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Proposition d'explication :
Claude Lévi-Strauss montre dans ce texte la différence entre le bricoleur et l'ingénieur. La thèse de l'auteur est que le bricoleur, contrairement à l'ingénieur n'est pas définissable par un projet.
L'auteur donne pour étayer sa thèse les arguments suivants : a) Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; b) Le bricoleur, contrairement à l'ingénieur ne subordonne pas ces tâches à l'obtention de matières premières et d'outils conçus et procurés à la mesure de son projet ; c) l'ensemble des moyens du bricoleur se définit seulement par son instrumentalité.
L'auteur ne donne pas d'exemples. Nous essayerons d'en trouver.
"Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées : le bricoleur est capable d'exécuter toutes sortes de tâches. Il s'y connaît un peu dans plusieurs domaines : électricité, menuiserie, plomberie, maçonnerie, etc. Il n'est spécialisé dans aucune tâche particulière, contrairement à l'ingénieur qui n'est pas "polyvalent" dans son métier d'ingénieur, comme le bricoleur, mais qui s'est spécialisé dans un domaine précis telle que l'agronomie, la chimie, le génie médical, les sciences de la terre, le bâtiment, la mécanique, l'automobile, etc.
Le bricoleur refuse le principe de la "division du travail", il ressemble à ce sophiste de l'antiquité grecque, le modèle de tous les bricoleurs, qui se glorifiait de se suffire à lui-même en construisant sa propre maison, en fabriquant ses propre chaussures, en tissant ses propres vêtements.
En dehors de son domaine, l'ingénieur peut avoir des connaissances ou une vague idée de ce que font les autres ingénieurs, mais il lui est impossible, comme les "ingénieurs" et les savants de la Renaissance (Léonard de Vinci, Pic de la Mirandole) de maîtriser tous les savoirs et les techniques de son époque.
La multiplication des connaissances est si grande et l'extension des domaines d'application est si vaste, les problèmes sont si complexes aujourd'hui qu'un homme isolé ne peut les maitriser à lui tout seul.
Un ingénieur agronome, par exemple, n'aura qu'une vague idée de ce dont s'occupe un ingénieur en mécanique. Les ingénieurs témoignent de ce que l'on appelle la "division du travail" qui est intimement lié à la division et à la multiplication des savoirs et des savoir-faire et à la spécialisation dans la société moderne.
Contingence de l'outil et/ou des matériaux : un bricoleur ne subordonne pas les tâches qu'il veut effectuer à l'obtention de matières premières et d'outils, conçus et procurés à la mesure de son projet.
Nécessité des outils et des matériaux : un ingénieur subordonne nécessairement les tâches qu'il veut effectuer à l'obtention de matières premières et d'outils, conçues et procurés à la mesure de son projet.
L'ingénieur cherche d'abord à se procurer des matières premières et les outils et à rassembler les ouvriers dont il a besoin pour réaliser son projet, par exemple, s'il veut construire un viaduc, il choisira la maçonnerie, le béton, le métal comme le fer, l'acier ou l'aluminium et les ouvriers qui savent manier ces matériaux et utiliser les engins de chantier nécessaires à la construction de son viaduc.
Il ne construira pas, bien entendu, le viaduc à lui tout seul, mais il emploiera de nombreux ouvriers qualifiés, spécialisés dans une tâche particulière et employant des outils, mais surtout des machines ultra perfectionnées, il choisira soigneusement les matériaux en fonction d'un projet spécifique.
L'ingénieur va ensuite subordonner les matériaux, les outils, les machines et les ouvriers qui les utilisent à un "projet" : le viaduc tel qu'il figure sur un "plan".
Aristote distinguait quatre sortes de causes qui restent assez pertinentes aujourd'hui pour décrire le travail de l'ingénieur. La cause matérielle, la matière dont est constituée l'objet : un viaduc par exemple sera en béton, en pierre, en fer, en aluminium, en acier.... La cause efficiente : le travail des ouvriers pour construire le viaduc. La cause formelle : l'essence d'un viaduc, l'idée que l'ingénieur se fait d'un viaduc solide, bien construit, le dessin de ce viaduc sur un plan, le recours aux calculs mathématiques sur la résistance des matériaux et enfin la cause finale : ce en vue de quoi le viaduc est construit, la destination du viaduc : permettre à des automobiles, des camions et éventuellement des piétons de traverser en toute sécurité une rivière, une vallée, etc.
