"Je n'ai jamais désiré de quitter le lieu où je vivais et j'ai toujours désiré que le présent, quel qu'il fût, perdurât. Rien ne détermine plus de mélancolie chez moi que cette fuite du temps. Elle est en désaccord si formel avec le sentiment de mon identité qu'elle est la source même de ma poésie..." (Guillaume Apollinaire, Anecdotiques, 1911)
"Aucune phrase n'est si faible qu'elle ne semble dite pour l'éternité." (Marcel Raymond)
Le Pont Mirabeau
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)
link (lien vers le site des Amis de Guillaume Apollinaire)
Construit peu après la Tour Eiffel, entre 1895 et 1897 et tout aussi controversé, le Pont Mirabeau est en fer et non en pierre ; il témoigne de cette audacieuse modernité (la modernité de l’époque) qu’Apollinaire appréciait (« Bergère, Ô Tour Eiffel, le troupeau de tes ponts bêle ce matin », où on lit le verbe bêler, mais aussi l’adjectif « belle »).
Chaque extrémité du Pont s’orne d’une sculpture ; je connais mieux celle de la Rive Droite, mais j’en ignorais, jusqu'à ce jour, la signification allégorique. Tant que durera le Pont Mirabeau, une belle femme nue aux formes sensuelles y soufflera dans la trompette de la renommée.
"Le pont Mirabeau est un pont de Paris construit entre 1895 et 1897. Il a été classé monument historique le 29 avril 1975."
Le pont enjambe la Seine du XVème arrondissement (situé sur la rive gauche de la Seine), au 16e arrondissement. Il relie la rue de la Convention et la place Mirabeau, sur la rive gauche, à la rue de Rémusat, sur la rive droite.
Les deux piles représentent des bateaux. Celui près de la rive droite descend la Seine, tandis que celui de la rive gauche la remonte. Ces bateaux sont ornés de quatre statues allégoriques de Jean-Antoine Injalbert : La Ville de Paris (proue du bateau de la rive droite), la Navigation (poupe), l'Abondance (proue du bateau de la rive gauche) et le Commerce (poupe). Les deux allégories de proue (Paris et Abondance) font face à la Seine, tandis que les deux allégories de poupe (Navigation et Commerce) font face au pont. Les quatre statues sont surmontées, au niveau du parapet, des armoiries de la Ville de Paris."
Publié en 1912, Le Pont Mirabeau est sans doute le poème le plus célèbre de Guillaume Apollinaire. Inspiré par le départ Marie Laurencin, il est la chanson triste d’une liaison brisée. Le Pont Mirabeau était celui qu’empruntait Apollinaire pour rentrer chez lui, à Auteuil.
Le poème comporte 24 vers, comme les 24 heures d’une journée en décasyllabes (« Sous le Pont Mirabeau coule la Seine »), parfois interrompus et scindés : "Et nos amours", "Faut-il qu'il m'en souvienne" et d'octosyllabes : "Les jours s'en vont je demeure" ; la majorité des rimes sont féminines ("Seine", "souvienne", "peine").
Le poème est organisé en 8 strophes comportant quatre quatrains et 4 distiques (deux vers) qui reviennent comme autant de refrains et qui apparentent le poème à une chanson (il a d’ailleurs souvent été mis en chanson (Léo Ferré, Serge Regiani, Marc Lavoine…).
« Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure »
Primitivement, les vers 2 et 3 de chaque strophe ne formaient qu’un décasyllabe :
« Sous le Pont Mirabeau coule la Seine. (10 syllabes)
Et nos amours, faut-il qu’il m’en souvienne ? » (10 syllabes)
Guillaume Apollinaire a supprimé la ponctuation et scindé le vers en deux :
« Sous le Pont Mirabeau coule la Seine (10 syllabes)
Et nos amours (4 syllabes)
Faut-il qu’il m’en souvienne… » (6 syllabes)
« Là des vers claudicants, décousus, fermés par la ponctuation, commente Pierre Souyris ; ici (dans la version définitive), un mètre fluide qui tourne sur lui-même à l’image du poème tout entier (mouvement giratoire de la strophe beaucoup plus apte à rendre la fuite de l’eau, du temps et des amours) pendant que l’écho s’en prolonge et que l’esprit peut rêver à loisir sur ambiguïté du tour. »
On peut choisir de comprendre en effet deux choses, selon que l’on fait de «nos amours » le sujet du verbe « couler » ou le complément d’objet indirect de se souvenir, mais on peut aussi ne pas choisir.
On remarquera les assonances en « ou », « on », eau » (Sous, Pont, Mirabeau, coule) qui donnent au début du vers et du poème une tonalité sourde et mélancolique.
