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George Sand, Histoire de ma vie (aide au commentaire d'un extrait)
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George Sand est le pseudonyme masculin qu'a choisi Aurore Dupin pour écrire et publier. Elle revient, dans cet extrait de son autobiographie, sur l'éducation qu'elle a reçue et sur la construction de son identité.

J'étais fortement constituée, et, durant toute mon enfance, j'annonçais devoir être fort belle, promesse que je n'ai point tenue. Il y eut peut-être de ma faute, car à l'âge où la beauté fleurit, je passais déjà les nuits à lire et à écrire. Etant fille de deux êtres d'une beauté parfaite, j'aurais dû ne pas dégénérer, et ma pauvre mère, qui estimait la beauté plus que tout, m'en faisait souvent de naïfs reproches. Pour moi, je ne pus jamais m'astreindre à soigner ma personne. Autant j'aime l'extrême propreté, autant les recherches de la mollesse m'ont toujours paru insupportables.

Se priver de travail pour avoir l’œil frais, ne pas courir au soleil quand ce don soleil de Dieu vous attire irrésistiblement, ne point marcher dans de bons gros sabots de peur de se déformer le cou-de-pied, porter des gants, c'est-à-dire renoncer à l'adresse  et à la force de ses mains, se condamner à une éternelle gaucherie, à une éternelle débilité, ne jamais se fatiguer quand tout nous commande de ne point nous épargner, vivre enfin sous une cloche pour n'être ni hâlée, ni gercée, ni flétrie avant l'âge, voilà ce qu'il me fut impossible d'observer. Ma grand-mère renchérissait encore sur les réprimandes de ma mère, et le chapitre des chapeaux et des gants fit le désespoir de mon enfance ; mais, quoique je ne fusse pas volontairement rebelle, la contrainte ne put m'atteindre. Je n'eus qu'un instant de fraîcheur et jamais de beauté. Mes traits étaient cependant assez bien formés, mais je ne songeai jamais à leur donner la moindre expression. (...)

Somme toute, avec des cheveux, des yeux, des dents et aucune difformité, je ne fus ni laide ni belle dans ma jeunesse, avantage que je considère comme sérieux à mon point de vue, car la laideur inspire des préventions dans un sens, la beauté dans un autre. On attend trop d'un extérieur brillant, on se méfie trop d'un extérieur qui repousse. Il vaut mieux avoir une bonne figure qui n'éblouit et n'effraye personne, et je m'en suis bien trouvée avec mes amis des deux sexes."

George Sand, Histoire de ma vie, 1847

L'auteure :

George Sand, pseudonyme d'Amantine Aurore Lucile Dupin, baronne Dudevant, est une romancière, dramaturge, épistolière, critique littéraire et journaliste française, née à Paris le 1er juillet 1804 et morte au château de Nohant-Vic le 8 juin 1876. Elle compte parmi les écrivains les plus prolifiques, avec plus de 70 romans à son actif et 50 volumes d'œuvres diverses dont des nouvelles, des contes, des pièces de théâtre et des textes politiques.

L'oeuvre : 

Lorsqu'en 1847 George Sand, qui a déjà fait paraître ses plus grands romans, entreprend à quarante-trois ans son Histoire de ma vie, elle définit ainsi son futur livre: "C'est une série de souvenirs, de professions de foi et de méditations dans un cadre dont les détails auront quelque poésie et beaucoup de simplicité. Ce ne sera pourtant pas toute ma vie que je révélerai." Son modèle n'est pas Rousseau, ni d'ailleurs les Mémoires d'outre-tombe qui vont commencer à être publiés et où elle voit trop de pose et de drapé. Son ambition n'est pas d'inscrire sa vie dans le mouvement de l'Histoire, mais d'offrir le récit d'une existence de femme et d'écrivain qui côtoie rapidement Balzac et Sainte-Beuve, l'abbé de Lamennais et le socialiste Pierre Leroux - et bien sûr Musset et Chopin. Le lecteur trouvera ici le tiers, environ, de cette œuvre immense dont les vingt volumes commencent à paraître en 1854 et qui occupe une place essentielle dans l'histoire de l'autobiographie. Car si d'autres femmes, avant Sand, ont écrit des Mémoires, la singularité de son Histoire de ma vie est qu'on y découvre pour la première fois le récit de formation d'une jeune fille qui a voulu être artiste - mais un récit sans égotisme parce que au miroir de sa propre existence elle désire que se retrouvent tous les autres enfants du siècle : "Écoutez ; ma vie, c'est la vôtre. (source : Babelio) 

Le thème du passage : 

L'auteure revient sur l'éducation qu'elle a reçue et sur la construction de son identité.

