
Baccalauréat de Français
Durées 4 heures
Objet d'étude : Le personnage de roman du XVIIème siècle à nos jours.
Textes :
texte A : Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857
Texte B : Guy de Maupassant, Bel Ami, 1885
Texte C : Marguerite Duras, Moderato Cantabile, 1958
I. Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) : Ces extraits mettent en scène des personnages au cours de repas ou de soirées. Montrez en quoi ces textes sont écrits sur le ton du décalage, voire de l'ironie.

Texte A: Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857
(Emma, jeune fille romanesque, a épousé un médiocre officier de santé et elle s'ennuie. Un événement vient rompre la monotonie de son existence : les deux époux sont invités à un bal, chez le marquis d'Andervilliers.)

"Et on passa dans la salle à manger.
Duroy se trouvait placé entre Mme de Marelle et sa fille. Il se sentait de nouveau gêné, ayant peur de commettre quelque erreur dans le maniement conventionnel de la fourchette, de la cuiller ou des verres. Il y en avait quatre, dont un légèrement teinté de bleu. Que pouvait-on boire dans celui-là ?
On ne dit rien pendant qu'on mangeait le potage, puis Norbert de Varenne demanda : " Avez-vous lu ce procès Gauthier ? Quelle drôle de chose ! "
Et on discuta sur le cas d'adultère compliqué de chantage. On n'en parlait point comme on parle, au sein des familles, des événements racontés dans les feuilles publiques, mais comme on parle d'une maladie entre médecins ou de légumes entre fruitiers. On ne s'indignait pas, on ne s'étonnait pas des faits ; on en cherchait les causes profondes, secrètes, avec une curiosité professionnelle et une indifférence absolue pour le crime lui-même. On tâchait d'expliquer nettement les origines des actions, de déterminer tous les phénomènes cérébraux dont était né le drame, résultat scientifique d'un état d'esprit particulier. Les femmes aussi se passionnaient à cette poursuite, à ce travail. Et d'autres événements récents furent examinés, commentés, tournés sous toutes leurs faces, pesés à leur valeur, avec ce coup d'oeil pratique et cette manière de voir spéciale des marchands de nouvelles, des débitants de comédie humaine à la ligne, comme on examine, comme on retourne et comme on pèse, chez les commerçants, les objets qu'on va livrer au public.
Puis il fut question d'un duel, et Jacques Rival prit la parole. Cela lui appartenait : personne autre ne pouvait traiter cette affaire,
Duroy n'osait point placer un mot. Il regardait parfois sa voisine, dont la gorge ronde le séduisait. Un diamant tenu par un fil d'or pendait au bas de l'oreille, comme une goutte d'eau qui aurait glissé sur la chair. De temps en temps, elle faisait une remarque qui éveillait toujours un sourire sur les lèvres. Elle avait un esprit drôle, gentil, inattendu, un esprit de gamine expérimentée qui voit les choses avec insouciance et les juge avec un scepticisme léger et bienveillant.
Duroy cherchait en vain quelque compliment à lui faire, et, ne trouvant rien, il s'occupait de sa fille, lui versait à boire, lui tenait ses plats, la servait. L'enfant, plus sévère que sa mère, remerciait avec une voix grave, faisait de courts saluts de la tête : " Vous êtes bien aimable, monsieur ", et elle écoutait les grandes personnes d'un petit air réfléchi.
Le dîner était fort bon, et chacun s'extasiait. M. Walter mangeait comme un ogre, ne parlait presque pas, et considérait d'un regard oblique, glissé sous ses lunettes, les mets qu'on lui présentait. Norbert de Varenne lui tenait tête et laissait tomber parfois des gouttes de sauce sur son plastron de chemise.
Forestier, souriant et sérieux, surveillait, échangeait avec sa femme des regards d'intelligence, à la façon de compères accomplissant ensemble une besogne difficile et qui marche à souhait.
Les visages devenaient rouges, les voix s'enflaient. De moment en moment, le domestique murmurait à l'oreille des convives : " Corton -- Château-Laroze ? "
Duroy avait trouvé le corton de son goût et il laissait chaque fois emplir son verre. Une gaieté délicieuse entrait en lui ; une gaieté chaude, qui lui montait du ventre à la tête, lui courait dans les membres, le pénétrait tout entier. Il se sentait envahi par un bien-être complet, un bien-être de vie et de pensée, de corps et d'âme.
Et une envie de parler lui venait, de se faire remarquer, d'être écouté, apprécié comme ces hommes dont on savourait les moindres expressions.
Mais la causerie qui allait sans cesse, accrochant les idées les unes aux autres, sautant d'un sujet à l'autre sur un mot, un rien, après avoir fait le tour des événements du jour et avoir effleuré, en passant, mille questions, revint à la grande interpellation de M. Morel sur la colonisation de l'Algérie.
M. Walter, entre deux services, fit quelques plaisanteries, car il avait l'esprit sceptique et gras. Forestier raconta son article du lendemain. Jacques Rival réclama un gouvernement militaire avec des concessions de terre accordées à tous les officiers après trente années de service colonial."

Le titre de l’œuvre provient d'une indication musicale sur le rythme, modéré (moderato) et chantant (cantabile), sur lequel doit être jouée la sonatine de Diabelli que travaille l'enfant d'Anne Desbaresdes. Un meurtre a lieu dans un café au-dessus duquel Anne Desbaresdes accompagne son fils à sa leçon de piano – il rechigne à jouer la sonatine de Diabelli et s'obstine à ignorer la signification de moderato cantabile. Dans ce café, elle rencontre un homme – il lui dira s'appeler Chauvin – qu'elle interroge chaque jour, lors de fins d'après-midi qui s'étirent, à propos du crime passionnel, dont ils ne savent rien ni l'un ni l'autre. Le dialogue entre la jeune bourgeoise et l'ancien employé de son mari, répétitif et rythmé de verres de vin, les rapproche dans leur ennui.

