de l'exotisme.

Dès son retour, Baudelaire se lie avec la mulâtresse Jeanne Duval qu'il gardera comme compagne jusqu'à sa mort. C'est durant cette période qu'il écrit certains poèmes des "Fleurs du Mal", en particulier "L'Invitation au voyage".

Le poème appartient au cycle de Marie Daubrun et a été sans doute composé dans les premiers mois de 1848. Marie Daubrun était une actrice en vogue avec laquelle le poète eut une liaison.

Questions sur le poème : (ces questions avaient été données au préalable aux élèves)

1) Etudier le mouvement du poème, les thèmes de chacune des strophes et le retour du refrain.

2) Comment comprenez-vous l'expression "Mon enfant, ma soeur" ? A qui s'adresse le poète ?

Remarques générales concernant la disposition typographique et la composition :

Le poème se présente sous la forme d'une colonne  : la disposition  est visuellement esthétique et préfigure les calligrames de Guillaume Apollinaire. Le poème se caractérise par l'alternance de 2 vers de 5 syllabes aux rimes masculines et d'un vers de 8 syllabes aux rimes féminines. On a ici une alternance de vers pairs et impairs. C'est le rythme des chansons douces, des berceuses. On le retrouve chez Marceline Desbordes-Valmore. Paul Verlaine fait l'éloge du vers impair dans son "Art Poétique" :

"De la musique avant toute chose

Et pour cela préfère l'impair

Plus vague et plus soluble dans l'air

Sans rien en lui qui pèse ou qui pose."

Le poème doit son titre à "L'Invitation à la valse" de Carl Maria Von Weber, orchestré par Hector Berlioz. Il fut mis en musique en 1863, du vivant de Baudelaire, par Jules Cressonois, mais l'orchestration la plus célèbre est celle de Duparc (1ère et 3ème strophe). Le thème général du poème est celui de l'évasion à deux au pays du bonheur et il est fondé sur la correspondance entre la femme aimée et un paysage.

Plan du poème :

1ère strophe : correspondance entre le paysage et la femme aimée, invitation au voyage adressée à la femme aimée.

Refrain

2ème strophe : Evocation du décor intérieur.

Refrain

3ème strophe : évocation du décor extérieur

a) les vaisseaux au service de la femme aimée.

b) le soleil couchant.

Refrain

1ère strophe : correspondance entre le paysage et la femme aimée, invitation au voyage :

"Mon enfant, ma sœur" (5 syllabes) : contradiction, impossibilité apparente , paradoxe, (on ne peut pas être à la fois le père et le frère) , il faut comprendre ce vers au sens symbolique. La femme aimée (Marie Daubrun ?) est une "âme sœur", une sœur d'élection ; il s'agit d'un amour idéalisé, spiritualisé.

Cf. :  "Pour rafraîchir ton cœur, nage vers ton Electre !" Electre est la sœur d'Oreste. L'amour épuré développe la fraternité des esprits et des cœurs.

Note : Dans son livre sur les symboles alchimiques, le Mysterium conjunctionis, C.G. Jung ("L'orphelin et la veuve", Albin Michel, p.59) cite le texte biblique du Cantique des Cantiques, chapitre IV, verset 9 dans la Vulgate de saint Jérôme : "Vulnerasti cor meum, soror mea sponsa. Vulnerasti cor meum in uno oculorum tuorum, et in uno crine colli tui." (Tu as blessé mon cœur, ma sœur mon épouse. Tu as blessé mon cœur en l'un de tes yeux, en l'un des cheveux de ton cou." On peut aussi penser au mariage sacré (hiérogamie) d'Isis avec son frère Osiris dans la religion de l'Egypte antique.

"Songe à la douceur" : assonances en "ou, "on", eu" et allitérations en "s" : songe, douceur.  "Songe" : Dimension onirique qui renvoie au titre : "L'invitation au voyage" ; il s'agit d'un voyage rêvé, imaginaire.

"D'aller là-bas vivre ensemble !" : remarquer l'enjambement (la phrase se poursuit sur deux vers). En quoi l'expression favorise-t-elle le rêve ? Remarquer la série d'infinitifs "aller", "aimer", "mourir".

Le premier infinitif est employé avec un impératif : "songe... d'aller", les autres sont employés seuls : "aimer"... "mourir". Nous ne sommes plus dans le souhait ou dans l'ordre atténué impliquant une distance entre le désir et sa réalisation, mais dans le "fantasme", dans la réalisation imaginaire du désir. L'infinitif, dont la valeur d'aspect est proche du conditionnel, donne alors à la scène l'aspect d'une durée indéfiniment étirée, d'une suspension du temps en faveur d' un instant  clos, infini et parfait. 

Les infinitifs associent le voyage à la mort et au sommeil.

