Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
Charles Baudelaire (1821-1867)
Ce poème, paru seulement en 1859, comportant quatre quatrains composés d'alexandrins en rimes croisées, apparaît dans la section "Spleen et Idéal" des Fleurs du Mal.
L'idée initiale remonterait à un incident du voyage à la Réunion (1841). Pour symboliser le poète, Baudelaire ne songe ni à l'aigle royal des romantiques, ni à la solitude orgueilleuse du condor, décrite par Leconte de Lisle. Il choisit « un symbole plus douloureux » : l'albatros représente « la dualité de l'homme » cloué au sol et aspirant à l'infini ; il représente surtout le poète, cet incompris.
Le poème ressemble à un sonnet, mais n'en est pas un. Il se présente sous la forme de quatre strophes de quatre vers chacune qui manifestent typographiquement (en poésie le fond est inséparable de la forme, ce que le poète dit de la manière dont il le dit) le thème de la symétrie, de la correspondance et de la dualité : symétrie des ailes de l'albatros, correspondance entre le bateau et l'oiseau, le poète et l'albatros, dualité entre la liberté et la capture, la noblesse et la trivialité, le ciel et la terre, le fini et l'infini, le poète et les autres hommes.
Il a vraisemblablement été inspiré à Baudelaire par son voyage en bateau à destination de l'île Bourbon alors qu'il avait à peine 20 ans. La « pêche à l'albatros » (avec une ligne portant un liège et un triangle de fer amorcé à la viande) était traditionnelle à bord des voiliers au « grand long cours » au-delà des trois caps. L'instrument de pêche triangulaire servait d'ailleurs d'emblème à l'association des anciens marins cap-horniers.
"albatros", nom masculin (1748, de l'anglais albatross, altération du portuguais alcatraz, "pélican, albatros", probablement d'une langue indigène d'Amérique ; 1575, alcatraz en français). Le plus grand des oiseaux de mer, palmipède au plumage blanc et gris, au bec crochu, vivant souvent en vastes colonies (il ne regagne la terre que pour y nicher et c'est le mâle qui nourrit les petits) ; Pierre Loti n'est guère tendre avec l'albatros : "Les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bête de mouton." (Le Petit Robert)
L'albatros était souvent vu par les marins de l'époque comme malfaisant car un homme tombé à la mer (qu'on ne pouvait pas en général repêcher) était aussitôt attaqué à coups de bec par les albatros.
Baudelaire n'avait pas choisi cet embarquement de plein gré : il y avait été contraint par son beau-père, le Général Aupick, qui espérait ainsi le « corriger de ses inconduites » et s'il détesta l'expérience et ne s'intégra pas à l'équipage, il fut néanmoins marqué par ce voyage qui influença son œuvre.
"vaste oiseau des mers" : remarquer le pluriel "des mers", alors que le dictionnaire définit "platement" l'albatros comme un "oiseau de mer" (dénotation) : "oiseau de mer" ne dirait rien de plus de ce qu'est l'albatros par définition, le procédé (synecdoque inverse, le pluriel pour le singulier) transforme la définition en périphrase et lui confère une dimension connotative. Le caractère "poétique" ne réside pas nécessairement dans les grandes figures de style ou les constructions syntaxiques, il peut tenir à un élément discret, quasiment inaperçu. Le poète fait évidemment ici tout à fait autre chose que de rappeler au lecteur ce qu'est un albatros.
S'intégrant au même champ lexical que "vastes", voyage", "glissant", "gouffres", "rois", "azur", "grandes", "voyageur", "ailé", "volait", "nuées", "tempête", "géant", "mers" ("oiseaux des mers") contribue au tissage d'une isotopie de l'ampleur, de la "vastitude". En tout état de cause "oiseau des mers" peut s'analyser comme une métaphore, c'est-à-dire, pour reprendre l'expression de Valéry, comme une "transfiguration".
