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E. Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (aide à l'explication d'un extrait sur le concept de "bonheur")

"Mais, par malheur, le concept du bonheur est un concept si indéterminé que, malgré le désir qu'a tout homme d'arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept du bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c'est-à-dire qu'ils doivent être empruntés à l'expérience, et que cependant pour l'idée du bonheur un tout absolu, un maximum de bien être dans mon état présent et dans toute ma condition future est nécessaire. Or, il est impossible qu'un être fini si perspicace et en même temps si puissant qu'on le suppose, se fasse un concept déterminé de ce qu'il veut véritablement.

Veut-il la richesse ? Que de soucis, que d'envie, que de pièges ne peut-il pas par là attirer sur sa tête ! Veut-il beaucoup de connaissances et de lumières ? Peut-être cela ne fera-t-il que lui donner un regard plus pénétrant pour lui représenter d'une manière d'autant plus terrible les maux qui jusqu'à présent se dérobent encore à sa vue et qui sont pourtant inévitables, ou bien que charger de plus de besoins encore ses désirs qu'il a déjà bien assez de peine à satisfaire. Veut-il une longue vie ? Qui lui répond que ce ne serait pas une longue souffrance ? Veut-il du moins la santé ? Que de fois l'indisposition du corps a détourné d'excès où aurait fait tomber une santé parfaite, etc. !

Bref, il est incapable de déterminer avec une entière certitude d'après quelque principe ce qui le rendrait véritablement heureux : pour cela il lui faudrait l'omniscience.

On ne peut donc pas agir, pour être heureux, d'après des principes déterminés, mais seulement d'après des conseils empiriques, qui recommandent, par exemple, un régime sévère, l'économie, la politesse, la réserve, etc., toutes choses qui, selon les enseignements de l'expérience, contribuent en thèse générale (en règle générale) pour la plus grande part au bien être.

Il suit de là que les impératifs de la prudence, à parler exactement, ne peuvent commander en rien, c'est-à-dire représenter des actions de manière objective comme pratiquement nécessaires, qu'il faut les tenir plutôt pour des conseils (consilia) que pour des commandements (praecepta) de la raison : le problème qui consiste à déterminer d'une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d'un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble."

(Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), section II, traduction Victor Delbos, Edition Delagrave, 1997, pp.131-132)

Questions sur le texte : 

1. Quel est le thème de ce texte ? (De quoi parle ce texte ?). 

2. Quelle est la thèse de l'auteur ?

3. Quels arguments donne-t-il à l'appui de sa thèse ?

4. Quels exemples donne-t-il à l'appui de ses arguments ?

5. Qu'est ce qu'un "concept" ?

6. Que signifie "indéterminé" ? Quel est le contraire d'indéterminé ?

7. "Malgré le désir  qu'à tout homme d'arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut"... En quoi consiste, selon Kant, le paradoxe qui s'attache à la notion de "bonheur".

8. Analysez les exemples que donne Kant.

9. Pourquoi l'homme est-il incapable de déterminer de façon certaine les conditions du bonheur ?

10. Expliquer "principes déterminés", "conseils empiriques".

Eléments de réponse : 

Le texte porte sur le thème du bonheur. Selon Kant, le bonheur n'est pas un concept de la raison, mais un idéal de l'imagination.

Pour Kant, le bonheur est une notion subjective et indéfinissable. Chacun se fait une idée de ce qu'est le bonheur et personne ne peut définir exactement en quoi il consiste. Il en va du bonheur dans les Fondements de la métaphysique des mœurs comme du beau dans la Critique du Jugement : tout le monde s'accorde à trouver que quelque chose ou quelqu'un est beau (belle), mais personne ne peut expliquer pourquoi ("Le beau est ce qui plaît universellement sans concept"). Tous les hommes recherchent le bonheur (Pascal), mais personne ne peut dire ni ce qu'il est ni comment on peut l'obtenir.

