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Alexandre Koyré, Du monde clos à l'univers infini (From the closed world to the infinite universe), Baltimore, John Hopkins Press, 1957, Presses universitaires de France, 1962 et Editions Gallimard, 1973 pour la traduction française

 

La pensée philosophique et scientifique a accompli une révolution profonde aux XVIème et XVIIème siècles. De Copernic à Newton et de Nicolas de Cues à Descartes et à Leibniz. Alexandre Koyré retrace les étapes de cette révolution spirituelle.

 

 Ce livre, le  plus célèbre d'Alexandre Koyré, tiré des Noguchi Lectures données en 1953, décrit l'apparition de la science moderne et le changement qui s'est produit dans la perception du monde durant la période qui va de Nicolas de Cues et Nicolas Copernic à Isaac Newton. À un tout fini où la structure spatiale reflète une hiérarchie de valeur succède un univers infini sans hiérarchie naturelle uni seulement par l’identité des lois qui le régissent.

 

"Pour ma part, écrit Alexandre Koyré, j'ai essayé, dans mes Etudes galiléennes de définir les schémas structurels de l'ancienne et de la nouvelle conception du monde et de décrire les changements produits par la révolution du XVIIème siècle. Ceux-ci me semblent pouvoir être ramenés à deux éléments principaux, d'ailleurs étroitement liés entre eux, à savoir la destruction du Cosmos (liée à la conception géocentrique du monde), et la géométrisation de l'espace..." (A. Koyré, du Monde clos à l'univers infini, avant-propos, p. 11, Idées/Gallimard)

 

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                            Reproduction du système géocentrique de Ptolémée

 

Le géocentrisme est un modèle physique ancien et erroné selon lequel la Terre se trouve immobile, au centre de l'univers. Cette théorie date de l'Antiquité et a été notamment défendue par Aristote et Ptolémée. Elle a duré jusqu’à la fin du XVIème  siècle pour être progressivement remplacée par l'héliocentrisme, selon lequel la Terre tourne autour du Soleil. Le modèle de Ptolémée a été abandonné suite à la précision croissante des mesures qui ne permettait plus de tolérer les erreurs qu'il engendrait.

   
Le géocentrisme est autant une tentative scientifique d'expliquer l'univers qu'une conception philosophique de ce monde. Un premier principe régit toutes les théories géocentriques, un deuxième la plupart :

 

La Terre est le centre de l'univers, immobile de lieu et de position : les changements des saisons et de jour et nuit se font donc par mouvements extérieurs à la Terre.

 

Les mouvements des planètes (au sens ancien, le mot planète inclut le Soleil et la Lune, mais pas la Terre) doivent être parfaits, donc seul le cercle est autorisé.

 

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                                                Système du monde selon Copernic

 

Nicolas Copernic,    né le 19 février 1473 à Toruń, Prusse royale (Royaume de Pologne) et mort le 24 mai 1543 à Frombork, Prusse royale (Royaume de Pologne), était un chanoine, médecin et astronome de langue allemande. Il est célèbre pour avoir développé et défendu la théorie selon laquelle le Soleil se trouve au centre de l'Univers (héliocentrisme) et la Terre — que l'on croyait auparavant centrale et immobile — tourne autour de lui. Les conséquences de cette théorie — dans le changement profond des points de vue scientifique, philosophique et religieux qu'elle imposa — sont baptisées révolution copernicienne.

 

Grâce à ses observations, Galilée (1564–1642) montre les failles du système géocentrique et prouve la cohérence du système héliocentrique.

 

Johannes Kepler, né le 27 décembre 1571 à Weil der Stadt, dans le Bade-Wurtemberg et mort le 15 novembre 1630 à Ratisbonne en Bavière, est un astronome allemand célèbre pour avoir étudié l'hypothèse héliocentrique de Nicolas Copernic, et surtout pour avoir découvert que les planètes ne tournent pas en cercle parfait autour du soleil, mais en suivant des ellipses.


Robert Hooke puis Isaac Newton en inventant et exploitant le principe de la force gravitationnelle prouvent la validité des lois expérimentales de Kepler.

 

Cette force explique pourquoi les objets sont retenus à la surface de la Terre, en dépit sa rotation et pourquoi la Lune suit la Terre dans sa révolution.


 

Eclipsing_binary_star_animation_2.gif                                                    Deux orbites et deux éclipses

 

 

"Maintes et maintes fois, en étudiant l'histoire de la pensée philosophique et scientifique du XVIème siècle - elles sont en effet si étroitement entremêlées et liées ensemble que, séparées elles deviennent incompréhensibles - j'ai été forcé de constater , comme beaucoup d'autres l'ont fait avant moi, que, pendant cette période, l'esprit humain ou, tout au moins, l'esprit européen, a subi - ou accompli - une révolution spirituelle très profonde, révolution qui modifia les fondements et les cadres mêmes de notre pensée, et dont la science moderne est à la fois la racine et le fruit.

 

"Comme beaucoup d'autres" : cf. Science and the modern world de Whitehead, The metaphysical foundations of modern physical science de Burtt, The making of the modern mind de Randall, The great chain of being de Lovejoy .

