
Roger-Pol Droit, La philosophie ne fait pas le bonheur... et c'est tant mieux ! Flammarion, 2015

Roger-Pol Droit est philosophe et écrivain. Il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages, dont plusieurs sont traduits dans le monde entier. Il est chroniqueur au Monde, aux Echos, à Clés

"Le bonheur est devenu la grande illusion de la philosophie. Aujourd’hui, de nombreux philosophes - et non des moindres - célèbrent sans fin, plaisir, vie bonne ou joie d'une vie philosophique. Ils promettent, à tous ceux qui veulent les croire, que la philosophie va changer leur existence, pacifier leur vie, leur garantir la sérénité.
En un mot : les rendre heureux.
Ce vieux rêve né dans l'Antiquité, avait pourtant été radicalement abandonné. Il revient en force. Or ce mirage est néfaste, car la philosophie n’est ni un ouvre-bonheur, ni une machine à rendre heureux, mais une école de lucidité, de critique et d’ironie. Au risque de se perdre, si elle l’oublie.
En confondant la liberté du sage antique et le bonheur formaté d’aujourd’hui, cette philo-bonheur contribue en réalité au maintien de l’ordre et de la servitude. Critiquer une à une ses prétendues évidences, démonter ses subterfuges sont des tâches urgentes.
C’est ce que propose Roger-Pol Droit dans cet essai incisif, polémique, pédagogue et solidement argumenté."

"La philosophie rend heureux ! Voilà ce qu'on nous chante, à présent, presque partout. Sur tous les tons, tous les rythmes, avec des orchestrations variées, mais avec toujours ce même refrain :
"Un peu de philosophie, votre vie se vivifie, et si vous persévérez, le bonheur est assuré !"
La philosophie dit cette chanson d'aujourd'hui enseigne à discerner le vrai bonheur. Elle montre par quels chemins l'atteindre, enseigne comment le conserver, le prolonger, le protéger.
Pour vous conduire au bonheur, la philosophie a donc tout ce qu'il faut. Plusieurs couplets détaillent les moyens impressionnants dont elle dispose : écoles de sagesse, exercices spirituels, maîtres valeureux, textes bénéfiques, conseils pratiques...
Cette rengaine de la philo-bonheur nous a submergés. Plus moyen d'écouter la radio, pas possible d'ouvrir un magazine sans qu'elle nous fonde dessus. Elle a ses maîtres, ses méthodes, son marché. Elle imprègne l'air du temps, s'infiltre partout, s'immisce même là où on ne l'attend pas... Grâce à la philosophie, soudain, le bonheur est devenu accessible à tous !
Ceux qui ont essayé sont vraiment très satisfaits. de nombreux clients témoignent : grâce à la philosophie, leur vie a changé ! Avant, ils étaient tristes, dépressifs, stressés, anxieux. Grâce au traitement de choc de Doc. Philo - une série d'Epicure, un petit coup de stoïcisme, une lichette de Spinoza matin et soir -, les voilà détendus, l'âme bronzée, prêts à positiver.
Je vais expliquer pourquoi et comment cette chanson me paraît fausse et mensongère. De quelle façon elle peut devenir, de surcroît, dangereuse

Notes de lecture
I. Le chœur des nouveaux prêtres
Roger-Pol Droit s'en prend aux desservants plus ou moins talentueux - d'un culte d'un nouveau genre : le culte du bonheur et au fait que la philosophie nous aiderait à discerner le chemin du bonheur.