Le genre du texte :

Il s'agit d'un texte autobiographique, du grec auto (soi-même), bios (vie), graphein (écrire). Dans une autobiographie, l'auteur et le narrateur sont une seule et même personne. L'auteur évoque à la première personne du singulier sa propre vie, depuis son enfance jusqu'à l'âge adulte. George Sand est âgée de 47 ans quand elle rédige ce texte. Il y a un décalage temporel plus ou moins important entre le moment de l'écriture et le moment où les événements se déroulent. La personne qui dit "je" est à la fois identique et différente de celle qu'elle évoque. Le genre autobiographique pose le problème de l'identité de la personne à travers le temps et de son évolution, la personne étant à la fois héritée et construite.

Selon Pierre Lejeune l'auteur noue avec le lecteur un "pacte de lecture" implicite ou explicite, par lequel il s'engage à "dire la vérité", toute la vérité, rien que la vérité. Les récits autobiographiques ne sont pas pour autant dénués d’ambiguïtés, de faux souvenirs, d'inventions et de déformations volontaires ou involontaires ; on parle dans ce cas "d'autofiction". 

Les fondateurs du genre sont saint Augustin (Les Confessions) et Jean-Jacques Rousseau qui reprend le titre de saint Augustin pour désigner l'œuvre qu'il entreprend, a mi-chemin entre confession et autojustification.

Les registres : 

Lyrique : l'auteure exprime des sentiments

Ironique : l'auteure porte un jugement distancié et sans complaisance sur elle-même et sur l'éducation des jeunes filles de son milieu.

Argumentatif (noter la présence de la conjonction de coordination "car")

Polémique : l'auteure dénonce l'éducation des jeunes filles de son milieu à son époque.

La situation d'énonciation :

Elle est propre au genre autobiographique : l'auteure et la narratrice sont une seule et même personne ; elle s'adresse au lecteur. Le texte n'a pas été rédigé dans les lieux où les événements racontés se sont déroulés et en tout cas pas à la même époque. Il y a au moins une trentaine d'années de décalage. L'auteure évoque son enfance, son adolescence, son éducation.

Les types de textes :

Description : "J'étais fortement constituée, et, durant toute mon enfance, j'annonçais devoir être fort belle, promesse que je n'ai point tenue"

Discours narrativisé : "Etant fille de deux êtres d'une beauté parfaite, j'aurais dû ne pas dégénérer, et ma pauvre mère, qui estimait la beauté plus que tout, m'en faisait parfois de naïfs reproches" ; "Ma grand-mère renchérissait encore sur les réprimandes de ma mère, et le chapitre des gants et des chapeaux fit le désespoir de mon enfance..."

La personnalité physique et morale de l'auteure se construit sous (contre)  le regard critique des autres, en l'occurrence celui de sa mère et de sa grand-mère. 

Les champs lexicaux :

La beauté : "belle", "beauté", "beauté parfaite", "beauté" ("ma mère qui estimait la beauté plus que tout"), "beauté" ("je n'eus qu'un instant de fraîcheur et jamais de beauté"), "traits assez bien formés", "belle" ("je ne fus ni laide ni belle dans ma jeunesse", "beauté" ("la laideur inspire des préventions dans un sens, la beauté dans un autre"), "brillant" ("on attend trop d'un extérieur brillant")

La laideur : "dégénérer", "déformer", "halée" (selon les normes de l'époque), "gercée", "flétrie",

"jamais de beauté", "difformité", "laide", "laideur", "repousser", "effrayer"

Les figures de style :

Hyperboles : "fortement constituée", "fort belle", "promesse que je n'ai point tenue", "deux êtres d'une beauté parfaite", "dégénérer", "jamais" ("je ne pus jamais m'astreindre à soigner ma personne"), "insupportables", "irrésistiblement", "éternelle", "désespoir", "je n'eus qu'un instant de fraîcheur et jamais de beauté", "jamais".

Antithèses : "extrême propreté" s'oppose à "recherches de la mollesse", "traits assez bien formés" s'oppose à "sans expression". La narratrice oppose implicitement la "beauté parfaite" de ses parents à son imperfection et le mode de vie d'une jeune aristocrate de son milieu à ses propres habitudes" : soleil", "gros sabots", "adresse", "force de ses mains", "se fatiguer", "hâlée", "gercée", "flétrie avant l'âge" s'oppose à "se priver de travail", "ne pas courir au soleil", ne point marcher dans de bons gros sabots", porter des gants", "renoncer à l'adresse et à la force de ses mains", "se condamner à une éternelle gaucherie, à une éternelle débilité", "ne jamais se fatiguer", "vivre sous une cloche pour n'être ni hâlée, ni gercée, ni flétrie avant l'âge", "extérieur brillant", "extérieur qui repousse" s'opposent à "bonne figure qui n'éblouit et n'effraye personne".

La modalisation comme présence de l'énonciateur dans l'énoncé est essentiellement fondée sur les figures de l'opposition et de l'hyperbole.

Enumérations : "se priver de travail pour avoir l'œil frais..."