Selon Kant, le bonheur est un concept indéterminé". "Indéterminé"  est le contraire de "déterminé". Un concept déterminé est un concept qui correspond à un phénomène précis que Kant appelle une "intuition". Pour qu'il y ait connaissance vraie, il faut la réunion dans l'entendement d'un concept et d'une intuition ("les intuitions sans concepts sont vides, les concepts sans intuitions sont aveugles"). Par exemple le concept de chien dans l'entendement (mais le concept de chien n'aboie pas) et quelque chose dans la réalité qui correspond à ce concept et qui aboie.

Dans la Critique de la Raison pure, Kant distingue entre l'entendement, la raison et l'imagination. Le concept de "chien" est un concept de l'entendement dans la mesure où il peut s'appliquer à une intuition sensible, à un phénomène. Il en est autrement du concept de "Dieu", d'âme, d'immortalité ou de liberté qui sont des concepts de la raison pure ou encore du concept de centaure, de chimère ou de chien à trois têtes (Cerbère) qui sont des concepts de l'imagination.

Le bonheur n'est pas un concept de l'entendement (un chien, un cheval, un homme...), ni un concept de la raison pure (Dieu, la liberté, l'âme...), ni un concept de la raison pratique (l'honnêteté, le courage), mais un idéal de l'imagination :  on ne peut pas définir précisément le bonheur, ni comment y parvenir mais on aspire à être heureux.

Kant montre que le concept de "bonheur" enveloppe un paradoxe : "tous les éléments qui font partie du concept du bonheur sont dans leur ensemble empiriques (la richesse, la santé, une longue vie, la connaissance...), c'est-à-dire qu'ils doivent être empruntés à l'expérience, et cependant un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future est nécessaire.

Note : Si l'on définit le bonheur comme un tout absolu, c'est-à-dire comme l'accord entre mes désirs et l'ordre des choses (du monde), il faudrait que le monde soit parfait pour que je puisse être heureux. Les conditions du bonheur ne pourront donc jamais être réunies. Comment puis-je être pleinement heureux si tout le monde ne l'est pas ? 

"Les éléments qui font partie du bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c'est-à-dire qu'ils doivent être empruntés à l'expérience". Or nous avons l'expérience du passé et du présent, mais nous ne pouvons absolument pas préjuger de l'avenir. Selon Aristote (Ethique à Nicomaque), pas plus qu'une hirondelle ne fait le printemps, un moment de bonheur ne fait le bonheur. Si l'on considère le bonheur comme un état intense, parfait et durable, à la différence du plaisir et de la joie, rien ni personne ne peut me garantir que cet état durera toujours. 

Par ailleurs, si le bonheur était un concept de la raison, je saurais toujours ce qu'il convient de faire pour être heureux. "Or il est impossible qu'un être fini, si perspicace et en même temps si puissant qu'on le suppose, se fasse un concept déterminé de ce qu'il veut véritablement".

Pour les Épicuriens, il existe trois sortes d'êtres vivants en dehors des végétaux : les animaux, les hommes et les dieux. Les animaux éprouvent des besoins,  du plaisir et de la crainte, mais ils ne savent rien du bonheur. Les dieux jouissent d'un bonheur parfait car il n'ont besoin de rien (ils vivent dans l'ataraxie, l'absence de troubles). Les hommes participent à la fois de la condition animale et de la condition divine : ils ont des besoins, éprouvent du plaisir et de la crainte, mais ils aspirent à un état de satisfaction totale et durable qu'ils appellent le bonheur.

Note : Contrairement aux Anciens, Kant ne tient pas pour plausible l'association en ce monde du bonheur et de la vertu. Nous ne devons pas, selon Kant, faire le bien dans l'espoir d'obtenir une récompense dans ce monde ou dans l'autre, mais uniquement par devoir et par respect pour la loi morale. Nous ne pouvons que constater que la vertu est rarement récompensée dans le monde présent. Nous pouvons seulement espérer qu'elle le sera dans le monde futur, puisque les réalités transcendantales de la raison pure (les noumènes : Dieu, la liberté, l'âme, l'immortalité, la béatitude...) ne relèvent pas du savoir, mais de la foi.