Le pont n'est pas l'ouvrage d'un seul homme, mais d'un ou plusieurs bureaux d'étude, dirigés par un ingénieur en chef et de dizaines ou de centaines d'ouvriers qualifiés, spécialisés dans une tâche précise.
Le métier d'ingénieur au sens moderne du terme s'apparente à celui de chercheur. Les chercheurs ne travaillent pas seuls, mais en collaboration avec d'autres chercheurs, d'autres scientifiques. La science n'est pas l'œuvre d'un seul homme, artiste, artisan ou bricoleur, mais d'une équipe.
Le bricoleur a bien un projet, comme l'ingénieur, mais à la différence de l'ingénieur il ne travaille pas en équipe et ne subordonne pas chacune de ses tâches à l'obtention de matières premières et d'outils, conçus et procurés à la mesure de son projet.
Claude Lévi-Strauss qualifie son "univers instrumental", c'est-à-dire les outils et les matériaux qu'il emploie de "clos", c'est-à-dire de fini, de limité. Le bricoleur utilisera les outils et les matériaux qu'il a à sa disposition dans son atelier. S'il lui manque tel ou tel outil ou tel ou tel matériaux, il les remplacera par un autre, son ingéniosité suppléera au manque.
Lévi-Strauss fait peut-être allusion à la distinction entre l'univers clos et l'univers infini qui caractérise, selon Alexandre Koyré le passage de la cosmologie antique (Ptolémée) à la science moderne (Galilée).
La règle du bricoleur est de s'arranger avec les "moyens du bord", avec un ensemble fini d'outils et de matériau hétéroclites, c'est-à-dire fait d'un mélange d'éléments disparates, d'outils et de matériau qui ne vont pas ensemble, qui ne concourent pas a priori à construire une œuvre cohérente.
Les outils et les matériau du bricoleur n'ont pas été choisis en vue d'un "projet" déterminé, mais rassemblés au hasard, de façon contingente et non nécessaire, de ses trouvailles. Claude Lévi-Strauss explique qu'ils sont le "résultat contingent" des occasions qui se sont présentées de renouveler ou d'enrichir le stock ou de l'entretenir avec les résidus de constructions ou de destructions antérieures.
Le bricoleur fait donc avec les matériaux et les outils qu'il a sous main, que le hasard a rassemblé pour lui en vertu du principe du "ça peut toujours servir".
L'ingénieur au contraire n'a pas d'atelier, il ne collectionne pas ses outils et ses matériaux "au hasard", il les commande à l'extérieur et les met au service d'un projet bien défini, d'un plan préalable à l'exécution de l'œuvre.
Pour reprendre le vocabulaire d'Aristote, la "cause formelle" précède nécessairement chez lui la "cause matérielle", au lieu que chez le bricoleur, c'est la cause matérielle qui précède de façon contingente la cause formelle puisque ce sont les outils et les matériaux qu'il a sous la main en vertu du principe du "ça peut toujours servir" qui vont déterminer son projet.
Le bricoleur ne dispose pas d'autant d'ensemble instrumentaux que de genres de projet (du moins en théorie), mais d'un seul ou éventuellement de plusieurs projets qui dépendent des ensembles instrumentaux dont il dispose.
Le projet un bricoleur se définit, explique Claude Lévi-Strauss par son "instrumentalité", à savoir que c'est l'instrument qui détermine le projet au lieu que chez l'ingénieur, c'est au contraire le projet qui détermine l'instrument.
Les éléments matériaux ou outils, utilisés par le bricoleur sont "à demi particularisés" : le bricoleur n'a pas besoin de l'équipement, du savoir et du savoir faire d'un plombier, d'un électricien, d'un couvreur, d'un carreleur professionnel, mais il utilise les matériaux et les outils dont il dispose dans un but précis et déterminé.
Chaque élément représente un ensemble de relations à la fois concrètes et virtuelles, concrètes parce qu'ils peuvent réellement servir en tant qu'outils ou en tant que matériaux, virtuels parce qu'ils ne servent pour l'instant à rien, mais qu'ils pourraient éventuellement servir un jour à quelque chose.
Ce sont des "opérateurs" précise Claude Lévi-Strauss qui emploie ici un concept issu des mathématiques. Les matériaux et les outils dont se sert le bricoleur sont des "opérateurs". Un opérateur est un signe mathématique qui établit une relation entre deux nombres : "plus", "moins", "divisé par", "multiplié par", une barre de fraction, une racine carré ou cubique, un exposant... sont des opérateurs.
