Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque
Publicité
René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque

Don-Quichottte-et-les-moulins-a-vent.jpg

"L'homme possède ou un Dieu, ou une idole." (Max Scheller)

"Je veux, Sancho, que tu saches que le fameux Amadis de Gaule fut un des plus parfaits chevaliers errants. Mais que dis-je, un des plus parfaits ? Il faut dire le seul, le premier, l'unique, le maître et le seigneur de tous ceux qu'il y eut en ce monde... Je dis... que, quand quelque peintre se veut rendre fameux en son art, il tâche d'imiter les originaux des plus excellents maîtres qu'il sait ; et la même règle sert pour la plupart des métiers ou exercices d'importance qui servent à l'ornement des républiques ; et ainsi le doit faire et le fait celui qui veut acquérir le nom de prudent et de patient, en imitant Ulysse, en la personne duquel et en ses travaux Homère nous peint au vif un portrait de prudence et de patience, comme aussi Virgile en la personne d'Enée, nous a montré la valeur d'un fils pieux et la sagacité d'un capitaine vaillant et entendu, ne les dépeignant ni les découvrant tels qu'ils étaient, mais tels qu'ils devaient être pour servir d'exemple de vertu aux siècles à venir. De la même sorte, Amadis fut le nord, l'étoile, le soleil des vaillants et amoureux chevaliers, et nous devons l'imiter, nous autres qui combattons sous la bannière de l'amour et de la chevalerie. Ainsi donc, j'estime, Sancho, mon ami, que le chevalier errant qui l'imitera le mieux sera le plus proche d'atteindre à la perfection de la chevalerie." (Miguel de Cervantès, Don Quichotte de la Mancha)

"Dans la citation de Cervantès qui ouvre le premier livre de René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque, Don Quichotte reconnaît avec enthousiasme son médiateur, "le fameux Amadis de Gaulle", parfait chevalier, "le premier, l'unique, le maître", modèle mythique et fabuleux, modèle littéraire aussi, comme le furent les héros d'Homère et de Virgile, Ulysse et Enée, dépeints par les poètes "non tels qu'ils étaient, mais "tels qu'ils devraient être pour servir d'exemple de vertu aux siècles à venir."

Le choix d'un modèle est un trait de sagesse revendiqué comme tel. Mais parce qu'il se prend pour un autre, le héros de Cervantès va prendre un plat à barbe pour le casque de Mambrin et des moulins à vent pour une armée ennemie : à l'aube de la modernité, la sagesse antique se convertit en folie "métaphysique" et l'imitation vertueuse en hallucinations furieuses.

L'imitation (le mot et ses dérivés ne revient pas moins de quatre fois !) n'a donc pas que des effets pédagogiques et grégaires. Qu'on fasse d'ailleurs grand cas d'elle, parce qu'elle fonde l'harmonie sociale ou qu'on la méprise parce qu'elle asservit l'individu à la masse, on passe à côté d'une dimension essentielle de l'imitation : sa dimension conflictuelle, celle qui nous pousse, par un automatisme qu'on observe aussi chez l'animal, à désirer des objets possédés ou désirés par un autre. Cet autre, le tiers, est donc pour le sujet désirant un modèle et un terzo incommodo." (Christine Orsini, La Pensée de René Girard, Retz, pg. 25). Ce lien fondamental entre la "mimésis d'appropriation" et la "mimésis de rivalité" chez l'être humain tient à la nature essentiellement imitative (et non spontanée) du désir et à l'absence de régulation instinctive de la violence et de la sexualité.

"L'homme est incapable de désirer par lui seul : il faut que l'objet de son désir lui soit désigné par un tiers. Ce tiers peut être extérieur à l'action romanesque, comme les manuels de chevalerie pour Don Quichotte ou les romans d'amour pour Madame Bovary. Il est le plus souvent intérieur à l'action romanesque : l'être qui suggère leurs désirs aux héros de Stendhal, de Proust ou de Dostoïevski est lui-même un personnage du livre.

Entre le héros et son médiateur se tissent alors des rapports subtils d'admiration, de concurrence et de haine : René Girard fait un parallèle lumineux entre la vanité chez Stendhal, le snobisme chez Proust et l'idolâtrie haineuse chez Dostoïevski.

Mais tandis qu'entre Don Quichotte et Amadis de Gaulle, il ne peut y avoir que de l'admiration, en raison de la distance infranchissable qui sépare l'imitateur de son modèle (René Girard parle de "médiation externe"), le médiateur se rapproche de plus en plus "dangereusement" dans les autres cas, au point de devenir un obstacle (Girard parle de "médiation interne" et de "modèle obstacle"). Don Quichotte est certes ridicule, mais il conserve une noblesse "naïve" et n'est jamais odieux, contrairement, par exemple, aux personnages de Dostoïevski.

René Girard ne renouvelle pas seulement la compréhension des plus grands chef-d’œuvres de la littérature romanesque, il nous fait avancer dans la connaissance du cœur humain. Nous nous croyons libres, dit-il, autonomes dans nos choix (...) Illusion romantique ! En réalité, nous ne choisissons que des objets déjà désirés par un autre...

Nous empruntons nos désirs. Loin d’être autonome, notre désir est toujours suscité par le désir qu’un autre - le modèle - a du même objet. Ce qui signifie que le rapport n’est pas direct entre le sujet et l’objet : il y a toujours un triangle. À travers l’objet, c’est le modèle, que Girard appelle médiateur, qui attire ; c’est l’être du modèle qui est recherché.

René Girard qualifie le désir de métaphysique dans la mesure où, dès lors qu’il est autre chose qu’un simple besoin ou appétit, « tout désir est désir d’être », il est aspiration, rêve d’une plénitude attribuée au médiateur. En cela, et toujours contrairement au besoin, il a un caractère infini.

René Girard retrouve partout ce phénomène du désir triangulaire : dans la publicité, la coquetterie, l'hypocrisie, la rivalité des partis politiques, le masochisme et le sadisme..."

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :