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"C'est l'histoire d'une famille heureuse qui soudain, en n'ayant commis aucune faute et sans aucune raison, est jetée dans l'horreur. Tout comme malheureusement cela arrivait à l'époque... Mais avant tout, le film est un film. Si ensuite ceux qui l'ont vu se demandent comment tout cela a pu arriver, ce serait magnifique. " Roberto Benigni


1 ère séance :
1) Ce film est construit en deux parties. Donnez-leur un titre.

2) Le schéma actanciel (les personnages et leurs relations : le sujet, l'objet, les adjuvants et les opposants) : faire deux schémas distincts, un par partie.

3) Cherchez dans un dictionnaire le sens de l'expression "syllepse de sens". Montrez que cette figure de style apparaît fréquemment dans le film. En quoi la deuxième partie du film est-elle entièrement construite sur cette figure ?

4) Faites des recherches sur le thème évoqué dans la deuxième partie du film.

5) Comment le réalisateur a-t-il choisi d'évoquer ce thème ? son film est-il un "documentaire" ? Montrez qu'il nous parle de quelque chose qu'il ne nous montre pas vraiment.

6) Qu'est-ce qu'un symbole ? Que symbolise la musique du film et en particulier la barcarolle des Contes d'Hoffmann d'Offenbach ? Cherchez d'autres symboles dans ce film (que symbolisent par exemple les prénoms de certains personnages ?)

Conclusion : Qu'avez-vous pensé de ce film ? Que pensez-vous de la façon dont le réalisateur a choisi de traiter son sujet ? Justifiez votre réponse.

2ème séance :

Analyse de 3 séquences du film (angles, mouvements de caméra, rapport son/musique/image, durée, construction) :

a) la rafle
b) le départ du train
c) l'arrivée au camp

1) Le schéma narratif : un "dyptique"

1ère partie : "La vie heureuse", "Un conte de fées".

2ème partie : "Le camp", "Le malheur", "La tragédie", "La chute", "La catastrophe", l'enfer".

La première partie se rattache à la tradition du cinéma néo-réaliste italien et va jusqu'à l'entracte (le théâtre)

La seconde partie pourrait s'intituler "La catastrophe" ("catastrophè" veut dire chute en grec et appartient au vocabulaire théâtral, on le trouve dans La Poétique d'Aristote). Le mot catastrophe pourrait constituer une traduction approximative du mot "Shoa" : une catastrophe telle qu'il ne peut pas en exister de pire.

Les personnages du film sont des gens ordinaires et non des héros.

2) Le schéma actanciel :

1 ère partie (53 minutes) ; c'est le schéma d'un film comique classique.

Sujet : Guido

Objet : épouser Dora, être heureux, avoir des enfants, travailler comme libraire.

Adjuvants : Ferrucio (son ami poète), Eliséo (oncle de Guido), l'inspecteur d'académie.

Adjuvants inanimés : la clé, le chapeau, la voiture, le tapis rouge, les oeufs.

Adjuvant animé non-humain : le cheval

Opposants : la famille de Dora (en particulier sa mère), le fonctionnaire fasciste, le secrétaire (la bureaucratie)

Les "méchants" (opposants) ne sont pas vraiment méchants ("très, très méchants" dira Giosuè), ils sont ridicules, caricaturaux. Nous sommes dans un conte de fées (adjuvants non humains ou inanimés, coïncidences merveilleuses), le "héros" surmonte tous les obstacles : "tout est bien qui finit bien." "Ils se marièrent et ils eurent un enfant." Guido a le don de faire proliférer les adjuvants. Sa formidable énergie vitale métamorphose le négatif en positif (il fait par exemple du cheval, symbole d'humiliation l'instrument de l'enlèvement). Guido, "clown victorieux".

2ème partie du film :

Sujet : Guido

Objet : Giosuè, sauver son fils, le protéger - Dora : la sauver, communiquer avec elle.

Opposants : les S.S., la machine totalitaire.

Le statut de Lessing est ambigü (moitié adjuvant, moitié opposant)

Guido : clown tragique, figure solitaire, "seul contre tous", héros tragique, seul face au destin.

Dora : D'abord "partenaire" du clown, puis (dans la deuxième partie) personnage héroïque : non juive, elle exige de prendre place dans le convoi pour accompagner son mari et son fils.

