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Bernard d'Espagnat, Le réel est "lointain", le réel est "voilé"
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Bernard d'Espagnat, Le réel est "lointain", le réel est "voilé"

Bernard d'Espagnat, né le 22 août 1921 à Fourmagnac (Lot) et mort le 1er août 2015 à Paris 15ème, est un physicien français. À partir de la fin des années 1960, il se distingue par ses travaux sur les enjeux philosophiques de la mécanique quantique et, en particulier, par sa conception du « réel voilé », qui constitue une approche originale du Réalisme en physique : "Au vu de la physique contemporaine je dis que s'il nous faut, à toute force, une explication nous avons à la chercher dans ce qui est plus élevé que nous-mêmes, et qui nous est, par conséquent, mystérieux. C'est le Réel, l'Être, le Divin. C'est de ce côté là que l'on peut espérer discerner le sens".

L'œuvre :

Un atome de sagesse, propos d'un physicien sur le réel voilé, Editions du Seuil, 1982

Présentation du texte :

"L'objectivité peut être conçue comme une "limite idéale de connaissance" selon l'expression d'Einstein et Infeld (L'Evolution des idées en physique). Ils nous montrent que ce que nous appelons vérité objective est le fruit d'une activité de l'esprit d'autant plus ingénieuse qu'elle est conditionné par une sorte de cécité métaphysique fondamentale à l'égard du monde. "Dans l'effort que nous faisons pour comprendre le monde nous ressemblons quelque peu à l'homme qui essaie de comprendre le mécanisme d'une montre fermée". L'objectivité absolue n'est alors jamais atteinte. L'esprit ne peut que s'en rapprocher en formulant des hypothèses de plus en plus plausibles. S'il en est ainsi, cela tient à la nature du réel qu'il s'agit d'élucider, comme le montre le physicien contemporain Bernard d'Espagnat."

(André Roussel, Textes philosophiques, Terminales F,G,H,  nouvelle édition, Nathan technique, 1984)

Le texte : 

"Ceux qui, aujourd'hui encore, se font les avocats de l'usage du mot matière fondent leur argument sur la conscience qui a été prise peu à peu du fait que la permanence, ou si l'on préfère la conservation, constitue de droit le critère (1) essentiel de ce qui est. L'ancien vocable d'être (2) - avancent-ils - ne mettait pas assez au premier plan cette notion-là : c'est pourquoi - disent-ils toujours - le mot de matière est meilleur.

Cette argumentation contient une part de vérité. Les régularités du - supposé - réel s'opposent à la fugacité du rêve. La notion de conservation peut donc légitimement être tenue pour le critère fondamental de l'existence. Mais il ne s'ensuit pas - et de beaucoup ! - que le mot matière soit le meilleur pour exprimer cette permanence.

S'il évoque bien, dans une certaine mesure, la permanence dont il s'agit (la matière demeure et la forme se perd !) le mot évoque aussi bien le concret, c'est-à-dire finalement ce qu'on peut voir ou ce qu'on peut palper (au moins en droit) : ce qui, essentiellement, est proche des sens.

Mais un enseignement des sciences modernes dites (par tradition) "de la "matière" est celui-ci : la "chose" - s'il en est une - qui se conserve n'est pas le concret mais l'abstrait ; non pas ce qui est proche des sens mais au contraire le nombre pur, dans toute son abstraction mathématique, telle que nous la révèle la physique théorique.

En d'autres termes, par rapport à nos sens et à nos concepts familiers (qui en résument les possibilités), le réel, indéniablement, est lointain (....)

(...) Question suivante : est-il physique ou non physique ? J'entends : est-il dans sa totalité descriptible, au moins en droit, par le moyen d'une science exacte (et, de préférence, unifiée) ? La science, en d'autres termes, peut-elle... espérer devenir un jour une ontologie (3) ?

(L'auteur évoque alors les bases sur lesquelles repose le formalisme mathématique qui sous-tend la physique fondamentale, le formalisme étant ici constitué de symboles qui, en dehors de toute représentation sensible, nécessitent la mise en œuvre de techniques mathématiques particulièrement abstraites.)

(...) J'observe que ces bases sont anthropocentriques (4). Je cherche si quelqu'un a réussi à les remplacer par d'autres qui ne le seraient pas. Je constate qu'aucun essai fait dans ce sens n'est convaincant. Et je pense donc pouvoir conjecturer que la physique fondamentale ne saurait décrire fidèlement une quelconque réalité en soi.

En d'autres termes, le réel en soi, qui a bien un sens, est voilé : du moins je le crois.

(...) Laissé à lui-même mon esprit tendrait, en de telles matières, au "bon sens". Il tendrait à penser que les objets - et aussi les morceaux d'objets, jusqu'à l'extrême des petitesses - sont des entités existant en soi : c'est-à-dire qu'ils existent ou bien tels qu'on les voit ou bien tels que nous les décrivent implicitement les noms génériques (molécules, atomes, particules) qui leur sont donnés dans les manuels.

A priori (5) cette conception serait vraiment plus "raisonnable". Ainsi, par exemple, elle rendrait compte sans détour de l'accord de tout un chacun quant aux choses que nous voyons tous. Je m'en détache avec réticence.

"Eh, pourquoi vous en détacher ?" demande-t-on. La réponse est celle-ci. Je me détache de cette conception "chosiste" des micro (et macro) objets parce que a posteriori (5) la physique m'apprend - par un enchaînement compliqué de faits expérimentaux et de lois reliant ces faits - que cette conception est fausse. Si on la conserve on est amené en effet à prédire des phénomènes incompatibles avec ceux qui sont observés en réalité.

Bernard d'Espagnat, Un atome de sagesse, propos d'un physicien sur le réel voilé..., Editions du Seuil, 1982

Notes :

1. Signe distinctif

2. Réalité immuable

3. Le terme désigne en philosophie l'étude de "l'être en tant qu'être" ou de la structure et des lois de l'être.

4. "Mettant l'être humain en jeu de façon essentielle" (définition proposée par l'auteur).

5. A priori : indépendamment de l'expérience du physicien. A posteriori : postérieurement à cette même expérience

Questions : 

1. Sur quels arguments l'auteur s'appuie-t-il pour affirmer que le réel est, d'une part, "lointain", d'autre par, "voilé" ?

2. En quoi la conception développée par Bernard d'Espagnat est-elle contraire au "bon sens" ?

3. D'après ce texte, sur quoi repose, en définitive, la vérité et la fausseté d'une théorie scientifique ?

 

 

 

 

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