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Jean-Paul Brighelli

Le Point.fr - Publié le 10/09/2013 à 15:44

Le simple rappel des principes républicains est salutaire, mais ne règle pas le détail. Il suffit pourtant à faire hurler les musulmans, constate Brighelli.


En 2011, à Toulouse, des femmes voilées manifestent contre une laïcité qui, selon elles, "vise à éliminer les musulmans". En 2011, à Toulouse, des femmes voilées manifestent contre une laïcité qui, selon elles, "vise à éliminer les musulmans". © Rémy Gabalda / AFP

 

 
Par

 

 

 

 

Je ne saurais être hostile à rien de ce qui peut défendre ou étendre les territoires perdus de la laïcité. La charte punaisée par Vincent Peillon sur tous les établissements scolaires de France a donc, a priori, toute ma faveur... Mais elle a tous les défauts des chartes : elle égrène des généralités, sans nommer vraiment son objet - et, du coup, sans prévoir de sanctions contre ceux qui écorneraient les grands principes.


Des généralités, disais-je... En théorie, nous pourrions tous les contresigner les yeux fermés - ne sommes-nous pas tous "enfants de la Patri-ie"... Mais certains, déjà, s'ingénient à critiquer l'incritiquable - se sentiraient-ils visés ? Ainsi, Dalil Boubakeur, le nouveau président du Conseil du culte musulman, qui craint de "voir les musulmans de France stigmatisés dans leur ensemble et que cette interdiction ne soit perçue comme trop brutale" : "90 % des musulmans, ajoute-t-il, vont avoir l'impression d'être visés par cette charte, alors que, dans 99 % des cas, ils ne posent aucun problème à la laïcité".

 

Ah bon ? Où est-il question d'islam dans les quinze articles ? Dalil Boubakeur serait-il de ceux qui rient avant même qu'on les chatouille ? Tout comme Abdallah Zekri, président de l'Observatoire contre l'islamophobie : "Cette charte a été faite soi-disant pour combattre le communautariste. Qui dit communautarisme... Forcément, je me sens visé, parce que maintenant quand on parle de communautarisme, on parle de musulmans."


"Suivez mon regard..."

 

Et on le laisse s'exprimer ? Ne faudrait-il pas le renvoyer sur les bancs de l'école pour lui apprendre (article 1 de la charte) que "la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale" et que le mot "communauté" ici ne s'écrit qu'au singulier ? Nous sommes français - c'est tout, et c'est assez glorieux comme ça. Nous avons inventé Voltaire et Diderot, et les Lumières. Nous autorisons les femmes à piloter leur voiture - ce qu'elles n'ont pas le droit de faire en Arabie saoudite, qui veille sur le respect de l'enseignement du Prophète, béni soit son nom, dont les diverses épouses ne conduisaient pas, paraît-il. Nous les autorisons à se balader en bikini sur les plages - et même à aller déguster dans cette tenue les glaces de Sénéquier, alors que des islamistes forcenés menacent de mort, à l'heure où j'écris, les participantes au concours de Miss Monde à Bali, en les accusant d'être des créatures dépravées. Nous ne leur imposons pas des tenues aberrantes, voile et gants compris, par 40 degrés à l'ombre - comme j'en ai vu une dans la calanque de Morgiou la semaine dernière, portant son dernier-né en suant des cordes, pendant que son homme, en bermuda, étalait sa barbe sur son tee-shirt. Mais le même Boubakeur a cru bon d'ajouter : "Il y a aussi ce rappel à l'égalité fille-garçon... Suivez mon regard..." - eh oui, je suis votre regard, et je constate qu'il y en a qui ne croient évidemment pas que les femmes sont les égales des hommes.


Nous sommes un État laïque, c'est-à-dire que nous autorisons toutes les superstitions dans l'espace privé - et même dans la rue : nous sommes laïques et tolérants. Nous autorisons aussi certains responsables religieux à proférer, en public, des énormités plus grosses qu'eux.


Une charte ne fait pas dans le détail

 

Du coup, la présidente du Front national a beau jeu de se moquer d'une charte qu'elle qualifie de "gesticulation médiatique". Et la PEEP, la fédération de parents d'élèves de l'enseignement public, regrette par la voix de sa présidente qu'il n'y ait pas dans la charte d'éclaircissements sur les sapins de Noël...


C'est que, chère madame, une charte ne fait pas le détail. Elle énonce des principes - et Vincent Peillon les a résumés en une phrase : "La laïcité est un combat, non pas contre certains, mais pour tous, pour ce qui rassemble et doit rassembler tout le monde", a-t-il déclaré en inaugurant son texte dans un collège de La Ferté-sous-Jouarre. Alors, que les sapins de Noël (qui sont un symbole païen archaïque, et non chrétien, soit dit en passant) soient retirés des écoles par quelques collabos sous prétexte qu'ils pourraient choquer ceux qui ne fêtent pas la naissance du Christ (moi non plus, par parenthèse, mais ça ne m'empêche pas d'offrir des cadeaux à mes enfants) ; que la grande crèche provençale installée depuis des lustres dans la Bourse de Marseille ait été supprimée par Jean-Claude Gaudin de peur de mécontenter les 13e, 14e et 15e arrondissements (en sus du 1er et de quelques autres...) ; que le halal envahisse les cantines ou que l'on aménage les horaires de piscine pour que d'aucunes aillent y faire tremper leurs convictions - tout cela n'est pas du ressort de la charte. C'est du ressort de la loi - et nous aimerions tous que la loi, justement, soit claire, pour une fois.

 

Il en est des chartes comme des lois : il faudrait des décrets d'application. Il faudrait définir espace privé (chez soi, à mon sens) et espace public - le reste. Expliquer qu'une tenue discriminante n'a pas à être tolérée dans une République égalitaire - et que le libre arbitre ne peut être invoqué lorsqu'il s'agit de l'opium du peuple.


La coutume n'excuse rien

 

Lundi soir, sur Arte, de doctes imbéciles expliquaient à Jean-Pierre Obin, qui n'en revenait pas, qu'il fallait autoriser une bonne fois pour toutes les mères voilées à accompagner les enfants lors des sorties scolaires. Eh bien, non, une sortie scolaire, c'est l'école hors ses murs, et la superstition ne contaminera pas, autant qu'il dépend de nous, nos élèves. Allez expliquer ça à Geneviève Fioraso, toujours persuadée que c'est un progrès que de voir des filles voilées s'insinuer dans l'espace universitaire...


Mais voilà, j'ai peur que les décrets d'application manquent à tout jamais - et ce sera à nous de trouver un modus vivendi. Nous, enseignants confrontés aux superstitions anti-scientifiques ; nous, infirmiers et médecins agressés parce qu'ils sont des hommes qui veulent sauver des femmes ; nous, gamines sommées de suivre des prescriptions médiévales - et la coutume n'excuse rien : si nous suivions les coutumes du XIVe siècle, que ferions-nous à ceux qui ne sont pas chrétiens ? Mais fort heureusement, le Soleil a continué à briller, la Terre à tourner (si, si, elle tourne, et Darwin est son prophète !) et nous ne brûlons plus d'infidèles - et nous aimerions assez que plus personne ne lapide qui que ce soit dans le monde ou ne se sente agressé dès qu'on lui dit ses quatre vérités.

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