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Bernard d'Espagnat, Le réel est "lointain", le réel est "voilé" - Le blog de Robin Guilloux
Bernard d'Espagnat , né le 22 août 1921 à Fourmagnac (Lot) et mort le 1er août 2015 à Paris 15ème , est un physicien français. À partir de la fin des années 1960, il se distingue par ses t...
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Commentaire du texte de Bernard d'Espagnat :
Bernard d'Espagnat critique l'usage du mot "matière" que ceux qui s'en font les avocats préfèrent au mot "être". Le mot matière implique, selon eux, la permanence et la conservation.
La "permanence", la "conservation", constitue le critère, c'est-à-dire le signe distinctif de ce qui est. La "substance" (sub-stare) est pour Aristote et les scolastiques "ce qui se tient en dessous de", c'est la traduction du mot grec "upokaimenon", ce qui demeure.
Bernard d'Espagnat ne dit pas que cette argumentation qui consiste à proposer comme "critère" de ce qui est la permanence et la conservation est totalement dénuée de pertinence. La permanence et la conservation, les régularités, le fait que les choses demeurent, dans une certaine mesure ce qu'elles sont, s'opposent à la fugacité du rêve.
Les rêves surviennent pendant la nuit ou pendant le jour s'il s'agit de "rêves éveillés" et s'en vont, se dissipent comme de la fumée. Ils n'ont pas la régularité, la permanence, la conservation de la réalité.
Dans les Méditations métaphysique, Descartes explique qu'un morceau de cire demeure substantiellement le même, quelles que soient les modification qu'il subit. Si l'on fait chauffer un morceau de cire, il fondra, il changera de couleur, il perdra ce que Descartes appelle ses "qualités secondes" mais il gardera sa qualité première, il demeurera le même morceau de cire. Le réel ne se réduit pas à ce que l'on perçoit puisque ce n'est pas la perception, mais l'entendement qui affirme l'identité du morceau de cire à travers tous ses changements d'états.
"La matière demeure et la forme se perd" dit Bernard d'Espagnat. Mais le mot matière évoque le concret, ce que l'on peut voir, palper, toucher, ce qui est essentiellement proche des sens.
Le morceau de cire, malgré le fait que ce n'est pas la perception, selon Descartes, qui nous indique qu'il demeure un morceau de cire à travers ses changements d'état, mais l'entendement, demeure essentiellement proche des sens.
Selon Bernard d'Espagnat, la matière, la "chose" qui se conserve n'est pas le concret, mais l'abstrait, non pas ce qui est proche des sens, mais le nombre pur, l'abstraction mathématique, telle que nous la révèle la physique moderne.
"Les rapports entre mathématiques et physique ont toujours été étroits, expliquent Roger Ballian et Jean Zinn-Just (Mathématiques et Physique), et floue la frontière qui les sépare. Il n’existe aucun domaine de la physique qui ne fasse appel, sous une forme ou sous une autre, aux mathématiques.
En sens inverse, les progrès de celles-ci ont souvent été, et sont encore stimulés par des difficultés rencontrées par des physiciens." (...)
Parmi toutes les sciences, la physique est la plus proche des mathématiques. L’ une des raisons de cette parenté tient à un caractère spécifique de la physique : elle ne peut être pensée et véritablement comprise sans faire appel à un langage précis relevant des mathématiques. Celles-ci ne fournissent pas seulement des outils à la physique, comme elles le font pour d’ autres disciplines ; elles en constituent le langage même,
Comme Galilée l’ affirmait déjà avec force : « On ne peut comprendre ce livre immense perpétuellement ouvert devant nos yeux, l’ Univers, si l’ on n’ apprend pas d’ abord à connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit : il est écrit en langue mathématique et ses caractères sont des figures géométriques. Sans l’ intermédiaire des mathématiques, il est impossible d'en comprendre un mot. (Roger Ballian et Jean Zinn-Juste, Mathématiques et Physiques)
"Par rapport à nos sens et à nos concepts familiers qui en résument les possibilités comme le concept de matière, d'être, de substance, le réel est indéniablement "lointain".
Si le réel, au sens physique, n'est pas ce que l'on voit, ce que l'on perçoit, mais ce que l'on peut mettre en formules mathématiques, non pas la chute des corps, mais la formule qui rend compte de la chute des corps, le réel devient en effet "lointain", puisque je vois des corps tomber, mais que je ne vois pas la loi de la chute des corps.
Le réel est-il physique ou non physique ? J'entends : est-il dans sa totalité descriptible, au moins en droit, par le moyen d'une science exacte, et de préférence unifiée ? La science, en d'autres termes peut-elle espérer devenir un jour une ontologie ? : Le réel est-il descriptible par la science physique ? La science physique peut-elle rendre compte entièrement du réel, sinon en fait, du moins en droit ?
Même si la physique ne peut pas rendre compte intégralement du réel, en fait, on peut croire qu'elle le peut en droit, qu'il est possible de rendre compte intégralement du réel grâce à la physique et à des équations mathématiques. La science peut-elle espérer devenir un jour une "ontologie", une science de l'être en tant qu'être. La science peut-elle épuiser totalement le sens de ce qui est ? Peut-elle réaliser le rêve de la métaphysique ?
