Henri de Toulouse-Lautrec, Dans le lit, le Baiser, 1892
Je remets en ligne, à la suite de l'article sur le célèbre ouvrage de Georges Bataille sur l'érotisme une réflexion sur la relation entre l'érotisme et la pornographie, suivi par un texte d'Emmanuel Lévinas dans de L'évasion sur le plaisir dans son rapport à l'être et à la temporalité.
Umberto Eco explique quelque part que la différence entre un film érotique et un film pornographique, c'est que dans les films pornographiques, il n'y a aucun plan de coupe, aucune ellipse : on ne vous fait grâce de rien ; le type sort de chez lui, ferme sa porte à clé, descend les escaliers, monte dans un taxi et le voyage a exactement la même durée que dans la vie, etc. : tout est explicite, pas seulement le sexe.
Il n'y a absolument rien sous la surface de la vie que la banalité même et ce qui pourrait sauver la pornographie, la poétisation de la banalité ou une esthétique de l'ennui (titre d'un magnifique roman érotique de Moravia) n'y est pas à cause du "trop plein" du sens et de l'inconscience du manque...
Jean-Paul Brighelli a tenu à rétablir cette distinction qui, selon lui, ne tient pas tellement au fait que l'érotisme voilerait ce qui est montré dans la pornographie : "dans des relations personnelles avec la créature à laquelle vous portez un intérêt présent, il n'y a rien de pornographique, quelque obscènes que soient les gestes et les circonstances. parce que tout est pris dans l'implicite de la relation - le "je ne sais quoi", disaient les Classiques...
... Je crois même que c'est la pierre de touche du sentiment - on s'aime lorsque plus rien ne paraît pornographique. Le problème n'est pas l'explicite : c'est la charge de ce qui ne l'est pas. Dans la pornographie, tout est explicite - il n'y a rien au-delà de la peau. Dans l'érotisme (et prenez le terme dans n'importe quel sens), il y a toujours un au-delà - l'amour, le bonheur, ne serait-ce que le plaisir, qui n'est pas rien. Bref, ce qui est voilé - parfois par la nudité même."
Je me souviens qu'après 68 et la prétendue "libération sexuelle", cette distinction entre érotisme et pornographie était considérée dans les milieux intellectuels comme une forme de néo-puritanisme.

Herbert Marcuse (1898-1979)
Les étudiants qui dénonçaient alors la répression sexuelle avec Wilhelm Reich (le freudo-marxisme) et la société de consommation avec Herbert Marcuse ne savaient pas que la société de consommation récupérerait à son profit les slogans de la "libération sexuelle, notamment le fameux "Jouir sans entrave". Quelques esprits lucides comme Guy Debord avaient senti venir cette récupération.
La pornographie n'empêche effectivement ni le retour en force du puritanisme, ni la misère sexuelle puisque tout se passe au niveau du fantasme.
Comme l'a montré Alain Soral dans Misère du Désir, la société de consommation n'est pas fondée sur le désir en tant que tel, mais sur sa frustration et une réflexion sur la pornographie serait incomplète si elle omettait de souligner ce paradoxe qui est que plus on en montre, moins on pratique. Car la société de consommation n'a, en vérité, rien à faire du désir qui n'offre aucun espoir de rentabilité sans la réduction du désir au besoin. La société de consommation est la frustraction permanente du désir.
Il n'est pas nécessaire d'insister sur le caractère purement "virtuel", spéculaire, dépourvu d'horizon culturel et ontologique commun de la pornographie où se manifeste au suprême degré l'évitement de l'autre en tant qu'autre ; la pornographie est le symptôme suprême de l'échec généralisé de la communication des consciences et le caractère de plus en plus problématique de la relation entre l'homme et la femme dans la société moderne.
Colette disait qu'elle ne connaissait rien de plus stupide que l'expression "amour physique". Le désir est "una cosa mentale".