"D'aller là-bas vivre ensemble" : que désigne "là-bas" ? Pourquoi "là-bas" ? Terme vague, imprécis ; cf. "N'importe où, hors du monde..." "ensemble" : vie à deux, isolement des amants.

"Aimer à loisir

Aimer et mourir..." : anaphore (répétition du même mot au début des deux vers. "Loisir" s'oppose à "travail" ; conception aristocratique, association de l'amour et de la mort (Eros et Thanatos). Le mot "mourir" précise le sens du mot voyage. Cette association est constante chez Baudelaire (isotopie). Baudelaire, admirateur et défenseur de Wagner et de l'opéra "Tristan et Iseult" qui développe le thème de la "Liebestod" (l'amour dans la mort).

"Les soleils mouillés...

de ces ciels brouillés..." : association de deux termes contradictoires (soleil et mouillé, oxymore) ; comment peut-on interpréter cette expression ? Etudier le jeu des métaphores (métaphore "filée") : mouillés/larmes - soleils/yeux - brouillés/larmes - ciels/yeux. Le mot "ciels" ne désigne pas le ciel "réel", il s'agit d'un terme de peinture (employé dans ce sens, il est toujours au pluriel. : "les ciels de Poussin").  Nous sommes dans le monde de l'imaginaire, la nature recréée par l'art.

Il est important de montrer très précisément aux élèves la manière dont les figures sont construites, en particulier les comparaisons et les métaphores (comparé, comparant, élément commun).

"Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

de tes traîtres yeux

Brillant à travers leurs larmes"

Il s'agit d'une analogie, c'est-à-dire d'une double métaphore dont les termes se correspondent un à un (A est à B ce que B est à C) ; yeux/soleils - brouillés/larmes : les larmes de la femme aimée sont à ses yeux ce qu'un rideau de brume ou de pluie est au soleil.

"Pour mon esprit ont les charmes" : sept syllabes (vers impair) - esprit : c'est l'esprit qui perçoit les correspondances entre le paysage et la femme aimée.

"Charmes", du latin "carmina" (carmen) : chant supposé exercer une action magique, incantation, enchantement, ensorcellement, envoûtement, illusion, prestige, sortilège.

"carmen" veut dire aussi chant poétique, poème, vers, oracle, prophétie, formule magique. Paul Valéry se souviendra à son tour de la polysémie  et de l'étymologie du mot "charmes".

"Si mystérieux" (diérèse = mys/té/ri/eux) (5 syllabes et quasiment un seul mot)

De tes traîtres yeux (5 syllabes)

Brillant à travers les larmes (8 syllabes)

"mystérieux" = caché

"traîtres yeux" : thème de la femme fatale (cf. Homère, l'Odyssée, Ulysse et les sirènes, Ulysse et la magicienne Circé) - larmes : tristesse ? mélancolie ?

"Traîtres yeux" : son amour a un goût de mort et de péché ; expérience d'une passion qui apporte la trahison, la cruauté, la perversité, le trouble de l'âme.

Note dysphorique

"Là, tout n'est qu'ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté" : ordre et beauté (2 mots), "luxe" (1 mot "enchâssé"), "calme" et "volupté" (2 mots) - volupté : idée d'un plaisir ample et grave. André Gide admirait particulièrement ces vers où il voyait une parfaite définition de l'oeuvre d'art : "chaque mot est exactement à sa place, aucun n'est inutile."

La Hollande ? Vermeer de Delft ? On pense à la Vue de Delft que Bergotte va admirer une dernière fois au musée du Jeu de Paume à Paris. ("canaux", "vaisseaux")

Cf. "La Vie antérieure"

"C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes."

"voluptés calmes" : oxymore, alliance de deux termes contradictoires ; volupté = inquiétude, brûlure.

Réconciliation de la chair et de l'idéal.

2ème strophe : évocation du décor intérieur :

"Des meubles luisants,

Polis par les ans

Décoreraient notre chambre" : décoreraient : noter l'emploi du conditionnel ; "meubles luisants, polis par les ans : décor ancien, cf. les luxueux intérieurs hollandais peints par Vermeer ; reprise de l'idée de luxe ; "luisants" : lumière des tableaux hollandais.

"Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

Aux vagues senteurs de l'ambre" : pas n'importe quelles fleurs, des fleurs rares (des dahlias bleus, des tulipes noires)

"rares fleurs" : penser au titre du recueil "Les Fleurs du Mal" , fleurs exotiques qui n'existent ou ne vivent pas sous nos climats ; "les plus rares" : superlatif, "leurs odeurs" : noter l'emploi du pluriel ; "ambre" : parfum exotique ; cf. "splendeur orientale" et "qui viennent du bout du monde".