 


Cette révolution ou, ainsi qu'on l'a appelée, cette "crise de la conscience européenne" a été décrite, et expliquée, de plusieurs manières différentes. Ainsi, bien qu'il soit généralement admis que le développement de la cosmologie nouvelle, qui remplaça le monde géocentrique des Grecs et le monde anthropocentrique du Moyen-Âge par l'Univers décentré de l'astronomie moderne, a joué un rôle de toute première importance dans ce processus, certains historiens, s'intéressant principalement aux implications sociales des processus spirituels ont insisté sur la prétendue conversion de l'esprit humain de la théoria à la praxis, de la scientia contemplativa à qui transforma l'homme de spectateur de la nature en son possesseur et maître ; d'autres ont vu son trait le plus caractéristique dans la sécularisation de la conscience, sa conversion des fins transcendantes aux buts immanents, c'est-à-dire dans la substitution au souci de l' "autre monde" de l'intérêt porté à celui-ci ; d'autres encore ont fait valoir le remplacement du schéma téléologique et organismique de la pensée et de l'explication par le schéma causal et mécaniste, conduisant finalement à la "mécanisation de la conception du monde", si apparente dans les temps modernes, surtout au XVIIIème siècle ; des historiens de la philosophie ont mis l'accent sur la découverte par l'homme moderne de sa subjectivité essentielle et sur la substitution - qui en résultait - du subjectivisme des Modernes à l'objectivisme des Anciens ; des historiens de la littérature nous ont décrit le désespoir et la confusion que la "philosophie nouvelle" apportait dans un monde d'où toute la cohérence avait disparu et dans lequel les Cieux ne clamaient plus la gloire de l'Eternel.

 

Tout n'est pas faux, bien loin de là, dans ces tentatives de caractériser la révolution - ou la crise - du XVIIème siècle ; il est certain qu'elles nous font voir quelques uns de ses aspects bien importants, aspects qui nous expliquent - chacun à sa manière - Bacon et Montaigne, Pascal et Descartes, et que nous révèle la diffusion générale du scepticisme et de la "libre pensée".

 

Je crois, toutefois, qu'il s'agit là d'expressions et de concomitants d'un processus plus profond et plus grave, en vertu duquel l'homme, ainsi qu'on le dit parfois, a perdu sa place dans le monde ou, plus exactement peut-être, a perdu le monde même qui formait le cadre de son existence et l'objet de son savoir, et a dû transformer et remplacer non seulement ses conceptions fondamentales mais jusqu'aux structures mêmes de sa pensée.

 

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Pour ma part, j'ai essayé, dans mes Etudes galiléennes, de définir les schémas structurels de l'ancienne et de la nouvelle conception du monde et de décrire les changements produits par la révolution du XVIIème siècle. Ceux-ci me semblent pouvoir être ramenés à deux éléments principaux, d'ailleurs étroitement liés entre eux, à savoir la destruction du Cosmos (liée à la conception géocentrique du monde) et la géométrisation de l'espace, c'est-à-dire :

 

a) la destruction du monde conçu comme un tout fini et bien ordonné, dans lequel la structure spatiale incarnait une hiérarchie de valeur et de perfection, monde dans lequel "au-dessus" de la Terre lourde et opaque, centre de la région sublunaire de changement et de corruption, s' "élevaient" les sphères célestes des astres impondérables, incorruptibles et lumineux, et la substitution à celui-ci d'un Univers indéfini, et même infini, ne comportant plus aucune hiérarchie naturelle et uni seulement par l'identité des lois qui le régissent dans toutes ses parties, ainsi que par celle de ses composants ultimes placés, tous, au même niveau ontologique ; et...

 

b) le remplacement de la conception aristotélicienne de l'espace, ensemble différencié de lieux intramondains, par celle de l'espace de la géométrie euclidienne - extension homogène et nécessairement infinie - désormais considéré comme identique, en sa structure, avec l'espace réel de l'univers. ce qui, à son tour, implique le rejet par la pensée scientifique de toutes considérations basées sur les notions de valeurs, de perfection, d'harmonie, de sens ou de fin, et finalement la dévalorisation complète de l'Être, le divorce total entre le monde des valeurs et le monde des faits.

 

C'est cet aspect de la révolution scientifique et de l'infinitisation de l'Univers que je vais essayer de présenter ici ; tout au moins dont je vais essayer de tracer les grandes lignes du développement. L'histoire complète et détaillée de ce processus serait très longue, très compliquée et très complexe. Elle devrait embrasser l'histoire de l'astronomie nouvelle dans son passage du géo- à l'hélio-centrisme et dans ses progrès techniques de Copernic à Newton, ainsi que celle de la physique nouvelle dans sa poursuite constante et consistante de la mathématisation de la nature et sa, non moins constante et non moins consistante, valorisation de l'expérience et de l'expérimentation. Elle devrait traiter de la renaissance des doctrines philosophiques anciennes et de la naissance de nouvelles, alliées avec la science nouvelle et opposées à celle-ci et à la nouvelle vision cosmologique. Elle devrait exposer la naissance de la "philosophie corpusculaire", cette étrange alliance entre Démocrite et Platon, et rendre compte de la bataille des "plénistes" (ceux qui nient l'existence du vide) et des "vacuistes" (ceux qui affriment l'existence du vide), de même que de celle des partisans et des adversaires du mécanisme strict et de l'attraction. Elle aurait à étudier les conceptions et l'oeuvre de Bacon et Hobbes, Gassendi et Pascal, Tycho Brahe et Huygens, Boyle et Guericke, sans oublier beaucoup d'autres.