"Il suffit de regarder autour de soi pour constater l'omniprésence du bonheurisme philosophique." (p. 23)
"Parce qu'ils ressemblent fort, quoi qu'ils disent, à ce qu'ils combattent. Tout antireligieux qu'ils se disent, ils font bien office de nouveaux prêtres : ils sont en effet donneurs de leçons, édicteurs de règles, pourvoyeurs de normes. Ils donnent certes, l'impression d'être différents des hommes de Dieu. En fait, ils occupent exactement leur place, s'installent dans leurs fauteuils, leurs chasubles et leurs confessionnaux." (p. 25)
Il discerne dans ces discours pour devenir heureux et le rester "une immense entreprise de normalisation, de domination et d'asservissement." (p. 28)
II. Bonheur, autrefois, n'était que hasard
Il s'étonne du fait que le "bonheur" soit devenu aujourd'hui une question de méthode et de responsabilité individuelle alors qu'il relevait autrefois du hasard : "Ce bonheur-hasard, exactement aux antipodes de notre bonheur construit, semble bien être la première conception qui se soit développée chez les Grecs, chez les Romains et chez d'autres peuples de l'Europe antique." (p. 33)
L'étymologie du mot "bonheur" porte d'ailleurs la marque de cette conception : "heur" est un fait fortuit, un événement, une situation arrivant d'un coup, sans qu'on l'ait décidé. "Bon heur", c'est donc, tout simplement bonne chance, beau hasard, heureuse rencontre." (p. 35)
Les deux chemins qu'ont empruntés la philosophie, face à ce bonheur-hasard furent soit le consentement au hasard (Nietzsche), soit l'invention de moyens pour s'y soustraire. "Toutes les écoles de sagesse de l'Antiquité, et avant elles Socrate, Platon, Aristote ont eu pour objectif de découpler bonheur et hasard." (p. 41)
Or, il ne s'agit plus aujourd'hui de se soustraire au hasard, mais de le supprimer.
III. La Sainte Trinité. Trois fausses évidences
1. Tous les humains désirent le bonheur ;
2. Or la philosophie permet d'atteindre le bonheur ;
3. Donc tous les humains ont besoin de la philosophie
Roger-Pol Droit s'en prend à ce faux syllogisme :
1. Il n'est pas évident ni certain que tous les humains désirent le bonheur.
2. Il n'est ni évident ni certain que la philosophie permette d'atteindre le bonheur.
3. Il n'est donc pas évident, ni du tout certain, que tous les humains, pour être heureux, doivent s'exercer à la philosophie. (p. 48)
"Chacun parle du bonheur comme si toutes les époques, tous les auteurs, toutes les sociétés entendaient la même chose (...) Tous utilisent le même terme, mais il renvoie à des conceptions ou des réalités dissemblables." (p. 49)
La conviction de l'auteur est que l'éviction des différences conceptuelles et historiques contribue massivement à la confusion présente : les philosophes de l'Antiquité ne parlent pas du tout du même bonheur que celui de notre époque." (p. 51)
IV. Bonheur des Anciens, bonheur des Modernes
Nul ne saurait nier que le bonheur occupe une place importante dans la pensée antique, aussi bien chez Platon, que chez Aristote, les cyniques, les stoïciens et les épicuriens. "La pensée antique se révèle bien, tout entière, habitée par le bonheur, et constamment préoccupée de sa traque." (p. 55)
Mais, il ne suffit pas d'imiter les Anciens pour atteindre le bonheur, car ce n'est pas du même bonheur que parlent les Anciens et les Modernes.
Les Anciens ne concevaient le bonheur qu'en relation avec la Cité (Platon, Aristote) ou avec le cosmos (Marc Aurèle). Accéder au bonheur ne signifiait donc pas, comme c'est le cas aujourd'hui, épanouir sa personne, développer son individualité isolément, indépendamment du reste du monde, pour son propre compte.
D'autre part, pour les Modernes, le bonheur est un bloc, un résultat, un achèvement, alors que pour les Anciens, c'est un but, un itinéraire qui se confond avec la "sagesse".
Roger-Pol Droit montre que le "sage" antique est un personnage fictif, une figure mythique, un modèle inaccessible ("Il se pourrait que jamais aucun homme ne soit devenu sage.")
Le discours des Modernes (les prêtres du "bonheurisme") pourrait se résumer ainsi : "devenez sages grâce aux Anciens et le bonheur vous est acquis."
Alors que les Anciens se contentaient de dire : "Il serait possible que la pure fiction d'un idéal jamais réalisé (la figure du sage) vous apporte, malgré tout, une aide dans votre itinéraire."
Le second discours est le seul qui soit honnête.
Par ailleurs, explique Roger-Pol Droit, l'était heureux que les Anciens cherchaient à atteindre n'était pas un état extraordinaire, mais un état neutre, ni bonheur, ni malheur : l'ataraxie (ou l'apathéia), l'absence de trouble : "Le sage a un bonheurogramme plat."
"On se trouve donc loin de ce que nos contemporains désirent. Cette fadeur, cette éradication des désirs, cette amputation volontaire de l'inutile ne sont pas ce qui excitent les Modernes, ni ce qu'ils recherchent. Leur faire croire qu'ils vont trouver là de quoi satisfaire leurs rêves est une erreur. Ou même une arnaque." (p. 67)
Deuxième partie
Qu'il soit permis de douter...
