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Gilles Deleuze : Proust et les signes
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Gilles Deleuze, Proust et les signes, Presses Universitaires de France, collection Quadrige, 2021

L'auteur :

Gilles Deleuze est un philosophe français né à Paris dans le 17e arrondissement, le 18 janvier 1925 et mort dans le même arrondissement, le 4 novembre 1995. Des années 1960 jusqu'à sa mort, Deleuze a écrit une œuvre philosophique influente et complexe, à propos de la philosophie elle-même, de la littérature, de la politique, de la psychanalyse, du cinéma et de la peinture. Jusqu'à sa retraite en 1988, il fut également un professeur de philosophie renommé.

Avant-propos à la troisième édition :

La première partie de ce livre concerne l'émission et l'interprétation des signes tels qu'ils se présentent dans A la recherche du temps perdu. L'autre partie, qui fur ajoutée en bloc à la seconde édition, traite d'un problème différent, du point de vue de la composition de la Recherche. Cette deuxième partie est maintenant divisée en chapitres, dans un vœu de plus grande clarté. Elle se termine sur un texte qui a paru dans un volume collectif en Italie (Saggi e ricerche di Lietteratura Francese, XII, Bulzoni edit., 1973), et dont la version est remaniée.  (G.D.)

Extrait du chapitre I : les types de signes :

"En quoi consiste l'unité de A la recherche du temps perdu ? Nous savons du moins en quoi elle ne consiste pas. Elle ne consiste pas dans la mémoire, dans le souvenir, même involontaire.

L'essentiel de la Recherche n'est pas dans la madeleine ou les pavés. D'une part, la Recherche n'est pas simplement un effort de souvenir, une exploration de la mémoire : recherche doit être pris au sens fort, comme dans l'expression "recherche de la vérité".

D'autre part, le temps perdu n'est pas simplement le temps passé ; c'est aussi bien le temps qu'on perd, comme dans l'expression "perdre son temps".

Il va de soi que la mémoire intervient comme un moyen de la recherche, mais ce n'est pas le moyen le plus profond ; et le temps passé intervient comme une structure du temps, mais ce n'est pas la structure la plus profonde.

Chez Proust, les clochers de Martinville et la petite phrase de Vinteuil, qui ne font intervenir aucun souvenir, aucune résurrection du passé, l'emporteront toujours sur la madeleine et les pavés de Venise, qui dépendent de la mémoire, et, à ce titre, renvoient encore à une "explication matérielle". 

Il s'agit non pas d'une exposition de la mémoire involontaire, mais du récit d'un apprentissage. Plus précisément, apprentissage d'un homme de Lettres. Le côté de Méséglise et le côté de Guermantes sont moins les sources du souvenir que les matières premières, les lignes de l'apprentissage.

Ce sont les deux côtés d'une "formation". Proust insiste constamment sur ceci : à tel moment, le héros ne savait pas encore telle chose, il l'apprendra plus tard. Il était sous telle illusion, dont il finira par se défaire. D'où le mouvement des déceptions et des révélations, qui rythme toute la Recherche. On invoquera le platonisme de Proust : apprendre est encore se ressouvenir.

Mais, si important que soit son rôle, la mémoire n'intervient que comme le moyen d'un apprentissage qui la dépasse à la fois par ses buts et ses principes. La Recherche est tournée vers le futur, non vers le passé.

Apprendre concerne essentiellement les signes. les signes sont l'objet d'un apprentissage temporel, non pas d'un savoir abstrait. Apprendre, c'est d'abord considérer une matière, un objet, un être comme s'ils émettaient des signes à déchiffrer, à interpréter. 

Il n'y a pas d'apprenti qui ne soit "l'égyptologue" de quelque chose. On ne devient menuisier qu'en se faisant sensible aux signes du bois, ou médecin, sensible aux signes de la maladie.

La vocation est toujours prédestination par rapport à des signes.

Tout ce qui nous apprend quelque chose émet des signes, tout acte d'apprendre est une interprétation de signes ou de hiéroglyphes. L'œuvre de Proust est fondée, non pas sur l'exposition de la mémoire, mais sur l'apprentissage des signes.

Elle en tire don unité, et aussi son étonnant pluralisme. Le mot "signe" est un des mots les plus fréquents de la Recherche, notamment dans la systématisation finale qui constitue le Temps retrouvé. La Recherche se présente comme l'exploration des différents mondes des signes, qui s'organisent en cercles et se recoupent en certains points.

Car les signes sont spécifiques et constituent la matière de tel ou tel monde. On le voit déjà dans les personnages secondaires : Norpois et le chiffre diplomatique, Saint-Loup et les signes stratégiques, Cottard et les symptômes médicaux. Un homme peut être habile à déchiffrer les signes d'un domaine, mais rester idiot dans tout autre cas : ainsi Cottard, grand clinicien.

Bien plus, dans un domaine commun, les mondes se cloisonnent : les signes des Verdurin n'ont pas cours chez les Guermantes, inversement le style de Swann ou les hiéroglyphes de Charlus ne passent pas chez les Verdurin. L'unité de tous les mondes est qu'ils forment des systèmes de signes émis par des personnes, des objets, des matières ; on ne découvre aucune vérité, on n'apprend rien, sinon par déchiffrage et interprétation.

Mais la pluralité des mondes est que ces signes ne sont pas du même genre, n'ont pas la même manière d'apparaître, ne se laissent pas déchiffrer de la même façon, n'ont pas avec leur sens un rapport identique. Que les signes forment à la fois l'unité et la pluralité de la Recherche, nous devons vérifier cette hypothèse en considérant les mondes auxquels le héros participe directement..."

 

 

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