Dans Ni le soleil ni la mort, "Le travail de résistance" (Fayard, p.295 et suiv.), Peter Sloterdijk explique la relation entre son propre travail philosophique, l'architecture classique et la théorie moderne de l'architecture, développée notamment par les architectes Frei Otto et Buckminster Fuller.
"A la fin de Sphères II, en anticipant sur les théories et exemples de la troisième partie, j'ai reproduit un objet de Frei Otto qui, je crois, a été plus qu'aucun autre architecte de notre siècle fasciné par l'idée de construire des bâtiments sur l'analogie avec les bulles de savon ou les toiles d'araignée. Il a même tenté de développer de grandes structures architecturales qui correspondent aux principes morphologiques de l'écume. Il assemble plusieurs coupoles les unes dans les autres, afin qu'il en sorte des montagnes d'écume ou des cristaux - des structures sphériques complexes reliées par des membranes transparentes. J'ai été particulièrement impressionné par les études d'Otto Frei sur les voûtes planantes, avec lesquelles il a conceptualisé, d'une manière extraordinairement inspirée, le motif de l'espace surmonté d'une coupole cher à la vieille Europe. Si vous vous rappelez que j'ai placé le chapitre du Panthéon, avec sa méditation sur la coupole, au centre de mon volume sur les grandes formes métaphysiques, vous pouvez deviner combien j'ai été excité et impressionné par l'intelligence de création de l'espace qui se manifeste dans ce type de travaux. Pour un théoricien des sphères, l'architecture moderne est une source de révélations. J'ai aussi trouvé des inspirations chez les groupes Archigramme, dans ses projets pour l'Air-house - une mine pour un théoricien qui développe la thèse selon laquelle l'air est trop important pour qu'on l'abandonne aux météorologues. Dès que des artistes, des designers et des architectes s'occupent de l'élément léger, on est sur la bonne voie. D'un point de vue philosophique, on peut noter que l'air échangera son rôle avec le sol de la Terre pour devenir ce qu'on appelle "l'élément fondamental"...
Mais l'instigateur le plus impressionnant, dans ce domaine, est Buckminster Fuller, l'un des rares penseurs de ce siècle pour lesquels l'étiquette de "visionnaire" n'est pas un compliment, mais une dénomination professionnelle choisie en toute sérénité. Fuller a poussé ses idées d'espace jusqu'à imaginer de grands dômes d'air - anticipant ainsi à maints égards ce que je veux tenter dans Sphères III, c'est-à-dire une étude sur le design sphérique sous toutes ses formes, entre le petit et le grand format. Ma thèse, selon laquelle l'air condition est notre destin, s'est ainsi déjà concrétisée sous une forme parachevée. En Europe, on a surtout connu les coupoles géodésiques de Fuller, qui s'en est servi pour expérimenter un nouveau paradigme architectural. Dans l'appareil théorique de la troisième partie, l'idée de "tenségrité" développée par Fuller jouera elle aussi un rôle - un concept avec lequel on trouve les fondements d'une statique alternative. C'est Heiner Mühlmann qui m'a mené sur cette piste. La construction devient quelque chose qui dépasse les éléments apparemment immémoriaux de l'ancienne statique : le mur, le pilier, le porteur vertical. Dans ces nouvelles formes, on ne construit plus à l'aide du principe de la dérivée de la pression par un mur massif ou un pilier vertical - pour parler en termes généraux, on révise désormais la règle de la verticale, dans la statique comme dans l'optique et dans l'esthétique. On assiste au développement d'architectures de la tension, plus intégrées par les forces de traction que par les forces de pression, des structures d'une immense beauté, légèreté, audace, qui rayonnent d'intelligence. Lorsqu'on travaille sur ce type d'objets, on a le sentiment que le troisième millénaire de l'architecture s'est depuis longtemps lancé dans une construction située au-delà de la pesanteur. Adieu à la masse - une conception de l'architecture qui correspond exactement à l'époque de l'air." (Peter Sloterdijk, Ni le soleil ni la mort, Jeu de piste sous forme de dialogues avec Hans-Jürgen Heinrichs, traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, Fayard, p.297 et suiv.)
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