
Emmanuel Lévinas, Noms propres, éditions Fata Morgana, 1976
Agnon, Martin Buber, Paul Celan, Jeanne Delhomme, Jacques Derrida, Edmond Jabès, Sören Kierkegaard, Jean Lacroix, Roger Laporte, Picard, Marcel Proust, Hermann Leo Van Breda, Jean Walh.
"Dans ce volume, publié pour la première fois en 1976, Levinas poursuit la méditation élaborée dans ses grands ouvrages, avec la même conviction, mais avec plus de doigté, de fraternité, puisqu’il ne s’agit plus ici d’expliquer sa philosophie mais de comprendre, de penser celle des autres : Agnon, Buber, Celan, Derrida, Jabès, Kierkegaard ou encore Proust. Et c’est en leur prêtant ses propres problèmes, et ses propres exigences – ce qui est le signe de l’exacte compréhension – qu’il parle de ceux qu’il préfère."

"Noms propres ou le livre des rencontres, Martin Buber, Paul Celan, Jacques Derrida, Edmond Jabès, Sören Kierkegaard, Roger Laporte, et bien d'autres, sont ici l'occasion de pages fulgurantes, comme si Emmanuel Lévinas avait voulu fixer en quelques instantanés rapides et incisifs le portrait de ceux qui, depuis des années, accompagnent sa réflexion. Mais s'agissant de Lévinas, on peut aussi estimer qu'il y a dans cette démarche un peu plus que le simple désir de témoigner. Qu'il y a en fait comme une nécessité proprement philosophique, un souci moral de vérifier par soi-même, à travers l'expérience directe, les principes mêmes de la pensée. A ce titre, alors, Noms propres est à prendre comme la manifestation concrète de l'ouverture à l'Autre, de "l'éveil du Moi par autrui, de moi par l'Etranger."
Donc des noms et des oeuvres, des proximités intellectuelles, des compagnonnages de pensée. Tout un réseau de méditations et de thèses, un entrecroisement de réflexions sur l'homme auprès desquelles Lévinas s'est formé, par rapport auxquelles il s'est situé, soit parce qu'il s'en distinguait, soit au contraire parce qu'il s'en rapprochait.
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Ainsi par exemple Kierkegaard, le philosophe de la subjectivité. Vis-à-vis de son travail Lévinas opère un démarquage. Trop outrancier, à son goût, dans le développement de ses analyses, et mal libéré de l'hegélianisme, comme beaucoup Kierkegaard est tombé dans le piège de la totalité. "L'éthique signifie pour Kierkegaard le général - relève Lévinas (...) Le rapport à Autrui est-il cette entrée et cette disparition de la généralité ? Voilà ce que l'on doit se demander contre Kierkegaard, contre Hegel (...) La subjectivité est dans la responsabilité et seule la subjectivité irréductible peut assumer une responsabilité. L'éthique c'est cela". Phrases lumineuses qui, tout en rappelant à grands traits les propos de Kierkegaard, indiquent la distance critique que prend Lévinas et lui permettent, au passage, de formuler ses propres analyses. De réaffirmer notamment, que "l'extériorité où les hommes nous montrent leur visage fait éclater la totalité", et que par conséquent il existe dans la relation entre Moi et l'Autre des modalités singulières qui empêchent toute réduction de l'Autre à Moi : précisément les modalités sur lesquelles se fonde l'éthique.
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Martin Buber, en revanche, suscite une autre attitude. Le rapport critique s'efface pour laisser place aux affinités avouées. Les longs commentaires qui proposent une lecture de la "théorie de la connaissance" selon Buber, sont l'occasion d'aborder de front des questions fondamentales telles que la vérité, la relation sujet/objet, et de montrer que la philosophie contemporaine a sensiblement modifié les schémas anciens. Auparavant "le sujet était enfermé en soi et, métaphysiquement, origine de soi et du monde", et la théorie de la connaissance se réduisait à exposer "la façon dont un sujet atteint l'objet". désormais la rupture est consommée. On pense l'homme comme "intentionnalité" - Husserl -, ou comme "être-dans-le-monde" - Heidegger -, voire même sous le régime d'un renouvellement incessant de la durée" - Bergson. Autrement dit, "l'homme est en situation avant qu'il ne soit situé". Entendez qu'il est en relation immédiate avec les choses et que sa manière d'être première est le contact.
C'est dans cette fracture de l'idée de sujet que s'est engouffré Martin Buber, mettant l'accent, en particulier dans son maître livre Le je et le Tu, sur la "présence", le "face à face", bref sur des catégories nouvelles que l'on retrouvera à la base de la réflexion d'Emmanuel Lévinas. Chez Buber, en effet, outre une vraie séparation avec les pensées de la totalité, Lévinas décèle l'esquisse avancée de quelques éléments de son propre canevas philosophique, ce qu'il ne manque pas de souligner avec force. Ainsi revient-il sur la nécessité de toujours veiller à préserver l'intégrité de l'Autre. Ainsi reprend-il l'idée que la reconnaissance doit déboucher sur la rencontre, c'est-à-dire sur l'instauration d'un lien entre les êtres où nul n'est un "objet" pour l'autre, où "le Je n'y absorbe pas le Tu comme un objet, ni ne s'absorbe en lui extatiquement. Car la relation Je-Tu est une relation avec ce qui demeure absolu malgré la relation."

Paul Celan et la poésie de l'être : pour montrer que le langage excède les mots, que le poème dénude, "pré-dévoile" l'inexprimable, qu'il se situe "au moment du pur toucher, du pur contact, du saisissement, du serrement, qui est, peut-être, une façon de donner jusqu'à la main qui donne".
Jacques Derrida et la mise en pièces de la métaphysique : parce qu'avec lui le regard philosophique est parvenu aux fondements de la pensée occidentale et a fait surgir ses présupposés les plus secrets, les mieux enfouis.
Max Picard et les leçons du visage... Marcel Proust déchiffreur de l'altérité... Roger Laporte, chantre du silence... Jean Wahl ou la lecture du sentiment...
De fait, chaque texte de Noms propres est centré sur une question particulière qui entre dans la problématique philosophique de Lévinas. C'est pourquoi l'ouvrage est à lire comme on reconstitue un puzzle : pièce par pièce, et question par question. Au terme d'ailleurs, les auteurs s'évanouissent, et se manifeste alors clairement que l'hommage était aussi un prétexte, un moyen de révéler..."
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