La "philo-bonheur" n'a que des certitudes, elle ne doute de rien. Elle est assurée que tous les humains sans exception aspirent au bonheur et que la philosophie peut y conduire.
Les philosophes du bonheur remettent en question toutes sortes de certitudes et de piliers de notre société, mais ils ne doutent pas de la quête universelle du bonheur, de sa légitimité profonde et du rôle souverain que doit y jouer - par leur entremise - la philosophie.
Roger-Pol Droit s'étonne que des intellectuels s'abstiennent d'interroger leurs postulats de départ, alors que la philosophie est fille de l'étonnement.
V. Tout le monde veut-il être heureux ?
"Présupposé numéro un : tout être humain désire le bonheur. Mieux : il ne veut que cela (...) Chaque individu subordonne tout à ce but suprême, se trouve résolu à surmonter tous les obstacles pour l'atteindre." (p. 75)
Roger-Pol Droit montre que cette prétendue évidence n'est pas si massive.
Il passe d'abord en revue les philosophes qui semblent partager cette évidence : Platon, Aristote, Epicure, Sénèque, Pascal : "Tous les hommes recherchent d'être heureux ; cela est sans exception... C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre (Pensées), mais aussi Descartes, Spinoza, Hume...
Il montre toutefois que les philosophes actuels du bonheur oublient une série de faits que l'on ne peut pas omettre sans dommage : l'oubli de l'histoire, l'oubli du négatif, l'oubli des cultures et l'oubli de l'éthique.
- L'oubli de l'Histoire : l'oubli des refus explicites du désir de bonheur qui jalonnent toute l'histoire de la pensée occidentale (les Tragiques grecs, notamment Sophocle, Pyrrhon d'Elis, La Rochefoucauld, Jacques Esprit, Vauvenargues, Schopenhauer, Nietzsche...)
- L'oubli du négatif : il existe du négatif dans le psychisme humain, c'est-à-dire de la destruction et de la barbarie.
- L'oubli des cultures : le désir de bonheur n'a rien d'universel ; la question du bonheur se pose en des termes très différents en Chine et en Inde.
- L'oubli de l'éthique : il est possible de préférer au bonheur la justice, la liberté, la dignité, le salut. Ou bien la vengeance, le meurtre, la destruction. D'innombrables exemples montrent que le bonheur peut être sacrifié à des valeurs jugées plus hautes.
VI. La philosophie peut-elle rendre heureux, vraiment ?
La pensée antique fut formelle : "La philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse."(Sextus Empiricus).
Dans cet énoncé se condense une conviction centrale de l'ancien occident : la philosophie procure le bonheur, elle est capable de rendre heureux.
Au premier plan, englobant toute l'entreprise philosophique, il y eut bien un accord de fond de la pensée antique autour de cette idée centrale : la pensée rationnelle donne accès à une vie heureuse.
Ce que soutiennent les Anciens, en fin de compte, c'est bien ceci : la vérité (la pensée, la logique, le raisonnement) rend heureux.
Or, remarque Roger-Pol Droit, "il n'y a rien d'absurde à penser que la vérité désole et désespère, que la logique ennuie, cadenasse la pensée comme l'existence. Pourquoi l'illusion ne serait-elle pas notre unique consolation ?" (p 98)
Le couplage philosophie-bonheur, donc vérité-bonheur, qui fut celui de la philosophie antique est-il encore celui de la philosophie postérieure à l'Antiquité ? A l'évidence, ce n'est pas le cas.
Que s'est-il donc passé pour que l'idéal antique finalement se défasse, pour que le philosophe cesse d'être un sage et devienne un savant, pour que le bonheur cesse d'occuper une place centrale, voire sorte carrément du champ des préoccupations philosophiques et que s'est-il passé récemment pour qu'il fasse retour ?
Quatre figures peuvent synthétiser cette histoire : le sage, le saint, le savant et le philosophe.
