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François Schmitz, Wittgenstein
François Schmitz, Wittgenstein

François Schmitz, Wittgenstein, Les Belles Lettres, 2003

Table des matières : Repères chronologiques - Avant-propos - I. "Dites-leur que j'ai eu une vie merveilleuse" - II. Le Tractatus : préliminaires - III. Le Tractatus : la théorie tabulaire de la proposition - IV. retour au sol rugueux ! - V. "C'est la vie qu'il faut changer" - Indications bibliographiques

François Schmitz est professeur de philosophie, spécialiste de l'Histoire et de la philosophie de la logique (Frege, Russell, Wittgenstein, Carnap, Quine, etc.), de l'empirisme logique (Cercle de Vienne) et de la théorie de la connaissance. Membre du comité éditorial de la revue Igitur.

"Ludwig Wittgenstein (1889-1951), génie tourmenté, philosophe des mathématiques, inspirateur du Cercle de Vienne, a contribué au renouvellement de la Logique dans les années 20, à la suite de G. Frege et de B. Russell. Il est considéré comme l’un des pères de la philosophie dite analytique. Wittgenstein tenait la philosophie (spéculative), toujours en quête des « fondements », pour une sorte de maladie provoquée par une mauvaise compréhension de la « logique de notre langage ». Dans son oeuvre, il s’est efforcé de mettre en évidence cette « logique » à laquelle ne se conforment pas les grammaires des langages ordinaires : elles permettent, selon lui, de construire des phrases grammaticalement correctes et pourtant dépourvues de sens... Ce livre veut ouvrir un petit passage vers cette oeuvre phare de la modernité : il définit la « réforme » de la Logique à laquelle Wittgenstein a participé, examine les conséquences qu’il en a tirées dans son premier ouvrage, le Tractatus Logico-Philosophicus (1921), et suit les inflexions de sa pensée dans les années 30-40."

Extrait :

"Voilà comment Wittgenstein décrivait son travail à ses étudiants :

"Je tente de vous faire voyager dans un certain pays. Je tenterai de montrer que les difficultés philosophiques qui apparaissent en mathématiques comme celles qui surgissent ailleurs, surgissent parce que nous nous nous trouvons dans une ville étrange et que nous ne connaissons pas notre chemin. Aussi nous faut-il apprendre la topographie en nous déplaçant d'un lieu de la ville à un autre, et de celui-ci à un autre encore et ainsi de suite (...) Un bon guide vous fera prendre chaque chemin des centaines de fois. Et de même qu'il vous montrera chaque jour de nouvelles rues, de même je vous montrerai de nouveaux mots." (Cours sur les Fondements des Mathématiques, p.44)

En fin de compte, on le voit, l'originalité de Wittgenstein tient pour une large part à cette manière de concevoir le travail philosophique : non pas comme étant destiné à élaborer une quelconque théorie, mais comme devant aboutir à un changement de manière de voir les choses et même à un changement dans la vie. Dans le recueil de remarques à caractère assez général publié sous le titre Remarques mêlées, on trouve ceci : 

"Une des leçons du christianisme, à ce que crois, est que toutes les bonnes doctrines ne servent à rien. C'est la vie qu'il faut changer (ou l'orientation de la vie) (Remarques mêlées, p.65)

Un peu plus loin, il ajoute :

"Souhaité-je voir mon travail continué par d'autres plutôt qu'un changement dans la manière de vivre qui rende toutes ces questions superflues, cela n'est pas du tout clair pour moi." (id. p.74)

Les confusions et erreurs philosophiques ne sont pas en fait de l'ordre du théorique, et ne sont donc pas vraiment "réfutables". Elles tiennent à une certaine manière de se laisser emporter par la langue qui a "préparé les mêmes pièges à tous" dit Wittgenstein, qui caractérise ces "pièges" comme un "immense réseau de faux chemins, où il est aisé de s'engager" ; et il ajoute :

"Ainsi voyons-nous les hommes s'engager l'un après l'autre sur les mêmes chemins, et nous savons déjà où ils vont dévier, continuant à marcher droit devant eux sans avoir remarqué la bifurcation, etc etc. A tous les endroits d'où partent de faux chemins, je devrais donc placer des pancartes, qui les aideraient à franchir les points dangereux". (id.p.28)

Pendant près de vingt ans, Wittgenstein se fit ainsi guide de notre territoire langagier. Il tenta sans cesse de trouver les bons chemins dans ce pays très étrange et extrêmement compliqué, tellement compliqué qu'il est très facile de s'égarer et de tomber dans la confusion. C'est contre ce danger permanent qu'il faut lutter si l'on veut être "au clair" sur la signification de ce que l'on dit. Cette exigence de clarté concerne au premier chef les philosophes qui sont, ainsi que le dit Wittgenstein, devant la langage comme des "sauvages" (Recherches philosophiques, §195) et c'est en pensant à eux et à leurs "problèmes" que notre auteur tente de mener à bien son travail. Les deux grands thèmes, les deux grands domaines qu'explore Wittgenstein au cours de sa seconde "période" sont la philosophie des mathématiques et la psychologie, deux domaines particulièrement propices aux confusions les plus diverses. Cette exploration, conformément à l'exigence de s'en tenir à la seule description du paysage langagier, prend la forme d'une accumulation de remarques rappelant dans quelles circonstances, à quelle fin, pour "faire" quoi, nous utilisons tel ou tel mot, telle ou telle expression. L'objectif est toujours le même : ramener les mots de leur usage métaphysique à leur usage quotidien. C'est pourquoi ces remarques sont le plus souvent d'une étonnante simplicité et parfois même d'une déconcertante banalité. C'est qu'il s'agit justement de rappeler ce qu'il y a de plus banal, de plus "évident", tellement évident qu'on ne le voit plus.

Curieusement, cela ne rend pas aisée la lecture des écrits wittgensteiniens, car on voit rarement du premier coup où il veut nous emmener ; cette difficulté fut aussi celle de Wittgenstein lui-même, difficulté qui lui fait indéfiniment repousser l'achèvement de son ouvrage.

Pour finir. Tout travail de Wittgenstein tend à mettre un terme à la fausse profondeur philosophique, à l'illusion de la profondeur. Cela ne concerne pas seulement la philosophie au sens étroit et technique du terme, mais nous tous en tant que nous faisons semblant de comprendre alors qu'elles n'ont aucun sens déterminé. A ce point, la philosophie, selon Wittgenstein, devient un "travail sur soi-même" (Remarques mêlées, p.26)

 

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