
Donna Tartt, Le maître des illusions, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Alien
Le Maître des illusions (titre original : The Secret History) est un roman américain de Donna Tartt publié en 1992. Il a reçu le prix des libraires du Québec.

Donna Tartt est née dans le Mississipi. L'école finie, elle passe un an à l'université d'Oxford avant de s'inscrire à l'université de Bennington, dans le Vermont. Elle y recevra une formation classique. Elle y suit aussi les cours de création littéraire (creative writing). Elle rencontre l'écrivain Brest Easton Ellis, l'auteur de American Psycho et commence à écrire Le Maître des illusions qu'elle achèvera dix ans plus tard, à l'âge de vingt-neuf ans et qui va rallier les suffrages de la critique et obtenir un énorme succès. Le metteur en scène Alan Pakula a acheté les droits de ce premier roman pour une adaptation cinématographique.

"Dionysos (est) le maître des Illusions, capable de faire pousser une vigne sur la planche d'un navire, et en général de faire voir à ses fidèles le monde tel qu'il n'est pas." (E.R. Dodds, The Greeks and the Irrational)
"Richard Papen, un étudiant californien de dix-neuf ans, débarque dans une petite université du Vermont avec la ferme intention d'y poursuivre des études de grec.
Il parvient à intégrer un petit groupe très fermé d'étudiants en Lettres classiques, mené par le charismatique professeur Julian Morrow : Henry Winter, un génie ténébreux riche à millions et qui vit dans son monde, le beau Charles Macauley et sa sœur jumelle Camilla, Francis Abernathy, riche excentrique et gay, et Bunny Corcoran, le cancre du groupe, stéréotype du brave bourgeois américain..."
Les semaines passent comme dans un rêve, entre la beauté des paysages du Vermont, les weekends alcoolisés à la campagne et les traductions de Platon.
Mais Richard se rend vite compte que ses cinq nouveaux amis lui cachent quelque chose...
Extrait :
"Aristote dit dans sa Poétique, a remarqué Henry, que les objets tels que les cadavres, douloureux à voir en eux-mêmes, peuvent devenir délicieux à contempler dans une oeuvre d'art."
"Et je crois qu'Aristote a raison. Après tout, quelles sont les scènes poétiques gravées dans notre souvenir, celles que nous aimons par-dessus tout ? Précisément celles-ci. le meurtre d'Agamemnon et la colère d'Achille. Didon sur le bûcher funéraire. Le poignard des traîtres et le sang de César - rappelez-vous comment Suétone décrit son corps qu'on emporte dans une litière, avec un bras qui pend."
"La mort est mère de la beauté" a dit Henry.
"Et qu'est-ce que la beauté ?"
"La terreur."
"Bien dit, a conclu Julian. la beauté est rarement douce et consolatrice. Plutôt le contraire. La véritable beauté est toujours très inquiétante."
J'ai regardé Camilla, son visage inondé de soleil, et pensé à ce vers de l'Illiade que j'aime tant, à propos de Pallas Athénée et de l'éclat terrible de ses yeux.
"Et si la beauté est terreur, a repris Julian, alors qu'est-ce que le désir ? Nous croyons avoir de nombreux désirs, mais en fait nous n'en avons qu'un. Lequel ?"
Mon avis :
J'avais beaucoup entendu parler de ce roman - un "livre culte", paraît-il - avant de tomber dessus dans une brocante, en même temps que sur une édition bilingue des Thesmophories et des Grenouilles (Batrakoï) d'Aristophane aux éditions les Belles Lettres (Guillaume Budé).
Coïncidence : Richard Papen, le héros-narrateur du roman, est lui aussi passionné par la Grèce antique.
Je ne sais pas très bien à quel genre se rattache Le maître des illusions : policier, roman d'apprentissage, thriller, fantastique, épouvante ? Sans doute un peu de tout cela à la fois.
On s'identifie forcément au narrateur dont l'auteur fait admirablement partager le bonheur dans son nouveau cadre de vie, puis la fascination pour son professeur de grec et pour sa poignée de disciples atypiques, et enfin toute la gamme des émotions, du malaise à l'inquiétude et de l'inquiétude à l'angoisse.
On ne peut qu'être envoûté par la qualité de l'écriture et la beauté poétique des portraits et des descriptions. On pense aux Démons et à Crime et châtiment de Dostoïevski, au Seigneur des mouches, au Cercle des poètes disparus, un peu aussi à Stephen King et beaucoup à Brest Easton Ellis (Les lois de l'attraction)...
Mais l'art de créer un climat gothique et mystérieux, la violence souterraine, la technique du non-dit, l'irruption du dionysiaque - il y a certaines forces qu'il vaut mieux ne pas réveiller - , les oscillations répétées entre le ravissement et la détresse, la lente distillation d'un charme prenant, corrupteur et vénéneux font entendre une petite musique incomparable.
Reste qu'une fois la dernière page tournée, on échappe avec soulagement à la compagnie forcée de ces jeunes nantis plus ou moins détraqués, à l'esthétisme irresponsable de leur gourou et au climat de nihilisme éthylique de ce livre qui vaut surtout pour son suspense.
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