Troisième partie
Le bonheur, dans la philosophie a beaucoup voyagé
"Sagesse et philosophie sont-elles identiques ? En quel sens, dans quelle mesure ? Comment, au fil des siècles, sages et philosophes se sont-ils concurrencés, rapprochés, éloignés, retrouvés, de manière réelle et illusoire ? C'est ce qu'il convient d'entrevoir, si l'on veut comprendre au terme de quelles aventures la philo-bonheur a fini par se constituer, et dans quel piège elle est tombe. Ce qui peut être utile à connaître pour éviter d'y glisser à nouveau." (p. 107)
VII. Comment le sage devint raisonnable
De quelle manière, demande Roger-Pol droit, la figure du sage se trouve-t-elle donc liée à la représentation du bonheur ? La réponse semble évidente : le sage incarnant l'humanité accomplie, la réalisation ultime du potentiel humain, il ne peut qu'être heureux : il a surmonté les variations d'humeur, de désir, de passion - toutes les fluctuations destructrices qui entraînent les autres, les non-sages, de folie en détresse, de caprice en naufrage." (p. 109)
"La figure du sage s'est précisée à ce moment singulier de l'Histoire (la "période axiale", selon l'expression de Karl Jaspers). Son trait n'est pas d'accéder au bonheur, mais au savoir, à la délivrance par le savoir, à une connaissance qui métamorphose radicalement l'existence. " (p. 113)
"Ce qui sépare originairement le sage du philosophe est fort simple : son savoir - celui qui le métamorphose, le fait passer de simple humain à humain parfait, réalisé, délivré... - n'est pas nécessairement logique."
"Dans toutes les traditions, en dépit de leur diversité, la sagesse apparaît comme résultat d'une transe, d'un voyage mental, d'une possession ou d'une dépossession. Elle n'est jamais conséquence d'une conceptualisation, d'un travail d'analyse et de déduction...
... Sauf en un lieu du monde : la Grèce classique. Chez des sages qui ont voulu faire de la parole rationnelle leur outil unique : les philosophes." (p. 116)
"Les Grecs, et à leur suite les Romains, ont finalement choisi de croire que la vérité pouvait générer le bonheur humain."
VIII. Comment le saint rêva d'un bonheur inouï
"Un grand cataclysme a ruiné pour longtemps la figure du sage antique : le christianisme.
"Le sage-philosophe croyait en un bonheur dans la nature (kata phusis), accessible par des moyens terrestres, et rationnellement justifiés. Le saint aspire à un bonheur éternel, gagné par la mortification du corps." (p. 127)
Sous la domination du dogme chrétien, la philosophie devient la "servante de la théologie".
"Le long règne du saint a mis fin au rêve de la philosophie antique d'accéder au bonheur par la logique et la vérité. On appelle ça les Temps modernes. Le sage d'un côté, le savant d'un autre. Le philosophe est du côté du savoir. Pas du bonheur."
IX. Comment le savant cessa d'être heureux
"A la place de la figure du saint s'impose peu à peu, à partir de la Renaissance, celle du savant (...) A partir de l'âge classique, le philosophe n'est plus sage ni saint, mais l'homme de la raison. Il se confond, le plus souvent, avec le savant."
"Durant le siècle des Lumières, le bonheur va s'accrocher à la science et au progrès. Il ne s'agit plus vraiment d'une évolution spirituelle - personnelle et intérieure. Le bonheur résulte avant tout d'un processus d'émancipation collective : à travers l'éducation, la diffusion des connaissances, l'instruction des esprits, la société est supposée se transformer." (p. 132)
X. Pourquoi le sage est-il de retour ?
"Mon hypothèse, c'est que la montée progressive du désir de bien-être dans la société à partir des années 1960 (...) a fini par rencontrer plusieurs traits de la crise que traversait la philosophie : désintérêt massif du public envers la complexité des théories et écritures, mise en doute de sa place et de son rôle."
Quatrième partie
En toile de fond
Trois questions cruciales semblent régulièrement écartées :
1. La philosophie peut-elle "faire" quelque chose ? A-t-elle vraiment une portée pratique, une efficacité, un impact ? En quel sens, et sur quoi ?
2. Par quels chemins le bonheur, dont les philosophes ne parlaient pratiquement plus depuis plusieurs générations, est-il revenu, récemment, dans leurs propos, leurs ouvrages, leurs préoccupations ?
3. Le bonheur version XXIème siècle est-il liberté ou servitude ? Décrit et prescrit à longueur de journée, ce bonheur est-il un instrument de police, de contrôle, d'uniformisation ?
