Gaston Bachelard, Le matérialisme rationnel, Presses universitaires de France, 1953 et 1972
"Entre la connaissance commune et la connaissance scientifique, la rupture nous paraît si nette que ces deux types de connaissance ne sauraient
avoir la même philosophie. L'empirisme est la philosophie qui convient à la connaissance commune. Au contraire, la connaissance scientifique est solidaire du rationalisme et,
qu'on le veuille ou non, le rationalisme est lié à la science, le rationalisme réclame des buts scientifiques. Par l'activité scientifique, le rationalisme connaît une activité
dialectique qui enjoint une extension constante des méthodes.
Voici un livre sur l'activité rationaliste du chimiste contemporain. On y voit à l'oeuvre une «phénoménotechnique» qui construit ses multiples substances en éliminant
progressivement l'irrationnel. Souligner l'engagement de pensée qui se manifeste dans cette activité, telle est la volonté de Bachelard inscrite dans son projet général d'attirer
«l'attention des philosophes sur le caractère spécifique de la pensée et du travail de la science moderne."
"Dès qu'on suit l'évolution des connaissance scientifiques sur la matière dans la période contemportaine, on est amené à s'étonner que le
matérialisme puisse encore être tenu, par les philosophes comme une philosophie simple, voire comme une philosophie simpliste. En effet, les problèmes envisagés par les sciences
de la matière se multiplient actuellement et se diversifient avec une telle rapidité que le matérialisme scientifique - si seulement on le suit dans le détail de ses pensées
effectives - est en passe de dévenir la philosophie la plus complexe et la plus variable qui soit (...)
Nous aurons à montrer, dans cet ouvrage , que la cité culturelle du matérialisme ne le cède à aucune autre en potentialités et que cette cité
culturelle est susceptible de déterminer des réactions consciencielles très profondes. Car enfin, toutes les pensées portent le signe de l'être pensant et une analyse chimique est
aussi une analyse de pensées. Nous aurons mille preuves d'un esprit de finesse dans la pratique matérialiste si nous suivons l'histoire de la chimie. Une psychologie
complexe accompagne nécessairement une science complexe. Le matérialisme scientifique, examiné psychologiquement, nous apparaîtra comme une psychologie très finement structurée
réclamant d'innombrables renversements de perspective, au point qu'on peut mettre en valeur un nouvel esprit matérialiste.
Nous aurons donc à insister longuement sur l'inefficacité d'un matérialisme massif, d'un matérialisme immobilisé. Il nous faudra aussi souligner le
manque de puissance d'expériences qui est la marque d'un matérialisme immédiat, matérialisme tout de suite satisfait par ses premières expériences.
C'est ce matérialisme massif, ingénu, périmé qui sert de cible aux critiques faciles de la philosophie idéaliste.
Nombreux sont aussi les philosophes qui s''exercent contre un fantôme démodé. Comparé à la connaissance actuelle des diverses instances du matérialisme scientifique (instances
mécanique, physique, chimique, électrique), on peut bien dire que le matérialisme philosophique traditionnel est un matérialisme sans matière, un matérialisme tout
métaphorique, une philosophie dont les métaphores ont été l'une après l'autre déracinées par les progrès de la science.
Est-il encore un chimiste pour essayer de relier les images des 4 éléments matériels et les propriétés des substances chimiques ? Finalement, le
philosophe idéaliste ne dirige ses traits que contre ses propres notions, contre les idées désuètes qu'il se fait de la matière.
Il nous paraît donc nécessaire d'étudier vraiment le matérialisme de la matière, le matérialisme instruit par l'énorme pluralité des matières
différentes, le matérialisme expérimentateur, réel, progressif, humainement instructeur. Nous verrons qu'après l'échec des essais rationalistes prématurés, se constitue vraiment,
dans la science contemporaine, un rationalisme matérialiste. Nous aurons ainsi à présenter un nouvel ensemble de preuves qui confirment, croyons-nous, les thèses que nous avons
soutenues dans nos deux derniers ouvrages sous les titres : Le rationalisme appliqué (Paris, P.U.F., 1949) et l'activité rationaliste de la physique
contemporaine (Paris, PUF, 1951).
Le matérialisme, lui aussi, est entré dans une ère de rationalisme actif. Vient d'apparaître dans les doctrines scientifiques une chimie
mathématique dans le style même où l'on parle de physique mathématique. Le rationalisme dirige les expériences sur la matière, il ordonne une diversité sans cesse croissante
de matières nouvelles. Symétriquement au rationalisme appliqué, on peut bien maintenant, parler, croyons-nous, d'un matérialisme ordonné...." (Gaston Bachelard)

Gaston Bachelard, né à Bar-sur-Aube le 27 juin 1884 et mort à Paris le 16 octobre 1962, est un philosophe français des
sciences et de la poésie.
Épistémologue reconnu, il est l'auteur d'une somme de réflexions liées à la connaissance et à la recherche scientifique. Il invente ce qu'il
appelle la « psychanalyse de la connaissance objective », inspirée par les travaux de Jung, qui étudie les obstacles affectifs dans l'univers mental du scientifique et
de l'étudiant, obstacles qui les empêchent de progresser dans la connaissance des phénomènes. Dans la Philosophie du non, il analyse des exemples tirés de la logique, de la
physique ou encore de la chimie.
Bachelard renouvelle l'approche philosophique et littéraire de l'imagination, s'intéressant à des poètes et écrivains (entre autres Lautréamont,
Edgar Poe, Novalis), au symbolisme ou encore à l'alchimie.
Il interroge alors les rapports entre la littérature et la science, c'est-à-dire entre l'imaginaire et la rationalité. Ils peuvent être
conflictuels ou complémentaires. Une image au fort pouvoir affectif provoquera des illusions pour le scientifique (l'image du feu par exemple pourra obstruer la connaissance de
l'électricité). Mais cette même image produira en littérature des effets inattendus et surchargés poétiquement : son pouvoir de fascination sera très important (chez
Novalis ou Hölderlin par exemple pour l'image du feu). La rêverie poétique « sympathise » intimement avec le réel, tandis que l'approche scientifique est
« antipathique » : elle prend ses distances avec la charge affective du réel. L'imagination pourra cependant aider à la construction des modèles scientifiques.
(source : wikipédia)