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Karl Jaspers, Initiation à la méthode philosophique, Petite Bibliothèque Payot 1964

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Professeur à l'Université de Heidelberg avant guerre, puis à l'Université de Bâle à partir de 1947, Karl Jaspers (1883-1969) est, parmi les philosophes à tendance existentialistes, celui qui a conçu le système le plus achevé et le plus proche de la métaphysique. Il a publié de nombreux ouvrages, dont plusieurs ont été traduits en français : ouvrages théoriques, études d'histoire de la philosophie, ouvrages de vulgarisation philosophique, essais sur les grands problèmes de notre temps, etc. auxquels viennent s'ajouter une quantité d'articles et de textes de conférences qui ont été peu à peu regroupés en volumes.

Aux élèves :

Je me permets d'attirer votre attention sur une notion fondamentale dans la pensée de Karl Jaspers, la notion d'"englobant" (Das Umgreifendes).

Pour tenter de mieux saisir cette notion, je vous suggère de lire le chapitre III de son Introduction à la philosophie (Plon, 10/18, p. 27 et suiv.) et le chapitre 3 de son Initiation à la méthode philosophique (Petite Bibliothèque Payot, p. 29 et suiv.)

"Englobants : ce terme désigne dans la terminologie de Jaspers et de quelques auteur des réalités non localisables, qui seraient à la fois à l'intérieur et à l'extérieur des êtres et en constitueraient la cause la plus profonde, à la fois immanente et transcendante." (Dictionnaire technique et critique de la philosophie Lalande, suppléments, p. 1246)

"Le phénomène fondamental de notre vie consciente va pour nous tellement sans dire que nous en sentons à peine le mystère. Nous ne nous interrogeons pas à son sujet. ce que nous pensons, ce dont nous parlons, c'est toujours autre chose que nous-mêmes, c'est sur quoi nous sommes braqués, nous sujets, comme sur un objet situé en face de nous.

Quand par la pensée je me prends moi-même pour objet, je deviens autre chose pour moi. En même temps, il est vrai, je suis présent en tant que moi-même ; mais ce moi, je ne peux pas le penser de façon adéquate comme objet, car il est toujours la condition préalable de toute objectivation. Ce trait fondamental de notre vie pensante, nous l'appelons la scission sujet-objet (Subject-Objekt Spaltung).

Nous sommes toujours en elle, pour peu que nous soyons éveillés et conscients. Nous aurons beau tourner et retourner notre pensée sur elle-même, nous n'en resterons pas moins toujours dans cette scission entre le sujet et l'objet et braqués sur l'objet ; peu importe que l'objet soit une réalité perçue par nos sens, une représentation idéale telle que chiffres et figures, un produit de la fantaisie, ou même la conception purement imaginaire d'une chose impossible. Toujours les objets qui occupent notre conscience sont, extérieurement ou intérieurement, en face de nous. Comme l'a dit Schopenhauer, il n'y a ni objet sans sujet, ni sujet sans objet.

Quel est donc le sens de ce mystère impliqué à tout instant dans la scission sujet-objet ? Manifestement, c'est que l'être en tant que totalité ne peut être ni objet ni sujet, mais qu'il doit être l'"englobant" (Das Umgreifendes) qui se manifeste dans cette scission.

Il et évident que l'être en soi ne peut pas être objet. Tout ce qui est objet pour moi vient du fond de l'englobant et c'est du fond de l'englobant que je surgis comme sujet. L'objet est un être défini par le moi. L'englobant, pour ma conscience, reste obscur. Il ne s'éclaire que par les objets, et il devient d'autant plus clair que les objets sont plus nettement présents à la conscience.

L'englobant ne devient pas lui-même objet, mais il se manifeste dans la scission (Spaltung) du moi et de l'objet. Lui-même reste un arrière-plan qui s'éclaire sans cesse à travers la manifestation des objets tout en demeurant l'englobant.

Mais il y a encore dans toute pensée une seconde scission. Tout objet clairement pensé et défini se trouve en relation avec d'autres. Définir, c'est distinguer une chose d'une autre. Même lorsque je pense l'être en général, je le pense par opposition au néant.

Ainsi toute chose, tout contenu de la pensée, tout objet, se trouve subir une double scission : d'une part d'avec moi, le sujet pensant, et de l'autre, d'avec d'autres objets ; en tant qu'objet de pensée, il ne peut jamais être tout, jamais la totalité de l'être, jamais l'être même. Être pensé, c'est tomber hors de l'englobant. L'objet pensé est toujours particulier et il s'oppose à la fois au sujet et aux autres objets.