XI. La philosophie peut-elle "faire" quelque chose ?
Il n'est pas déraisonnable de soutenir que la philosophie ne peut pas grand-chose. Qu'elle ne peut pas, en tous cas, "faire le bonheur", pas plus qu'elle ne peut "faire la paix", "faire la justice" ou "faire le bien". Il convient de le répéter : le monde, après vingt-cinq siècles de philosophie (...) ne semble pas en être sérieusement amélioré." (p. 151)
"Epicurisme ou bouddhisme, mais aussi stoïcisme, cynisme, stoïcisme sont des thérapies de l'austérité, du renoncement, voire de l'amputation, bien plus que des méthodes d'acquisition du bonheur par la jouissance." (p. 154)
"Il n'y a pas de savoir possible du bonheur, pas de vérité le concernant." "Le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l'imagination." (Kant)
Le bonheur n'est pas un objet de savoir. Concernant le bonheur, on ne peut donner que des conseils.
La raison ne peut "vaincre les passions" car elle appartient intégralement à la vie elle-même. Elle se trouve habitée de croyances, de désirs, de projets, investie de la volonté de l'espèce : il ne saurait donc y avoir d'extériorité de la raison par rapport à la vie.
L'idée d'une philosophie susceptible de nous assurer un bonheur clés en main a été battue en brèche (Kant, Schopenhauer, Nietzsche)
La question dès lors est de savoir par quel tour de passe-passe tout ce travail se trouve soudain ignoré.
XII. Comment le bonheur a-t-il réenvahi la philosophie ?
Certains facteurs responsables du phénomène "philo-bonheur" - directement ou non - relèvent de changements intervenus dans la philosophie. D'autres se tiennent au contraire dans l'Histoire sociale, politique et idéologique contemporaine.
Roger-Pol Droit énumère les hypothèses suivantes :
· L'influence de Pierre Hadot (mais aussi de Marcel Conche et de Lucien Jerpagnon). Roger-Pol Droit montre que la "philo-bonheur" est un détournement de la pensée et des recherches de ces grands spécialistes de l'antiquité.
· Les massacres du XXème siècle (Shoah, Goulag, guerres mondiales) ont corrodé ou détruit la confiance dans les idéaux, dans la culture, le progrès, les sciences, voire la civilisation. cette défiance a été encore renforcée par l'effondrement du bloc soviétique, la conversion de la Chine au capitalisme et à la fièvre consumériste.
XIII. Serions-nous heureux comme des esclaves ?
"Le bonheur que l'on nous vante n'est pas une conquête, mais un abandon. Il n'a rien d'un horizon incertain, qu'une existence entière tente d'atteindre, sans être assurée jamais d'y parvenir. Il est simplement privé de désagrément, nettoyé de tout souci, délivré, en fait, de toute liberté - laquelle suppose d'être bien moins tranquille et bien plus responsable. Ce faux-bonheur fadasse, délavé, livré prêt-à-vivre est tout l'inverse de l'autonomie et de ses risques. Il fait plutôt songer à un nouvel esclavage." (p. 180)
"(...) La plus grande part, sinon la totalité, du bonheur actuel consiste en une succession de plaisirs, de jouissances, de divertissements, de jeux. Il n'a rien à voir avec cette forme de liberté par la justice que Socrate et la philosophie antique nous enseignent." (p. 183)
"Ce qui rend abject le bonheur actuel, c'est son caractère obligatoire et coercitif. En apparence, bien sûr, tout le monde est libre. Pourtant ce bonheur est à sa façon un impératif absolu ; il est prescrit partout, avec douceur, mais efficacement." (p. 185)
Conclusion
"Finalement, la philo-bonheur n'est qu'une tentative de suicide de la philosophie, un avatar dépressif de son déclin. D'abord parce que la philosophie n'a pas vraiment les moyens de transformer l'existence. Ensuite parce que cette transformation philosophique du monde, si par miracle elle était possible, ne pourrait pas avoir le bonheur comme but : il demeure un idéal inconcevable et flou - en aucun sens ce n'est un concept. Enfin, parce que si d'aventure l'humanité finissait par sombrer tout à fait dans le bonheur du XXIème siècle, ce serait le triomphe d'une normalisation asservissante et totalitaire. En participant à pareille victoire, la philosophie se renie et s'autodétruit." (p. 191)
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