"Le réel est-il physique ou non physique ? J'entends : est-il dans sa totalité descriptible, au moins en droit, par le moyen d'une science exacte, et de préférence unifiée ?" : la théorie du tout est une théorie physique susceptible de décrire de manière cohérente et unifiée l'ensemble des interactions fondamentales.
Bernard d'Espagnat "pense pouvoir conjecturer" que la physique fondamentale ne saurait décrire fidèlement une quelconque "réalité en soi". La raison en est que les bases de la physique sont "anthropomorphiques", qu'elles mettent en jeu l'être humain de façon essentielle, que l'homme perçoit et construit la réalité à son image. Personne n'a réussi jusqu'à présent à remplacer les bases de la réalité au sens de la science physique par d'autres de façon convaincante.
La position de Bernard d'Espagnat semble se rapprocher de celle de Kant : si ma perception du réel dépend de la configuration de mon entendement, il ne saurait y avoir de réalité en soi" ou du moins il est impossible d'accéder à une telle réalité. On ne peut jamais observer que des données sensibles, des data, des phénomènes et non des noumènes. Il en résulte que la science n'est pas le simple enregistrement du réel "tel qu'il est", mais une construction humaine.
En d'autres termes, le sens du réel est "voilé". Bernard d'Espagnat utilise le terme "voilé", recouvert d'un voile qui rappelle la définition grecque de la vérité comme "dévoilement" (a-lethéia), mais selon lui le sens du réel ne pourra jamais être dévoilé. Le réel est et restera voilé parce que la vérité du réel n'est pas objective.
La position de Bernard d'Espagnat semble se rapprocher de celle de Berkeley qui allait jusqu'à nier la réalité de termes telle que "matière", "substance" et même celle d'une réalité extérieure à l'esprit humain puisque "esse est percipi", "être, c'est être perçu", n'est réel que ce qui est perçu, nous ne pouvons connaître de la réalité que ce que nous en percevons.
"Laissé à lui-même mon esprit tendrait, en de telle matière au "bon sens". Il tendrait à penser que les objets infiniment petits ou infiniment grands existent bien tel qu'on les voit ou bien tels que nous décrivent implicitement les nom génériques : molécules, atomes, particules... qui leur sont donnée dans les manuels" : Les objets décrits dans les manuels ne sont pas des objets réellement existants, des objets en soi, mais des constructions commodes de l'esprit, de l'imagination.
Le "bon sens" est déçu par la physique qui est souvent contre intuitive. Les réalités que la physique quantique met en évidence sont totalement contraires à l'expérience ordinaire, par exemple qu'une particule puisse occuper deux positions différentes à la fois ou que deux particules puissent interagir à distance (*) ou qu'une même réalité comme la lumière puisse avoir deux propriétés contradictoires, ondulatoire et corpusculaire.
Note : (*) Ce phénomène, également appelé "intrication quantique" décrit une situation où les particules peuvent rester reliées entre elles de telle sorte que les propriétés physiques de l’une affectent l’autre, quelle que soit la distance les séparant.
Ce phénomène a été observé par le physicien Alain Aspect, physicien et universitaire français connu notamment pour avoir conduit le premier test concluant portant sur l'un des paradoxes fondamentaux de la mécanique quantique, le paradoxe Einstein-Podolsky-Rosen. En 2022, il est colauréat du prix Nobel de physique aux côtés de John Clauser et Anton Zeilinger « pour les expériences avec des photons intriqués, établissant les violations des inégalités de Bell et ouvrant une voie pionnière vers l’informatique quantique ».
Les données de la mécanique quantique bouleversent totalement nos repères et ne relèvent pas de notre expérience quotidienne.
"A priori cette conception serait vraiment plus "raisonnable". Ainsi, par elle rendrait compte sans détour de l'accord de tout un chacun quant aux choses que nous voyons tous ; Je m'en détache avec réticence".
Nous nous accordons tous sur les choses que nous voyons, sur les phénomènes, même si nous ne voyons pas "le réel en soi", sur la couleur rouge par exemple, à supposer que nous ne soyons pas daltoniens.
Cette conception serait a priori plus raisonnable, a priori, indépendamment de son expérience en tant que physicien, mais Bernard d'Espagnat affirme s'en être détaché a posteriori, c'est-à-dire après avoir posé sur le réel un regard de physicien.
La physique lui a appris a posteriori que la conception "chosiste" est fausse. La physique lui a appris la fausseté de la conception "chosiste" par un enchaînement compliqué de faits expérimentaux et de lois reliant ces faits, par exemple les lois qui établissent la corrélation statistique de la mécanique quantique.
Si on conserve une conception "raisonnable" de objets, il est impossible de prédire des phénomènes incompatibles avec ceux qui sont observés en réalité.
La physique quantique observe qu'un électron peut occuper plusieurs positions à la fois ou encore qu'on ne peut en même temps déterminer la position et la vitesse d'une particule. Si on conserve la position "raisonnable", celle du bon sens, on ne peut pas rendre rendre compte de ces phénomènes et les prédire.
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