L'amour s'apprend de toutes sortes de manières, notamment à travers l'art, la poésie, les auteurs libertins, des œuvres mystiques comme Le Cantique des Cantique...
" - Les bras de mon amant sont des cylindres d'or, son sexe est une masse d'ivoire...
- Les seins de ma bien-aimée sont comme des grappes de palmier, je monterai au palmier pour en saisir les grappes. Ouvre-moi ta porte, ma soeur, ma compagne...
- Mon amant avance la main par le guichet de la porte, et mes entrailles frémissent à cause de lui. Filles de Jérusalem, dites-lui que je suis malade d'amour... "
Ce texte érotique sert à faire comprendre l'intensité de l'amour de Dieu, mais il parle aussi d'amour charnel. Il s'achève par cette affirmation sublime :
" L'amour est plus fort que la mort. Les grandes eaux ne peuvent étreindre l'amour, ni les fleuves le submerger "
On peut s'inquiéter du destin amoureux d'un jeune garçon ou d'une jeune fille qui aurait appris les gestes de l'amour dans la production pornographique, une "initiation" qui se fait de plus en plus tôt, et qui n'aurait jamais lu le moindre extrait de L'Art d'aimer d'Ovide, le moindre poème érotique de Ronsard ou de Baudelaire, la moindre ligne des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et qui ne se serait jamais intéressé à l'amour courtois et aux troubadours.
Tout est absorbé aujourd'hui dans le règne universel de la marchandise. l'Ecole elle-même devient peu à peu, comme tout le reste un "bien de consommation", les professeurs sont considérés comme "trop payés pour ce qu'ils font", trop formés (quel besoin de faire 5 ans d'études après le Bac pour dispenser le "socle commun" ?), l'école pas assez "rentable".

La victoire de la pornographie sur l'érotisme qui empoisonne aujourd'hui l'éros bien plus que la morale judéo-chrétienne moribonde, est une victoire de l'argent.
C'est ici que les analyses d'Emmanuel Lévinas sur le visage et sur la caresse prennent tout leur sens. La pornographie prétend réduire et posséder autrui, réduire l'autre à un objet du monde, à nier toute transcendance et tout mystère et par conséquent, paradoxalement, à supprimer l'intensité du désir et l'extase de la jouissance.

Emmanuel Lévinas (1906-1995)
Dans ce texte extrait de de L'évasion (chapitre IV, p. 107, Fata Morgana, Le Livre de Poche, biblio essais), Emmanuel Lévinas évoque le plaisir dans son rapport à la temporalité. Le plaisir n'est pas un état, mais un dynamisme. Il n'est pas là tout entier, ni tout de suite, mais il apparaît en se développant. Selon Lévinas, le plaisir n'est pas une nostalgie de l'être, mais une libération, une perte, une déperdition vertigineuse. Ce n'est pas de l'être que le plaisir est nostalgie ; il en est la libération, puisque le mouvement du plaisir est précisément le dénouement du malaise. Le plaisir est une évasion de l'être mais une évasion trompeuse, une évasion qui échoue. Il se développe avec un accroissement de promesses à mesure qu'il atteint au paroxysme, mais ces promesses ne sont jamais tenues. En lui-même, sur le plan strictement affectif, le plaisir est déception et tromperie en raison de son devenir interne : il se conforme aux exigences du besoin mais il est incapable d'en égaler la mesure. Et au moment de sa déception, qui devait être celui de son triomphe, le sens de son échec est souligné par la honte.