"ambre" : XIIIème siècle, du latin médiéval "ambra", de l'arabe "ambar" "ambre gris" : substance parfumée provenant des concrétions intestinales des cachalots qui, rejetées, flottent à la surface de la mer ; parfum rare et précieux extrait de cette substance.

Importance des parfums dans le poésie de Baudelaire, cf. Correspondances :

"Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,

Doux comme le hautbois, vert comme les prairies,

- Et d'autres corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens."

"Les riches plafonds" (luxe, 5 syllabes) noter l'antéposition de l'adjectif qualificatif - "les miroirs profonds" (5 syllabes, postposition de l'adjectif qualificatif)

décor oriental et hollandais (cf. colonies hollandaises ?)

riches : richement décorés

"Tout y parlerait" : à nouveau l'emploi du conditionnel - paradis perdu

"A l'âme en secret

Sa douce langue natale (cf. "songe à la douceur")

(cf. "Elévation") :

"Heureux celui peut, d'une aile vigoureuse,

S'élancer vers les champs lumineux et sereins !"

... " - Qui plane sur la vie et comprend sans effort

Le langage des fleurs et des choses muettes !"

Le poète saisit les correspondances mystérieuses (cachées)

"Sa douce langue natale" : nostalgie de la "patrie idéale" où l'âme a vécu dans une vie antérieure (cf. "La vie antérieure"), langue adamique parlée par l'Homme avant le péché originel. Intimité entre l'homme et la nature, secret perdu de l'innocence.

3ème strophe : évocation du décor extérieur.

a) les vaisseaux au service de la femme

b) le soleil couchant qui enveloppe la ville et annonce la nuit, la volupté et le sommeil des amants.

"Vois sur ces canaux (5 syllabes)

Vois : reprise de l'impératif (songe)

"canaux" connote à nouveau un paysage hollandais

On passe de l'intérieur à l'extérieur ; remarquer la reprise de la forme infinitive "dormir".

"Ces vaisseaux dont l'humeur est vagabonde" : personnification des vaisseaux ("dormir") ; idée de tangage (le poème est comme une "berceuse " et évoque le balancement d'un bateau)

"C'est pour assouvir

Ton moindre désir

Qu'ils viennent du bout du monde..." : magie des contes orientaux ; la femme est comme une princesse des Mille et Une Nuits et le poète possède la  lampe merveilleuse d'Aladin.

Remarquer le présentatif (mise en relief) : "c'est qu'ils" et 'inversion de la cause et de l'effet :

"C'est pour (effet) assouvir

Ton moindre désir

Qu'ils viennent (cause) du bout du monde..."

Effet de surprise, d'émerveillement.

 "Revêtent les champs

les canaux, la ville entière... " splendeur du tableau.

D'hyacinthe et d'or : la "hyacinthe" est une pierre précieuse transparente, de couleur jaune rougeâtre ; comme pour "or", Baudelaire associe la substance à sa couleur.

 transfiguration progressive de la ville

"Le monde s'endort" (cf. "dormir ces vaisseaux")

Dans une chaude lumière : quiétude, sécurité, beauté, enveloppement.

Faire une conclusion : montrer à quoi tient la beauté, la réussite du poème ?

Simplicité (apparente), limpidité, musicalité...   

baudelaire

"L'Invitation au voyage" de Duparc ( 1870) :

Pour mettre en musique L'Invitation au voyage, Duparc a utilisé la 1ère et la 3ème strophe du poème de Baudelaire. Il les a terminées chacune par un refrain accompagné différemment : l'un est très statique, l'autre très mouvant.

La mélodie est en do mineur à 6/8 (ternaire). Ce qui frappe lorsqu'on regarde la partition, c'est la pureté de la mélodie d'une part qui s'appuie sur le 5ème degré SOL et qui monte très progressivement vers l'aigu, et d'autre part le lyrisme passionné de l'accompagnement.

1er couplet : rêve et contemplation :

 Il reste sur l'accord de tonique qu'il brode à "vivre ensemble" et "à travers leurs larmes" ; passage en majeur (avec Mi bécart) apportant un éclaircissement.

Le refrain se compose de deux notes : tonique Do et dominante SOL.

2ème couplet : Le Voyage, la Lumière :

A "qu'ils viennent du bout du monde", modulation au ton de la dominante SOL Majeur, passage très lumineux.

A "dans une chaude lumière", c'est l'apothéose de la lumière.

- Le deuxième refrain reprend en contre-chant très expressif exprimant le désir : "c'est pour assouvir ton moindre désir..."

Avec une certaine économie de moyens, la musique de Duparc réussit à traduire magnifiquement l'atmosphère de ce poème.

La mélodie doit être logiquement chantée par un homme et la plus belle version demeure, à mon avis, celle de Gérard Souzay, accompagné au piano par Jacqueline Bonneau. Mais j'aime bien aussi la version de Jerome Hines.

 

 

 

 

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