L'auteur :
Georges Duby, né le 7 octobre 1919 à Paris (Xe arrondissement) et mort le 3 décembre 1996 au Tholonet, est un universitaire et historien français. Spécialiste du Moyen Âge, il est membre de l'Académie française et professeur au Collège de France de 1970 à 1991. En 2019, son œuvre est publiée dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». Il est un des rares historiens à bénéficier d'un tel honneur, avec Hérodote, Thucydide, Froissart et Michelet.
La bataille de Bouvines :
La bataille de Bouvines est un affrontement militaire qui se déroula le dimanche 27 juillet 1214 près de Bouvines, dans le comté de Flandre (dans l'actuel département du Nord), en France, et opposant les troupes royales françaises de Philippe Auguste, renforcées par quelques milices communales, le tout constitué d'environ 7 000 combattants, à une coalition constituée de princes et seigneurs flamands, allemands et français renforcés de contingents anglais, équivalant à environ 9 000 combattants, menée par l’empereur du Saint-Empire Otton IV. La victoire est remportée par le roi de France et marque le début du déclin de la prédominance seigneuriale. Jean sans Terre, qui attaquait conjointement depuis la Saintonge, doit accepter le traité de Chinon et se retirer. Le 15 juin 1215, les barons anglais lui imposent la Grande Charte. Contraint de fuir, Otton IV est déposé et remplacé par Frédéric II.
Présentation de l'extrait :
"L'histoire contemporaine tente de dépasser les principes de l'histoire traditionnelle qui se contentait d'établir des séquences d'événements obéissant à un ordre éprouvé par une méthode rigoureuse. Elle n'hésite pas notamment, à entrer dans la problématique du sociologue, comme le fait Duby, qui nous montre les implications culturelles de la bataille de Bouvines, en même temps qu'il en retrace le souvenir tel qu'il s'est propagé à travers les siècles."
(André Roussel, Textes philosophiques, Terminales F,G,H nouveau programme, nouvelle édition, Nathan Technique, 1984)
L'extrait :
"Pour l'histoire positiviste - (...) - la bataille de Bouvines s'inscrivait expressément dans la dynamique d'une histoire du pouvoir. La journée formait comme un nœud, plus volumineux que d'autres, sur une chaîne continue de décisions, de tentatives, d'hésitations, de succès et d'échecs, tous alignés sur un seul vecteur, celui de l'évolution des Etats européens.
Une telle vision assignait au métier de l'historien deux objectifs. Etablir d'abord ce qui s'était vraiment passé à cet endroit le 27 juillet 1214. Prendre pour cela les documents comme le ferait un juge d'instruction, y dépister le mensonge, en faire surgir la vérité, confronter les témoins, réduire leurs contradictions, et pour reconstituer les maillons manquants, trier toutes les hypothèses, choisir les mieux assurées.
Après cela, situer le "fait vrai" à sa place exacte, en sa position à la fois résultante et causale, entre ses tenants et ses aboutissants. Deux buts à vrai dire inaccessibles. Puisque, nous le savons bien, tous ceux qui assistent à une bataille fussent-ils en plus haute éminence, sont des Fabrice (1) : ils ne voient que bousculade confuse ; nul n'a jamais perçu, nul ne percevra jamais dans sa vérité totale, ce tourbillon de mille actes enchevêtrés qui, dans la plaine de Bouvines, se mêlèrent inextricablement ce jour-là, entre midi et cinq heures du soir.
Et puisque les causes et les effets de cette bataille sont, au plein sens du terme, innombrables, insaisissables pour cette raison dans leur respective efficience. Or l'effort pour s'approcher de ces deux buts obligeait à l'abstraction, c'est-à-dire à traiter l'événement de 1214 comme un événement d'aujourd'hui.
Tendue dans une volonté obstinée d'exactitude ponctuelle, cette histoire, qui se voulait scientifique, négligeait en fait de se garder assez bien du contresens et de l'anachronisme. Car attentive à l'action politique, à ses motivations et à ses conséquences, elle inclinait inconsciemment à voir un peu Philippe Auguste comme Corneille voyait Pompée, c'est-à-dire comme un désir, comme une volonté, affrontés à d'autres désirs, dans l'immuabilité de la "nature humaine". Elle ne remarquait pas tous les glissements subtils qui avaient insensiblement modifié en Europe, au cours de vingt générations, le comportement des gens et la signification de leurs actes. Ces modifications très lentes qui, par exemple, interdisent de tenir pour un cuirassier de Reichshoffen enfant le chevalier de Bouvines.
C'est la raison qui me conduit à regarder cette bataille et la mémoire qu'elle a laissée en anthropologue (2), autrement dit à tenter de les bien voir, toutes deux, comme enveloppées dans un ensemble culturel différent de celui qui gouverne aujourd'hui notre rapport au monde.
Ce dessein oblige à trois démarches conjuguées. Puisque les marques de l'événement ne sauraient faire l'objet d'une interprétation convenable sans être au préalable replacées dans le système de culture qui reçut en son temps leur empreinte, il importe d'abord de se référer à tout ce que l'on sait pas ailleurs de cette culture, afin de critiquer les témoignages qui nous sont depuis parvenus.
Mais aussi, puisque l'événement est en lui-même extraordinaire, les traces exceptionnellement profondes qui en demeurent révèlent ce dont, dans l'ordinaire de la vie, on ne parle pas ou trop peu ; elles rassemblent, en un point précis de la durée et de l'étendue, une gerbe d'informations sur les manières de penser et d'agir, et plus précisément, puisqu'il est question d'un combat, sur la fonction militaire et ceux qui, dans la société de l'époque, étaient chargés de l'assumer : Bouvines est un lieu d'observation éminemment favorable pour qui essaie d'ébaucher une sociologie de la guerre au seuil du XIIIème siècle dans le nord-ouest de l'Europe.
Enfin ces traces instruisent d'autres manières sur le milieu culturel au sein duquel l'événement vient d'éclater, puis survit à son émergence. Elles font voir comment la perception du fait vécu se propage en ondes successives qui, peu à peu, dans le déploiement de l'espace et du temps, perdent de leur amplitude et se déforment.
Je me risquai donc à observer (...) l'action que l'imaginaire et l'oubli exercent sur une information, l'insidieuse pénétration du merveilleux, du légendaire et, tout au long d'une suite de commémorations, le destin d'un souvenir au sein d'un ensemble mouvant de représentations mentales."
Georges Duby, Le dimanche de Bouvines, Editions Gallimard, 1973.
Notes :
1. Héros stendhalien ayant assisté à la bataille de Waterloo
2. Anthropologie signifie "science de l'homme"
Questions :
1. Quels reproches Duby adresse-t-il à l'esprit et à la méthode de "l'histoire positiviste" ?
2. Quelle conception l'auteur se fait-il de la "nature humaine" ?
3. Etudiez les trois démarches anthropologiques dont parle l'auteur. Sont-elles, toutes les trois, également originales par rapport à la méthode historique classique ?
4. Que devient la vérité historique d'après ce texte ?
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