 

Or, malgré ce très grand nombre de facteurs divers, de découvertes, de théories et de polémiques qui, dans leur interaction, forment le fond - et la trame - complexe et mobile de la grande révolution, les étapes principales de la route qui mène du Monde clos à l'Univers infini, apparaissent très clairement dans les oeuvres de quelques grands penseurs qui, guidés par une compréhension très profonde de son importance primordiale ont mis le problème fondamental de la structure du monde au centre de leur pensée. C'est d'eux et de leurs oeuvres que nous nous occuperons ici ; et la tâche nous sera facilitée par le fait qu'elles se réfèrent l'une à l'autre, et se présentent à nous comme des démarches successives d'une discussion serrée.

 

La transformation spirituelle que j'ai en vue n'a pas été - cela va de soi - une mutation brusque. Les révolutions, elles aussi, ont besoin de temps pour s'accomplir ; les révolutions, elles aussi, ont une histoire. Aussi les sphères célestes qui entouraient le monde et lui donnaient son unité n'ont pas disparu d'un coup dans une grande explosion : la bulle du monde a commencé par enfler avant d'éclater et se perdre dans l'espace dans lequel elle était plongée. Il faut reconnaître, cependant, que la route qui, du monde clos des Anciens mène au monde ouvert des Modernes, a été parcourue avec une vitesse surprenante : cent ans à peine séparent le De revolutionibus Orbium Coelestium de Copernic (1543) des Principia Philosophiae de Descartes (1644) ; à peine quarante ans ces Principia des Philosophiae Naturalis Principia Mathematica de Newton (1687). Vitesse d'autant plus surprenante que cette route est bien difficile, pleine d'obstacles et de passages dangereux ou, pour le dire plus simplement, que les problèmes posés par l'infinitisation de l'Univers sont trop profonds, les implications des solutions s'étendent trop loin pour permettre un progrès continu et constant. La science, la philosophie et même la théologie ont toutes un intérêt légitime dans les questions concernant la nature de l'espace, de la matière, la structure de l'action, le rôle de la causalité, autant que dans celles qui concernent la nature, la structure et la valeur de la pensée et de la science humaines. Aussi est-ce de science, de philosophie et de théologie que traitent bien souvent les hommes qui prennent part au grand débat qui commence avec Bruno et Kepler et se termine - provisoirement, bien entendu - avec Leibniz et Newton.

 

Dans mes Etudes galiléennes, où je n'avais à étudier que les démarches qui menaient à la grande révolution et en formaient, pour ainsi dire, la préhistoire, je n'avais pas analysé tous ces problèmes. Mais dans mes conférences à l'université John Hopkins - The origins of modern science, en 1951, et Science and Philosophy in the age of Newton, en 1952 - dans lesquelles j'ai étudié l'histoire de cette révolution même, j'ai eu l'occasion de traiter comme il convient les questions qui dominent la pensée des grands protagonistes du débat. C'est cette histoire-là que, dans ses grandes lignes, j'ai essayé de raconter dans les Noguchi Lectures que j'ai eu l'honneur de faire en 1953 ; et c'est cette même histoire que, prenant celle de la cosmologie pour fil d'Ariane, je représente dans ce volume qui n'est, en fait, qu'une version amplifiée de mes Noguchi Lectures (...)
 

(Alexandre Koyré, The Institute for Advanced Study, Princeton, janvier 1957, Du monde clos à l'univers infini, avant-propos)


 

Table des matières :

 

Avant-propos

 

I/ Le ciel et les cieux


II/Astronomie et métaphysique


III/ La nouvelle astronomie contre la métaphysique

(Le rejet de l'infinité par  J. Kepler)


IV/ Choses que personne n'a jamais vues


V/ Etendue indéfinie ou espace infini

(Descartes et Henry More)


VI/ Dieu et l'espace, l'esprit et la matière

(Henry More)


VII/ L'espace absolu, le temps absolu, leur relation à Dieu

(Malebranche, Newton et Bentley)


VIII/ Divinisation de l'espace

(Joseph Raphson)


IX/ Dieu et le monde

(Espace, matière, éther et esprit, Isaac Newton)


X/ Espace absolu et temps absolu

(le cadre de l'action de Dieu, Berkeley et Newton)


XI/ Le Dieu de la semaine et le Dieu du sabbat

(Leibniz et Newton)


Conclusion : L'architecte divin et le Dieu fénéant

 

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Alexandre Koyré 

 

 

 

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