Dans la très ancienne querelle sur "l'arbitraire du signe", Hermogène l'emporte ici sur Cratyle. Comme le montre la diversité des langues et des désignations, le signe est "conventionnel", mais la parole poétique réintroduit le désir un peu fou d'une relation "naturelle" entre le signifiant et le signifié, que ce soit avec les "calligrammes", les assonances, les allitérations ou l'harmonie imitative.
Mais il importe peu que le lien entre le signifiant (la tonalité mélancolique de "ou", "on", eau" par exemple) et le signifié soit effectivement fondé en raison, car la poésie tend aussi et principalement à mettre la langue en musique et, en ce qui concerne Le Pont Mirabeau, à donner aux sons la douceur d'une caresse.
Le poésie n'est pas seulement la forme où s'expriment des sentiments, elle est le lieu où s'ouvre un espace ; l'espace poétique ne nie pas l'espace réel, il le retourne comme un gant pour en "nourrir d'un baiser" (Paul Valéry) l'imagination ; la parole poétique, antéposant "inutilement" le complément circonstanciel de lieu ("Sous le Pont Mirabeau") et en inversant, tout aussi "inutilement" le sujet ("coule la Seine"), eu égard aux seules nécessités de la "communication", ouvre cet espace intérieur dans lequel s'abolit la distance entre l'Etre et la Pensée et où l'âme peut enfin se reconnaître dans les choses.
« Faut-il qu’il m’en souvienne » la tournure archaïsante souligne la dimension du passé ; le lyrisme hésite entre la nostalgie (étymologiquement « douleur du retour ») du bonheur (« la joie ») et l’expression de la souffrance (« la peine »), inextricablement mêlées dans la vie de tout homme.
L’imparfait d’habitude (« venait toujours ») succède au présent. On est en présence d'une « situation d’énonciation » imaginaire : le poète, accoudé au parapet du Pont qu’il empruntait pour rentrer chez lui, se souvient du passé.
« Vienne la nuit, sonne l’heure » : l’expression permet de comprendre deux choses : « peu importe que la nuit vienne et que l’heure sonne, que les jours s’en aillent… je demeure ou bien : « Pourvu que la nuit vienne ! »
Mario Roques a rapproché Le Pont Mirabeau d’une chanson de toile du XIIIème siècle : Gaité et Oriour, où il retrouve le même rythme ; de son côté, Michel Decaudin a signalé la parenté du second vers du refrain avec ce vers de Villon « Allé s’en est et je demeure » (Le Testament, vers 177).
On retrouve ici le thème de la « fuite du temps » qui est une constante dans la poésie romantique (Le Lac, Tristesse d’Olympio, Souvenir), mais là où la fuite du temps constitue un « problème » qu’il faut « résoudre », Apollinaire purifie son poème de tout détail secondaire, de toute éloquence.
« Panta Rei » : « Tout s’écoule » disait déjà Héraclite… « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve… » ; c’est le thème de "l’impermanence" comme disent les bouddhistes, du devenir, opposé à l’être ; l’être n’est pas ici une entité métaphysique, mais le poète lui-même (« je demeure ») ; il s’agit là d’une expérience existentielle fondamentale et universelle : la personne humaine a le sentiment de la permanence du "moi", à travers les changements du monde extérieur et la fluctuation de ses états d’âme et c'est paradoxalement la permanence du "moi" qui permet au sujet humain de percevoir et de penser le changement : pour percevoir le changement, il faut qu'il y ait quelque chose en moi qui ne change pas.
"Rien ne détermine plus de mélancolie chez moi que cette fuite du temps. Elle est en désaccord si formel avec le sentiment de mon identité ("Je demeure") qu'elle est la source même de ma poésie." (Guillaume Apollinaire, Anecdotiques, 1900)
Dans la troisième strophe, le poète adresse à la femme aimée une injonction sans espoir : « Les mains dans les mains restons face à face » ; la répétition des mots « mains » et « face » évoque l’idée d’une symétrie sans fusion.
« Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse. »
Si l’amour est voué à « s’en aller comme cette eau courante », si le temps finit toujours par se lasser des « éternels regards », les amants peuvent conjurer la fuite du temps et la disparition de l’amour en adoptant l’immobilité éternelle de la pierre ou du métal.
Mais un tel souhait est irréalisable. La répétition exprime avec mélancolie l’échec de toute tentative de « retenir le temps »
"L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va…"
Irréalisable dans la réalité objective, mais réalisé dans l'espace imaginaire du poème, où, pour l'éternité, deux amants resteront "les mains dans les mains face à face", symbole des amours éternelles.