Image du film Moderato Cantabile, de Peter Brook, avec Jeanne Moreau, Jean-Paul Belmondo, Didier Haudepin, d'après le roman éponyme de Marguerite Duras.

Bel-Ami (2012) de Declan Donellan et Nick Ormerod, avec Robert Pattinson, Uma Thurman, Kristin Scott Thomas, Christina Ricci.
Eléments de réponse :
Phrase d'accroche : La nourriture et les repas sont des éléments importants de la vie sociale à toutes les époques.
Présentation des documents : Ces trois textes, écrits au XIXème et au XXème siècle : le premier extrait de Madame Bovary de Gustave Flaubert, le second de Bel Ami de Guy de Maupassant et le troisième de Moderato Cantabile de Marguerite Duras mettent en scène des personnages réunis autour d'un repas. Outre la thématique du repas, ils ont pour point commun l'adoption par le narrateur d'un point de vue plus ou moins critique.
Problématique : En quoi ces textes sont-ils écrits sur le ton du décalage, voire de l'ironie ?
Axes d'étude : Nous étudierons leurs ressemblances et leurs différences selon deux axes : la table et la conversation.
I. La table :
Dans les trois textes, le narrateur adopte le point de vue d'un seul personnage (focalisation interne) : Emma Bovary dans l'extrait de Madame Bovary, Georges Duroy dans l'extrait de Bel Ami et Anne Desbaresdes dans celui de Moderato Cantabile.
Dans le texte de Flaubert, la table et les mets sont magnifiés comme dans un tableau. L'ironie réside dans le regard naïvement extasié d'Emma Bovary sur le décorum qui entoure les plats et dans sa fascination pour un vieillard sénile parce qu'il est duc, qu'il a mené une vie aventureuse et qu'il a "couché dans le lit des reines".
Dans l'extrait de Bel Ami, le narrateur n'évoque ni les plats, ni l'ordonnance de la table ; il insiste surtout sur la crainte de Georges Duroy de ne pas savoir se servir à bon escient des verres et des couverts. Le narrateur note non sans malice l'appétit d'ogre de M. Walter, ses manières de table peu élégantes et les effets de l'ivresse sur George Duroy.
Dans l'extrait de Moderato Cantabile, la nourriture et sa présentation, un saumon mayonnaise entier sur un plateau d'argent "à l'achat duquel trois générations ont contribué" et un "canard mort dans son linceul d'oranges" reviennent comme un leitmotiv. Mais contrairement à Emma Bovary qui admire le menu en le revêtant d'une aura "aristocratique", Anne Desbaresdes en exècre le conformisme bourgeois
L'extrait de Moderato Cantabile souligne par ailleurs l'absurdité d'un "rituel" où des hommes regardent, "en se rappelant qu'elles font leur bonheur", des femmes couvertes de bijoux "dévorer jusqu'au bout en se pourléchant comme il se doit de mayonnaise verte", des animaux sauvages qu'on aurait mieux fait de laisser en vie.
II. La conversation
L'extrait de Madame Bovary fait état de propos entendus par Emma sur la jeunesse aventureuse du vieux duc de Laverdière, mais n'évoque pas les conversations entre les convives.
Au contraire, dans l'extrait de Bel Ami, la conversation tient une place centrale. L'ironie réside dans le fait que les convives parlent superficiellement, mais "en spécialistes" de sujets qu'ils ne connaissent que de seconde main, Maupassant suggérant que ce travers est typique du milieu journalistique.
Georges Duroy suit la conversation, mais ne parvient pas vraiment à y participer, alors qu'Anne Desbaresdes qui à la tête ailleurs, ne parvient pas "à en remonter le cours" et ne répond que par des monosyllabes. La conversation de Madame de Marelle est dépeinte comme brillante et amusante ; l'extrait de Moderato Cantabile insiste au contraire sur le manque d'intérêt des conversations "généralement partisanes et particulièrement neutres".
Le regard critique et distancié d'Anne Desbaresdes est celui d'une femme dont la vie a été bouleversée par une passion plus authentique que l'existence qu'on l'a obligée à mener jusque là. De même qu'elle a oublié de se maquiller, elle ne songe ni à s'excuser d'un retard dont elle ne peut donner la raison - elle était auprès de l'homme qu'elle aime - , ni à jouer son rôle de "maîtresse de maison".
Conclusion :
Les trois extraits proposés ont pour point commun les thèmes du repas, de la nourriture, de la conversation et des manières de table. Le premier insiste sur la fascination passive d'Emma à l'égard du milieu aristocratique qu'elle ne connaît pas et dont elle ne fait pas partie, le second sur les tentatives de Georges Duroy pour s'adapter activement à un cercle qu'il ne connaît pas, mais dont il veut se donner les moyens de faire partie et le troisième sur le refus radical des codes sociaux d'un milieu qu'Anne Desbaresdes connaît au contraire trop bien et qu'elle rejette.
L'ironie est présente dans ces trois textes ; le narrateur de l'extrait de Madame Bovary s'amuse de la naïveté d'Emma, celui de l'extrait de Bel Ami de la perplexité de Georges Duroy, de ses laborieux efforts d'adaptation, de son ivresse, de son attirance pour la femme du maître de maison, ainsi que des petits travers des autres convives. Le troisième texte franchit une étape dans l'ironie pour dresser un portrait satirique d'une certaine bourgeoisie de province, dont il fustige le conformisme en caricaturant ses rituels de table.
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