L'englobant, c'est donc ce qui, à travers la pensée, ne fait que s'annoncer. Nous ne le rencontrons jamais lui-même, mais tout ce que nous rencontrons, nous le rencontrons en lui." (Karl Jaspers, Introduction à la philosophie, Plon, coll. 10/18, p. 29-30)

"L'objet existe-t-il par lui-même ? Nous le pensons comme un objet existant et auquel nous allons ; nous l'appelons quelque chose (etwas), une chose, une situation, bref, un objet. Pourtant, c'est pour nous qu'il est tel qu'il se montre ; c'est parce que nous sommes qu'il est.

Et nous, existons-nous vraiment en tant que sujets à la recherche d'objets venant à notre rencontre ou se trouvant en face de nous ? Avant que nous cherchions, il faut toujours qu'un objet existe pour nous ; en effet, nous n'avons conscience de nous-mêmes qu'à partir du moment où nous sommes en même temps dirigés sur des objets. Il n'y a pas de Moi sans objet, pas d'objets sans Moi. Autrement dit, pas d'objet sans sujet ni de sujet sans objet.

Mais s'ils n'existent pas l'un sans l'autre, quel rapport y a-t-il entre eux ? S'ils sont inséparables, quel est donc ce lien d'unité à l'intérieur duquel ils sont malgré tout assez séparés pour que le sujet soit, par la pensée, dirigé sur l'objet ?

Nous l'appelons l'englobant, l'ensemble du sujet et de l'objet, qui n'est lui-même ni sujet ni objet.

La scission (Spaltung) entre sujet et objet est la structure fondamentale de notre conscience. Ce n'est que par elle que le contenu infini de l'englobant parvient à la clarté. Tout ce qui est se trouve obligatoirement dans l'englobant de la scission sujet-objet.

Mais pour ce qui est de l'englobant lui-même, nous ne pouvons le penser comme objet (chose), car il deviendrait alors objet (contraire du sujet). Si nous voulons le penser, nous devons renoncer au fondement offert par les objets que nous avons devant nous en les pensant. C'est pourquoi nous cherchons un autre fondement, qui ne soit ni objet, ni sujet.

Pour y parvenir, nous accomplissons ce que nous appelons l'opération philosophique fondamentale. Ce n'est pas une méthode de recherche. Avec elle, quelque chose se passe en nous. Sa communication verbale en figure de pensée n'apporte que des fils conducteurs. Ceux-ci ne peuvent servir à connaître quelque chose, mais avec eux, les modes de manifestation de l'être s'éclairent pour nous." (Karl Jaspers, Initiation à la méthode philosophique, Petite Bibliothèque Payot, p. 31-32)

Jeanne Hersch

Le paradoxe fondamental de la philosophie

Jaspers a été principalement préoccupé par le problème de la vérité. Dans sa Logique philosophique, il examine les prémisses des méthodes générales de pensée, en se plaçant au point de vue et dans la perspective de la philosophie.

"Il s'agissait pour lui, explique Jeanne Hersch, de comprendre, de manière à la fois plus claire et plus critique, ce qu'était la rationalité des sciences de la nature et, grâce à cette élucidation préalable, d'éclairer le rapport de cette rationalité avec la réflexion et la foi philosophiques."

NB : L'expression paradoxale (oxymorique) "foi philosophique" signifie prendre la philosophie au sérieux, croire en la philosophie, en ses puissances d'éveil à l'existence authentique.

Jaspers met ainsi en évidence le paradoxe fondamental de la philosophie : dans la science, on a toujours un objet de recherche, mais en philosophie, on n'en a pas.

Jeanne Hersch dénude les racines kantiennes de la pensée de Jaspers. Elle part, comme le fait Kant, de la scission sujet-objet (Subjekt-Objekt Spaltung)

En science, cette scission est claire : le chercheur étudie une réalité qui se trouve en face de lui (la réalité "objective"). La philosophie demande : "Qu'est-ce que l'être ?". Or l'être n'est ni objectif, ni subjectif ou bien il est l'un et l'autre.

Si j'essaye de penser une synthèse de sujet et d'objet, je n'y arrive pas : le sujet est toujours ce que je suis et qui pense un objet, quel qu'il soit (y compris quelque chose dans ma propre conscience). La philosophie est ce "penser" paticulier, qui n'a pas d'objet. Son être "englobe" (umgreift) le sujet et l'objet ; il est comme dit Jaspers "un englobant" (ein Umgreifendes). Jeanne Hersch, L'étonnement philosophique, Folio Essais Gallimard, 1981, 1993

 

 

 

 

 

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