Au sentiment d’ennui et de découragement provoqués par la grisaille des jours et l’absence « d’événements » : « Comme la vie est lente», s’oppose le désir de bonheur « Et comme l’Espérance est violente ! » (bien marquer la diérèse vi/o/len/te ; l’Espérance avec une majuscule est l’une des trois « vertus théologales » (la Foi, l’Espérance et la Charité). Il s'agit ici moins de la vertu théologale que de "la Désirade", ce lieu où éclaterait la fanfare de la Fête originelle (André Roudaut). On ne fait pas toujours suffisamment attention à ces deux vers :
"Comme la vie est lente
Et comme l'espérance est violente"
qui expriment non pas la nostalgie du passé et la mélancolie devant la fuite du temps, mais un désir d'accomplissement résolument tourné vers l'avenir, à l'image du fleuve qui court se jeter dans l'océan. Le poète, tel Janus, le dieu latin des carrefours, a deux visages, l'un tourné vers le passé, l'autre vers l'avenir.
L’avant dernière strophe, au présent de l’indicatif (vérité générale) traduit un constat :
« Ni temps passé
Ni les amours reviennent »
Le temps s’écoule du passé vers le futur, il est impossible de revenir en arrière, de remonter le cours du temps. Le dernier vers de l’avant dernière strophe (avant le refrain) reprend le premier vers du poème :
« Sous le Pont Mirabeau coule la Seine » et souligne à nouveau la dimension métaphorique de l’eau, symbole du temps qui passe.
Le poème se termine par le refrain :"Les jours s'en vont je demeure" ; sur l'antithèse s'en aller/demeurer : la fuite du temps et la permanence du moi, source de souffrance, mais aussi d'inspiration, comme en témoigne ce chef d'oeuvre qu'est Le Pont Mirabeau.
"Qu’Apollinaire ait eu, à la fois, le sens de l'usure du temps, celui du poids du passé et le goût de la joie, de la possession et du renouvellement, il n'y a là nulle contradiction. Son espoir en une renaissance se formulait d'autant plus violemment que ses expériences se renouvelaient dans le même abattement. La fête qu'il a tant désirée, il ne l'a trouvée ni dans les villes, la nuit, pauvres caricatures, si brillantes, si charmeuses fussent-elles, du brasier solaire, ni dans la religion chrétienne exsangue ; mais il va la trouver dans la guerre.
Cette île au loin qui se révèle, lieu magique, espace sacré où le temps va se retourner, où tous les principes vont s'inverser, vaste fête de l'univers ivre, cette île au loin, ma Désirade, n'est plus absolument l'image d'une femme qui eût pu, dans un amour passager, abolir le passé et constituer dans la vie du poète une origine absolue, elle est, bien plus, ce qu'Apollinaire a recherché anxieusement dans l'amour, les villes, la nuit, les îles au loin, dans le feu auquel il convient de tout donner : le lieu où éclaterait la fanfare universelle de la Fête originelle." (André Roudaut)
"C'est ici qu'opère le charme magique d'Apollinaire. Deux mots lui suffisent, les plus simples, pour créer une atmosphère : le quotidien, le banal, le thème usé se transfigurent ; le mystère, qui résidait en eux à notre insu, revit ; les voici s'éloignant, s'isolant dans le silence. Et cependant leur pathétique, au lieu de se dissiper, se concentre, se fait plus humain ; aucune phrase n'est si faible qu'elle ne semble dite pour l'éternité." (Marcel Raymond)
"Dans la transposition des images visuelles en images affectives, dans la transposition du réel en allusion, de l'illusion au monde extérieur en allusion à la vie cachée, je sens un des secrets non plus de l'existence, mais de la vie d'Apollinaire. Plus précisément, un double secret de son art de conteur en poésie. L'un : prendre pour sujet l'anecdote, avec ses détails colorés, nets, presque tangibles, et la volatiliser. L'autre : raconter sans donner le mot du conte." (M.-J. Durry)
Dans cette chanson de toile médiévale intitulée Gaie et Oriour on observe un mouvement strophique comparable à celui du Pont Mirabeau et le retour du refrain en distique :
Gaie et Oriour
Lou samedi a soir, fat la semainne,
Gaiete et Oriour, seeurs germainnes,
main en main vont baigner à la fontainne.
vante l'or et li raim crollent (1) :
qui s'antraimment souef dorment.
L'enfans Gerairs revient de la quintainne,
s'ait choisie Gaiete sor la fontainne,
antre ces bras l'ait pris, souef l'a strainte.
vante l'ore et li raim crollent :
qui s'entraimment souef (2) dorment.
(...)
(1) : l'air vente et les branches tombent
(2) doucement
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