Giosuè : doute sans cesse jusqu'à l'arrivée des tanks américains. C'est un enfant réel, mais aussi symbolique (il symbolise l'espoir).

Eliséo : figure de la culture face à la barbarie (la scène dans les vestiaires)

Lessing : oracle aveugle qui annonce le destin, figure de l'indifférence. Il comprend ou cherche à comprendre des énigmes dérisoires, mais ne comprend rien à celle qu'il a sous les yeux.

Un dyptique donc, un film coupé en deux comme la vie des victimes du nazisme : "Ce ne sont pas seulement des hommes qu'on a brisés, mais aussi les rêves qu'ils avaient faits." (Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel de Littérature, 1978)

1ère partie : film comique classique burlesque : un personnage confronté au monde réel et qui triomphe de ce monde et des obstacles qu'il lui oppose grâce à l'art du clown. / Catastrophe (chute) Shoa : catastrophe comme il ne peut en arriver de pire en hébreu (on évitera d'employer le mot "holocauste")

Position philosophique du rire, réflexion sur le rire par rapport à l'excès de douleur.

Le clown encore vivant, a un dernier devoir avant d'être écrasé, c'est de sauver l'enfant.

La présence de la magie dans le film : la chute de la princesse dans les bras du prince, la clé tombée du ciel au bon moment, le méchant qui reçoit le pot de fleurs sur la tête, le guéridon qui marche tout seul, le cheval transformé en monture fantastique, le chapeau. Begnini a pensé au Petit Chaperon rouge (et donc à un conte de fées qui commence bien, se poursuit mal, puis se finit bien). L'énergie du désespoir, l'acrobate qui fait des pirouettes : "saut de la mort". On pense à Molière mourant continuant à faire rire les spectateurs du "Malade imaginaire" qui ne se rendent compte de rien.

3) Syllepse de sens : étymologie grecque : "laisser ensemble". C'est une figure par laquelle un mot est employé à la fois au sens propre et au sens figuré (Littré). La syllepse est une forme de jeu de mots. Bien des devinettes, y compris certaines définitions de mots croisés, se fondent sur le passage du sens figuré au sens propre ou l'inverse. Exemple : "Vide les baignoires, remplit les lavabos." (Alphonse Allais)... Réponse : "entracte". Baignoire : cuve servant à prendre des bains (sens propre) ; baignoire : sorte de loge de théâtre (sens figuré). La syllepse de sens se fonde sur la polysémie (propriété pour un mot d'avoir plusieurs sens).

Question : "Sitôt que l'on me nomme, je n'existe plus."
Réponse : le silence

Exister = vivre (sens propre, concret)/ être (sens figuré, abstrait)

NB : Il ne peut y avoir de syllepse quand les mots ont une étymologie différente ("louer" de "locare" et "louer" de "laudare"), mais le jeu de mots subsiste.

Question : "Plus elle est grande et moins on la voit."
Réponse : L'obscurité

Grande = importante en taille (sens propre)
Grande = profonde (sens figuré)

Il faut noter que Lessing, le médecin allemand raffole de ce genre d'énigmes et protège Guido parce qu'il fait partie d'un "club" d'amateurs qui correspond à travers le monde ; Guido est un amateur et un inventeur d'énigmes, un spécialiste de la syllepse.

La deuxième partie du film est construite sur le double sens du mot "camp" :

Camp de travail, d'extermination
Camp de vacances

Cette "macro figure" permet des ramification presque infinies :

Par exemple :
Point : de suture
Point : bonus (bons points)

Lorsque Guido traduit de manière fantaisiste les règles du camp à ses co-détenus (et surtout à l'intention de Giosuè) , il exploite le double sens du mot "règles" : règles du camp/ règles du jeu.

Ce n'est pas la première fois que le procédé est employé au cinéma pour créer un effet comique. Par exemple, Dans "La Ruée vers l'or", la godasse du chercheur d'or incarné par Chaplin se transforme en poulet et dans  "Les vacances de Monsieur Hulot" de Jacques Tati, la couronne mortuaire "devient" une chambre à air.

La syllepse est une figure qui change d'identité, tout en gardant sa première identité ; c'est une figure de la "débrouille", de la "survie". Le psychiatre et psychanalyste Boris Cyrulnik y verrait peut-être une manifestation de cette étonnante faculté du psychisme humain de surmonter les traumatismes les plus graves (la résilience).

"camp" vient du latin "campus" : champ, plaine. Le mot "camp" peut donc être un terrain où sont groupés des personnes ou un espace réservé au camping, aux loisirs. Il avait d'ailleurs tout d'abord un sens militaire (champ de bataille, camp militaire), il prit ensuite le sens d'un terrain cultivable d'une certaine étendue. L'espace est le lieu où se déploie la liberté humaine qui peut transformer un champ de blé en champ de bataille (ou l'inverse). Un pays de haute culture (l'Allemagne") invente les camps d'extermination et les chambres à gaz.

4) et 5) Roberto Begnini a pensé à l'Enfer de Dante. Le camp est un décor et relève de la théâtralité parce que la réalité est impossible à monter, mais "si rien n'est montré, tout est dit". La vie est belle n'est pas un film réaliste. Les fascistes sont des pantins ridicules qui évoluent dans un décor de pacotille, les décors sont artificiels, "oniriques" : Arezzo, la maison de l'oncle, le Grand Hôtel, le monde de la barcarolle des contes d'Hoffman... Le camp est une usine désaffectée de Terni ; il s'agit donc d'une représentation élémentaire. On ne voit ni ce qui se passe à l'intérieur du train, ni l'entrée du train, ni les scènes de torture, ni les pendaisons, ni les appels épuisants, ni les chambres à gaz, ni les fours crématoires, ni les cheminées. Bégnini a décidé que ce n'était pas représentable. Un tas de cadavres est représenté sur une toile peinte comme à travers la brume. Impossiblité de demander à des comédiens de s'entasser nus les uns sur les autres. On ne montrera pas la shoa parce qu'elle n'est pas montrable. Tout est dit, mais rien n'est montré, mais le spectateur sait ce que Guido cherche à cacher à son fils.

Le thème récurrent, dans cette deuxième partie du film est le silence : ce qui a brisé Primo Levi, ce ne sont pas les camps, c'est le silence sur les camps.

Question : Qu'est ce qu'on brise en en parlant ?
Réponse : le silence

Le cinéma (et la photographie) transforme une réalité tridimentionnelle en une image bidimentionnelle. Mais même une image tridimensionnelle reste une image ; aussi "réaliste' soit-il, un film demeure une illusion.

La question est : "comment faire avec l'horreur du monde ?"

Le camp n'est pas plus réel que la caverne de Platon c'est une représentation, un symbole, pas un documentaire.

La réflexion porte non sur l'expérience des camps, mais sur notre confrontation à cette expression diabolique du réel que furent les camps.

Le Talmud nous montre que "le rire pense".

C'est ici que peut intervenir le professeur d'Histoire pour évoquer "l'invraisemblable" : la survie de Giosuè et pour expliquer que les SS se faisaient relayer par des kapos, que le camp d'Auschwitz fut libéré par les Soviétiques et non, comme on le voit dans le film, par les Américains, que les déportés étaient transformés en squelettes ambulants (impossible à montrer au cinéma)...

Le film ne prétend pas raconter une histoire vraie, mais méditer sur la façon dont les consciences acceptent ou non la shoa.

"Aujourd'hui encore, à l'heure où j'écris, assis à ma table, j'hésite à croire que ces événements ont réellement eu lieu" (Primo Levi)

L'esprit humain est naturellement tendu vers le bonheur. C'est  cette révolte contre l'insupportable réalité de la Shoa que Bénigni met en scène.

"C'est trop d'horreur, tout cela ne peut être qu'une blague" pensaient certains déportés.

Ce film est une réflexion morale, plus qu'une histoire racontée.

Le titre du film est inspiré de la dernière phrase du livre-témoignage de Primo Levi : "Si c'est un homme" : "Moi, je me disais qu'en dehors la vie était belle et qu'elle le serait encore."

6) Un symbole est un objet, une image, un son qui représente quelque chose d'autre par association. La barcarolle des Contes d'Hoffmann d'Offenbach symbolise le bonheur, le rêve, l'amour entre Dora et Guido. Le prénom "Guido" fait penser à "guide" (intention parodique), Giosuè (Josué), le fils de Guido est le successeur de Moïse ; il connaît la captivité en Egypte et l'Exode et accompagne Moïse à mi-chemin du sommet du Mont Sinaï. Contrairement à Moïse, il entrera dans la terre promise.












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