La position de Kant correspond à une rupture dans l'histoire de la morale. Contrairement à ce que pensaient les philosophes de l'antiquité, il est impossible de définir avec précision (autrement que négativement) en quoi consiste le bonheur et d'autre part, on ne peut pas savoir de façon certaine comment y parvenir. Dans ces conditions, on ne voit pas comment le bonheur pourrait être à la source d'une règle de vie objective et universelle.

Imaginons que des journalistes organisent un "micro-trottoir" sur le thème du bonheur en demandant à des passants pris au hasard quelle idée ils se font du bonheur. Le premier (ou la première) répondra peut-être que le bonheur consiste à être à l'abri du besoin, le second à être en bonne santé, le troisième à savoir beaucoup de choses et le dernier à jouir d'une longue vie. Kant va s'attacher, comme Socrate, à critiquer ces définitions du bonheur qui, selon lui, relèvent davantage de l'opinion (doxa) que d'un savoir véritable (épistémè).

Selon Kant, ni la richesse, ni la santé, ni une longue vie, ni la connaissance ne suffisent à définir le bonheur car la richesse engendre l'inquiétude, une longue vie peut être une vie de souffrance, la bonne santé peut nous conduire à commettre des excès et la connaissance engendre une lucidité qui peut nous empêcher d'être heureux. "Il nous est (donc) impossible de déterminer avec une entière certitude d'après quelque principe ce qui nous rendrait véritablement heureux".

"On ne peut donc pas agir, pour être heureux, d'après des principes déterminés, mais seulement d'après des conseils empiriques". Kant distingue ici entre "principes" (praecepta) et "conseils" (consilia). Les principes relèvent de la "raison pratique", ce sont des impératifs catégoriques (ils sont inconditionnels), objectifs et universels, alors que les conseils sont des impératifs hypothétiques (ils sont soumis à une condition), subjectifs et individuels. 

Note : un impératif catégorique est inconditionnel ("Tu dois parce que tu dois !"), un impératif hypothétique est soumis à une condition ("Si tu veux être heureux, tu dois faire ceci ou cela...")

Les hebdomadaires sont remplis de ce que Kant appelle des "conseils" arrêter de fumer, faire du sport, manger trois fruits par jour, etc.

Du temps de Kant des "conseils empiriques" pour être heureux existaient déjà : par suivre un régime sévère, être économe, être poli, réservé, etc. 

Cependant, ces conseils empiriques, selon Kant, ne peuvent pas représenter des actions de manière objective comme pratiquement nécessaires, mais de façon subjective et contingente. 

"Le problème qui consiste à déterminer d'une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d'un être raisonnable (c'est-à-dire d'un être humain) est un problème tout à fait insoluble"

Note : L'impératif catégorique est un concept de la philosophie morale d'Emmanuel Kant. Énoncé pour la première fois en 1785 dans Fondements de la métaphysique des mœurs. L'impératif est généralement connu essentiellement pour ses multiples formulations, dont certaines sont célèbres : « Agis seulement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. »
« Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. »
« L'idée de la volonté de tout être raisonnable conçue comme volonté instituant une législation universelle.  »
« Agis selon les maximes d'un membre qui légifère universellement en vue d'un règne des fins simplement possible. »
Bien que ces quatre énoncés soient différents, ils sont tous des formulations du même impératif catégorique, qui, lui, est unique.

Citation :

Ne cherchez pas le bonheur, vous ne le trouverez pas. Pourquoi ? Parce que chercher est l'antithèse même du bonheur. Le bonheur est toujours insaisissable, alors que la libération de la misère intérieure est possible tout de suite, en affrontant ce qui est plutôt qu'en inventant des histoires à son sujet. La misère intérieure dissimule votre état naturel de bien-être et de paix intérieure, qui sont la source naturelle du vrai bonheur." (Eckhart Tolle, Nouvelle Terre, p. 96)

 

 

 

 

 

 

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