Gilbert-Keith Chesterton, Le Défenseur (The Defender), Textes français de Georges-A. Garnier, Editions L'Age d'Homme, Le bruit du Temps, 1982

Nationalité : Royaume-Uni
Né(e) à : Kensington , le 29/05/1874
Mort à : Beaconsfield , le 14/06/1936
Biographie :
G. K. Chesterton, de son nom complet Gilbert Keith Chesterton était un des plus importants écrivains anglais du début du XXe siècle. Son œuvre est extrêmement variée : il a été journaliste, poète, biographe, apologète du christianisme ; aujourd'hui, il est surtout connu pour la série de nouvelles dont le personnage principal est le Père Brown (The Wisdom Of Father Brown, The Incredulity Of Father Brown..) Chesterton a été surnommé « le prince du paradoxe ». Il utilise abondamment les proverbes et dictons populaires, les lieux communs - en les retournant soigneusement. On trouve par exemple dans Le nommé Jeudi cette phrase : « Les cambrioleurs respectent la propriété. Ils veulent juste que la propriété, en devenant la leur, soit plus parfaitement respectée ». Il fut particulièrement renommé pour ses œuvres apologétiques et même ses adversaires ont reconnu l'attrait de textes comme Orthodoxie ou L'homme éternel. En tant que penseur politique, il dénigre également libéraux et conservateurs : « Le monde s'est divisé entre Conservateurs et Progressistes. L'affaire des Progressistes est de continuer à commettre des erreurs. L'affaire des Conservateurs est d'éviter que les erreurs ne soient corrigées. » Chesterton parlait souvent de lui-même comme d'un chrétien "orthodoxe", et identifia tellement cette position avec le christianisme lui-même qu'il se convertit au catholicisme romain. George Bernard Shaw, son adversaire et ami, dit de lui dans le Time : « C'était un homme d'un génie colossal ». (source : babelio)
Tables des matières :
Pour la défense d'une nouvelle édition
Introduction - Défense des bergères de porcelaine - Défense de l'humilité - Défense des romans terrifiants - Défense des squelettes - Défense des voeux imprudents - Défense de la publicité - Défense de la farce - Défense du non-sens - Défense des planètes - Défense du blason - Défense de la littérature documentaire - Défense de la laideur - Défense de l'argot - Défense du culte des enfants - Défense des romans policiers - Défense du patriotisme
Pour la défense d'une nouvelle édition :
La réimpression d'une série d'essais aussi frivoles demande quelques mots d'excuse. La meilleure excuse, c'est qu'on les aura probablement oubliés et qu'on pourra, en les relisant, éprouver des impressions entièrement pas sûr, toutefois, que cette explication soit aussi modeste qu'elle en a l'air, et j'imagine que Shakespeare et Balzac n'ont jamais souhaité qu'on se souvienne toujours d'eux, mais plutôt qu'on les oublie de cette manière, car s'ils pouvaient être oubliés ils seraient constamment découverts et relus.. C'est une mémoire monotone qui, trop souvent, nous empêche de voir l'univers dans sa véritable splendeur, et les anciens n'avaient pas tort de faire du Léthé la frontière d'un monde meilleur. Le seul défaut de leur système, c'est que l'homme qui s'est baigné dans le fleuve de l'oubli peut tout aussi bien regrimper sur la rive terrestre et se croire dans l'Elysée.
Certain donc que la plupart des lecteurs ont oublié l'existence de ces pages - et je ne dis cela ni par modestie ni par orgueil - je désire seulement révéler un fait très simple mais assez piquant : l'accueil fait à ces Essais m'a, sous plusieurs rapports, quelque peu déçu. J'ai même voulu, poussé par une certaine impatience d'artiste, publier anonymement, dans un Journal quotidien, une charge à fond contre la critique trop indulgente qui avait laissé passer sans les réfuter mes plus monstrueuses fantaisies. Je ne reproduirai pas ce puissant article. Je me bornerai à mettre le lecteur en garde contre certains arguments parfaitement indéfendables.
J'ai aussi le sentiment que le titre de ce livre n'est pas exact. C'est une métaphore juridique et, juridiquement, un défenseur n'est pas un enthousiaste du caractère du roi Jean ou des vertus du spermophile ; c'est un homme qui se défend, entreprise à laquelle l'auteur de ces lignes, si empoisonné que puisse être son esprit par le paradoxe, n'a certainement jamais songé. Je ne songe pas davantage à discuter les critiques littéraires qui m'ont été adressées, d'abord parce qu'il serait ridicule de le faire, ensuite parce qu'elles contiennent beaucoup d'appréciations fort justes.
Mais il est un point sur lequel un écrivain a le droit de s'expliquer, puisqu'il ne concerne ni le talent ni l'intelligence : c'est sa morale. Je suis fier de dire que mon excellent ami M. Masterman s'est livré, dans la revue The Speaker, à une attaque furieuse contre ce qu'il appelle l'extrême immoralité de ce livre. Il m'accuse de décourager le progrès et de cultiver le scandale sous le masque d'un optimisme insupportable. Citant le passage où j'ai dit "que l'on peut trouver des diamants dans une boîte à ordures", il ajoute : "La difficulté n'est pas de trouver le bien de ce que l'humanité rejette, mais dans ce qu'elle accepte. Il est assez facile de trouver des diamants dans les boîtes à ordures ; la difficulté est d'en trouver dans les salons."