Oxymores : "pas volontairement rebelle" (rebelle involontaire) : "mais, quoique je ne fusse pas volontairement rebelle, la contrainte ne put m'atteindre". L'oxymore souligne le fait que le rejet par l'auteure des conventions de son milieu est un trait fondamental (instinctif, inné) de son caractère personnel plutôt qu'une décision consciente et raisonnée.

Sous une modestie apparente, l'auteure se présente comme une personnalité indomptable, dotée d'une singulière force de caractère, sur laquelle les contraintes de l'éducation n'ont pas de prise et que ni sa mère ni sa grand-mère ne peuvent plier.

Les temps, les modes et les valeurs d'aspect : 

Imparfaits de description : "j'étais", "j'annonçais", "mes traits étaient cependant assez bien formés"

Imparfaits d'habitude (itératifs) : "ma mère m'en faisait souvent de naïfs reproches", "ma grand-mère renchérissait encore sur les réprimandes de ma mère"

Passés simples : "il y eut peut-être de ma faute", "je ne pus jamais m'astreindre à soigner ma personne, "le chapitre des chapeaux et des gants fit le désespoir de mon enfance", "la contrainte ne put m'atteindre", "je n'eus qu'un instant de fraîcheur", "je ne songeai jamais à leur donner la moindre expression", "je ne fus ni laide ni belle"

L'alternance du passé simple (actions ponctuelles à durée déterminée de premier plan) et de l'imparfait (actions à durée indéterminée de second plan) relève du système du passé ; l'énoncé n'est pas ancré dans la situation d'énonciation (le présent de l'écriture)

Passé composé : "promesse que je n'ai point tenue", "les recherches de la mollesse m'ont toujours paru insupportables", "je m'en suis bien trouvée". L'emploi du passé composé caractérise le moment de l'écriture et ancre l'énoncé dans la situation d'énonciation.

Conditionnel passé première forme : "j'aurais dû"

Présent  : "j'aime l'extrême propreté", "avantage que je considère comme sérieux". L'emploi du présent se rattache, comme celui du passé composé au moment de l'écriture et ancre l'énoncé dans la situation d'énonciation.

Présent de vérité générale (gnomique) : la laideur inspire des préventions dans un sens, la beauté dans un autre", "on attend trop d'un extérieur brillant, on se méfie trop d'un extérieur qui repousse. Il vaut mieux avoir une bonne figure qui n'éblouit et n'effraye personne"

Infinitifs : "se priver", "ne pas courir", ne point marcher", "porter des gants", renoncer à l'adresse et à la force des mains", "se condamner à une éternelle gaucherie", "ne jamais se fatiguer", "vivre enfin sous une cloche". Les infinitifs généralisants soulignent la valeur intemporelle d'un procès.

L'alternance du système du présent et du système du passé est caractéristique du genre autobiographique. Elle souligne la construction de la personnalité à travers le temps et le va-et-vient entre le présent de l'écriture et le passé du souvenir.

Les connecteurs : 

"et", "car", "déjà", "et", "pour moi", "autant...autant", "c'est-à-dire", voilà ce que", "encore", "mais", "cependant", "mais", "jamais", "somme toute", "car". Le relevé des connecteurs confirme la dimension argumentative du texte fondé sur l'opposition entre deux conceptions de la femme et de l'éducation et en dernier ressort sur la valorisation de la nature.

Note à propos de "car" et des connecteurs argumentatifs considérés (à tort) comme équivalents :

"Il y eut peut-être de ma faute car à l'âge où la beauté fleurit, je passais déjà les nuits à lire et à écrire."(...)

"je ne fus ni laide ni belle dans ma jeunesse, avantage que je considère comme sérieux à mon point de vue, car la laideur inspire des préventions dans un sens, la beauté dans un autre."

"Car, parce  que, puisque" : on considère spontanément ces connecteurs comme substituables, étant voués tous trois à marquer la causalité. En fait, ils correspondent à des fonctionnement énonciatifs distincts et ne peuvent être employés indifféremment.

Parce que sert à expliquer un fait P déjà connu du destinataire en établissant un lien de causalité ; c'est ce lien qui est posé par le locuteur et c'est sur lui que porte éventuellement l'interrogation.

En revanche, l'emploi de car et puisque suppose que soient successivement proférés deux actes d'énonciation : on énonce d'abord P, puis on justifie cette énonciation en disant Q. L'emploi de "car" ouvre une nouvelle énonciation. le seul fait d'employer "car", de justifier son énonciation implique que P puisse faire l'objet de quelque contestation : c'est la vérité de Q qui rend légitime l'énonciation de P. Quant à la relation de causalité entre P et Q, elle est donnée comme allant de soi. Plus exactement, on peut se justifier de deux façons en employant "car" :

1) en se légitimant d'énoncer comme on l'a fait

2) en donnant Q comme une raison de croire P vrai 

(Cette analyse s'inspire de Dominique Maingueneau, "Pragmatique pour le discours littéraire, Bordas, page 70 et suiv.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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