Eros et Psyché
"Pour justifier notre thèse selon laquelle le besoin exprime la présence de notre être et non pas sa déficience, il nous faut envisager le phénomène primordial de la satisfaction du besoin : le plaisir.
Ce n'est certes pas sur la matérialité des objets qui vont satisfaire le besoin que s'oriente celui qui l'épreouve. Leur usage possible seul l'intéresse. Mais il y a plus. La satisfaction s'accomplit dans une atmosphère de fièvre et d'exaltation qui nous permet de dire que le besoin est une recherche du plaisir. Que signifie ce plaisir ?
Le mépris du plaisir par les moralistes n'égale que l'attrait qu'il exerce sur les hommes. Et cependant dans le dynamisme spécifique du plaisir, également méconnu par les moralistes qui le présentent comme un état, s'accomplit la satisfaction du besoin. Autour du processus qui aboutit à l'apaisement se déroule un autre jeu, que les philosophes dénoncent comme purement concomitant, mais que l'homme prend au sérieux.
Le plaisir apparaît en se développant. Il n'est pas là tout entier, ni tout de suite. Et d'ailleurs il ne sera jamais entier. Le mouvement progressif constitue un trait caractéristique de ce phénomène, qui n'est rien moins qu'un simple état. Mouvement qui ne tend pas à un but car il n'y a pas de terme. Il est tout entier dans un élargissement de son amplitude, qui est comme la raréfaction de notre être, qui ne résiste plus, se précipite éperdument. Il y a quelque chose de vertigineux dans le devenir du plaisir. facilité ou lâcheté. L'être se sent se vider en quelque sorte de sa substance, s'alléger comme dans une ivresse et se disperser.
Le plaisir n'est en effet rien moins qu'une concentration dans l'instant. L'hédonisme d'Aristippe est chimérique parce qu'il admet un présent indivisible possédé dans le plaisir. Or, c'est précisément l'instant qui est fractionné dans le plaisir ; il perd sa solidité et sa consistance, et chacune de ses fractions s'enrichit de nouvelles virtualités d'évanouissement au fur et à mesure de l'intensification de la volupté. Seule l'amplitude de la détente mesure l'intensité du plaisir ; c'est la douleur qui est concentration. L'instant n'est reconquis qu'au moment où le plaisir se brise après la cassure suprême où l'être a cru à l'extase intégrale, mais où il est intégralement déçu et honteux de se retrouver existant.

Nous constatons donc dans le plaisir un abandon, une perte de soi-même, une sortie en dehors de soi, une extase, autant de traits qui décrivent la promesse d'évasion que son essence contient. Ce n'est donc pas de l'être que le besoin est nostalgie ; il en est la libération, puisque le mouvement du plaisir est précisément le dénouement du malaise...
D'ailleurs le fait même que la satisfaction du besoin s'accompagne d'un événement affectif est révélateur de la vraie signification du besoin. Ce n'est pas un simple acte qui vient combler le manque qui s'annonce dans le besoin. L'acte pur et simple suppose en effet l'être constitué, il n'est pas l'affirmation même de l'être. L'affectivité au contraire est étrangère aux notions qui s'appliquent à ce qui est et n'a jamais pu être réduite aux catégories de la pensée et de l'activité.
De cette étrangeté du plaisir à l'activité Aristote a eu un sentiment aigu. Mais il n'est pas vrai que le plaisir s'ajoute à l'acte, "comme la jeunesse à la fleur", car cette image, peu suggestive d'ailleurs, ravale le plaisir au rang d'état et dissimule le mouvement du plaisir dans lequel s'accomplit la satisfaction et la promesse d'évasion qu'il apporte au malaise du besoin. Il est juste cependant de dire qu'il n'est pas le but du besoin, car le plaisir n'est pas terme. Il est processus et processus de sortie de l'être. Sa nature affective n'est pas seulement l'expression ou le signe de cette sortie, elle est cette sortie même. Le plaisir est affectivité, précisément parce qu'il n'adopte pas les formes de l'être, mais qu'il essaie de les briser. Mais c'est une évasion trompeuse.
Car il est une évasion qui échoue. Si comme un processus loin de se fermer sur lui-même il apparaît dans un constant dépassement de soi-même, il se brise juste à l'instant où il semble sortir absolument. Il se développe avec un accroissement de promesses qui deviennent plus riches à mesure qu'il atteint au paroxysme, mais ces promesses ne sont jamais tenues.
Aussi la notion antique du plaisir mélangé contient-elle une grande part de vérité. Ce n'est pas le fait d'être conditionné par le besoin et mêlé de douleur qui en compromet la pureté. En lui-même sur le plan strictement affectif, le plaisir est déception et tromperie. Il n'est pas déception par le rôle qu'il joue dans la vie, ni par ses effets destructifs, ni par son indignité morale, mais par son devenir interne.
Il se conforme aux exigences du besoin mais il est incapable d'en égaler la mesure. Et au moment de sa déception, qui devait être celui de son triomphe, le sens de son échec est souligné par la honte." (p. 107-108)
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