Les matériaux et les outils du bricoleur lui permettent d'effectuer des opérations, c'est à dire qu'ils peuvent être utilisés concrètement, mais ce sont des opérateurs virtuels et non réels, car "ils sont utilisables en vue d'opérations quelconques au sein d'un type" et non en vue d'opérations nécessaires au sein d'un projet.
En essayant de comprendre et de caractériser l'état d'esprit du bricoleur par rapport à celui de l'ingénieur, Claude Lévi-Strauss n'entend pas établir une hiérarchie entre les deux activités, mais il veut redonner du sens et de la valeur à l'activité du bricoleur.
Si l'on replace son analyse dans le contexte plus général de la Pensée sauvage, il veut rendre justice à d'autres manières de penser et d'agir que celles de la science et de la technique occidentale.
Claude Lévi-Strauss cherche à décrire dans La Pensée sauvage les mécanismes de la pensée en tant qu'attribut universel de l'esprit humain. Pour lui, la pensée sauvage est présente en tout homme tant qu'elle n'a pas été cultivée et domestiquée à "des fins de rendement". Lévi-Strauss met en opposition l'utilité immédiate de la science et des connaissances dont a besoin la communauté pour se reproduire, avec une forme de pensée adaptée aux besoins sociaux ou de productivité des sociétés modernes. La pensée sauvage est "bricoleuse", la pensée moderne est "ingénieuse". Aucun mode de pensée et d'action n'est "supérieure" à l'autre.
Le texte de Lévi-Strauss nous suggère également de ne pas privilégier la "pensée calculante" et de repenser le travail pour le rendre plus intéressant et plus créatif.
On peut s'interroger sur la pertinence de la notion de « bricolage ». Existe-t-il encore, dans nos sociétés modernes, d’authentiques bricoleurs tels que Lévi-Strauss les décrit. Les bricoleurs vont se ravitailler en outils et en matériaux dans les magasins de bricolage. Ce qu’il faut retenir de ce texte, ce n’est pas la lettre, mais l’esprit du bricolage qui suppose inventivité et créativité.
En réhabilitant des matériaux de récupération, le bricoleur utilise la "société de consommation" au lieu de la subir, il récupère, répare, réhabilite au lieu de consommer passivement. Les artistes, les artisans, les sauvages, les couturières, les cordonniers, les cuisiniers, les boulangers, les petits producteurs, les compagnons d'Emmaüs de l'abbé Pierre sont, chacun à leur manière, des bricoleurs. Ils en ont en tout cas l'esprit.
En réparant, en cousant, en ressemelant, "en faisant du neuf avec du vieux", en prolongeant la durée de vie des produits de consommation, les bricoleurs font obstacle à leur "obsolescence programmée".
N'est-il pas préférable de faire réparer ses chaussures chez un cordonnier que de les jeter à la poubelle sous prétexte que les semelles se décollent ? Les bricoleurs sont un utile contrepoids à l’hégémonie de la pensée calculante des ingénieurs. Tant qu’il y aura des bricoleurs, la société continuera à marcher sur ses deux jambes.
Comme le dit Honoré de Balzac dans Le Cabinet des antiques, cité en épigraphe de la Pensée sauvage : "Il n'y a rien au monde que les Sauvages, les paysans et les gens de province pour étudier à fond leurs affaires dans tous les sens ; aussi quand ils arrivent de la Pensée au Fait, trouvez-vous les choses complètes."
Note : Je relève un commentaire très intéressant sur Agoravox : "Les capacités du bricoleur sont des freins à son potentiel de consommateur de services et de produits finis, ce qui va dans le sens inverse de celui d’une économie de marché fondée sur le capitalisme. Ce que L.S. veut montrer, c’est que l’individu membre d’une société « sauvage » a une pensée (titre du livre) mais aussi des techniques structurées les unes et les autres autour de l’impératif dune autonomie liée à l’autarcie.
Les analyses de L.S. vont plus loin qu’une simple étude anthropologique. Elles montrent par effet de miroir qu’en vivant dans une société productiviste fondée sur les gains réalisés par les circuits commerciaux dans lesquels la rationalisation abaisse le coût de production, l’individu perd son autonomie."
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