J'avouerai pour ma part, et sans la moindre honte, que j'ai trouvé beaucoup de choses excellentes dans les salons. C'est dans un salon, par exemple, que j'ai rencontré M. Masterman. Je ne mentionne d'ailleurs son attaque d'ordre purement éthique qu'afin d'exposer, aussi brièvement qu'il est possible, la distinction que j'établis entre ses théories de l'optimisme et du progrès.
Le pessimisme, à première vue, semble encourager le progrès. Pourtant, et c'est là une vérité singulière, les époques où le pessimisme a été crié sur les toits sont celles où l'on a fait le moins de réformes. La raison de ceci n'est pas difficile à découvrir. Jamais un homme n'a pu ou n'a voulu rendre bon ce qui est mauvais, ou beau ce qui est laid. Il faut un germe de bien pour inspirer la sympathie, une parcelle de beauté pour susciter l'admiration. Une mère débarbouille soigneusement son enfant qui s'est sali, mais personne ne peut lui demander de débarbouiller avec le même amour un fantôme effrayant. Personne ne peut tuer le veau gras pour Mephistophélès. Ce qui arrête tout progrès aujourd'hui, c'est le scepticisme subtil qui chuchote à tant d'oreilles que rien n'est assez bon pour mériter d'être amélioré. Si le monde est bon, nous sommes révolutionnaires ; si le monde est mauvais, nous devons être conservateurs. Aussi frivoles qu'ils puissent paraître, ces essais sont cependant sincères, puisqu'ils s'efforcent de rappeler aux hommes que les choses doivent être aimées d'abord et améliorées ensuite (G.-K. Chesterton)
Introduction (extrait) :
"Plus je vais, plus je me persuade que le monde est toujours en danger d'être mésestimé. Des exemples très simples prouveront que ce n'est pas une idée fantaisiste ou mystique. Les deux mots essentiels sont bon ou mauvais, descriptifs de deux sensations primordiales et indéfinissables, ne sont pas et n'ont jamais été employés proprement. Certes, ce qui est mauvais n'est jamais appelé bon, mais ce qui est bon est trop souvent déclaré mauvais par le verdict de l'humanité.
Qu'on me permette de m'expliquer. Certaines choses sont mauvaises tant qu'elles durent - la douleur par exemple. Et personne, pas même un original, ne prétendra que le mal de dents est un bien en soi. Mais un couteau qui coupe mal ou difficilement est appelé un mauvais couteau, et cela est injuste. La vérité, c'est qu'il n'est pas aussi bon que les couteaux auxquels nous sommes habitués. Un couteau n'est jamais mauvais, sauf dans de rares et exceptionnelles circonstances, comme lorsqu'il est planté vigoureusement dans le dos de quelqu'un. Le couteau le plus grossier, le plus émoussé, celui qui brise un crayon au lieu de le tailler est une bonne chose en tant que couteau. A l'âge de la pierre, il aurait paru un miracle. Ce que nous appelons un mauvais couteau est un bon couteau qui n'est pas assez bon pour nous ; ce que nous appelons un mauvais chapeau est un bon chapeau qui n'est pas assez bon pour nous ; ce que nous appelons une mauvaise civilisation est une bonne civilisation qui n'est pas assez bonne pour nous. Nous trouvons mauvaise la plus grande partie de l'Histoire de l'humanité non parce qu'elle est réellement mauvaise, mais parce que nous sommes meilleurs. Ceci est manifestement injuste. L'ivoire n'est peut-être pas aussi blanc que la neige, mais toute la neige du continent artique ne noircit pas l'ivoire.
Il m'a donc paru inique que l'humanité trouve toujours mauvaises tant de choses qui ont été assez bonnes pour en rendre d'autres meilleures, et qu'elle repousse sans cesse du pied l'échelle qui lui a permis de monter. Il m'a semblé que le progrès devait être autre chose qu'un parricide continuel. Je me suis donc mis à fouiller nos boîtes à ordures, et dans chacune j'ai trouvé un trésor. J'ai constaté que nous jetons, non pas accidentellement mais systématiquement, l'or au ruisseau et les diamants à ma mer. Je me suis aperçu que nous sommes portés à trouver les feuilles un peu moins vertes qu'elles ne sont, la neige de Noël un peu moins blanche qu'elle n'est. Et j'en ai conclu que la meilleure attitude d'un homme, fût-il le plus humble, est une attitude défensive ; qu'un défenseur est nécessaire alors que les mondains méprisent le monde - et qu'il n'eût pas été inutile en ce jour terrible où le soleil s'obscurcit sur le Calvaire et où l'Homme fut rejeté des hommes."
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