L'albatros exilé sur le sol porte un nom d'origine étrangère. Le thème de "l'Etranger", du voyageur (en allemand et en anglais, "Wanderer") est un thème symboliste hérité du romantisme.
L'albatros n'est pas seulement ce magnifique oiseau blanc, ce "vaste oiseau des mers" ; il est aussi, pour Baudelaire, le symbole du poète maudit et incompris par ses contemporains et, plus généralement, de la chute de l'âme exilée sur la terre.
Mais l'explication des trois premiers quatrains du poème n'apparaît que dans le quatrième quatrain et oblige alors le lecteur à relire le poème pour saisir les péripéties de ce qui apparaît rétrospectivement comme une parabole.
Le premier quatrain est rédigé au présent de vérité générale et débute par l'adverbe "souvent" : il ne s'agit pas seulement de raconter une anecdote, mais de souligner le caractère compulsif de la capture des albatros, "indolents compagnons de voyage" (remarquer les assonances en "o").
"Pour s'amuser" : on est ici en présence du thème pascalien du divertissement. Les hommes se divertissent, se détournent de l'essentiel en se livrant à des "occupations", pour "meubler" l'ennui, en particulier la chasse.
"Indolent" signifie insouciant, qui n'est pas atteint par les soucis, la douleur (et donc l'idée d'ataraxie, de sérénité, d'absence de troubles), mais aussi de vie aristocratique : l'albatros n'a pas besoin de "travailler", de faire d'efforts, l'envergure de ses ailes (jusqu'à 3,50 m. chez l'albatros hurleur) lui permet de se laisser porter par les courants.
Le poète ne prend pas le parti de l'équipage à propos des superstitions concernant les albatros qui attaqueraient les hommes tombés à la mer - il faut bien que la victime soit coupable et on se donne toujours de bonnes raisons de mal faire ; comme le dit Pascal, "on ne fait le mal si pleinement ni si gaiement que quand on le fait par conscience." - mais celui de l'albatros et s'indigne de la cruauté du traitement qu'ils infligent à l'oiseau. L'albatros évoque le Christ, "bouc émissaire" tourné en dérision et finalement crucifié par les hommes et Socrate, lynché par ses compagnons, dans le mythe de la caverne de Platon (République, VII).
"indolents compagnons de voyage" (10 syllabes) : l'oiseau se trouve dans une "proximité lointaine", dans une distance juste avec l'homme ; celui qui "habite la terre en poète" (Hölderlin) et non en prédateur contemple l'oiseau et se réjouit, tandis que les autres le "prennent". "Habiter la terre en poètes", c'est laisser toute sa place à l'imagination et au désir, ne pas réduire le désir au besoin ("utiliser" l’albatros).
L'adjectif "vaste" s'applique à la mer plutôt qu’à l'oiseau (oiseau des vastes mers) et en tout état de cause ce n'est pas l'oiseau qui est "vaste", mais l'envergure de ses ailes ; on voit bien ici, qu'il s'agisse d'un hypallage (transfert d'un adjectif sur un autre terme que le terme attendu) ou d'une "épithète impertinente" d'un procédé propre au langage poétique comme recherche d'une intelligibilité nouvelle.
La périphrase (6 syllabes) "vastes oiseaux des mers" permet de dire (et de faire voir) deux choses à la fois, ce que l'impératif de détermination univoque de la prose ne permet pas : la majesté de l'albatros et la vastitude de la mer... "des albatros, vastes oiseaux des mers qui suivent indolents compagnons de voyage" se poursuit sur deux vers (enjambement) ; la syntaxe épouse la constance majestueuse du vol de l'oiseau, voilier "au long cours".
"Le navire glissant sur les gouffres amers" : "le" navire, au lieu de "les" navires (synecdoque) : on a ici la figure inverse de "oiseau des mers", le singulier à la place du pluriel ; le poète fait plus qu'informer le lecteur du fait que les albatros suivent "les" navires, il "fait voir" et il singularise : "singulariser" est le contraire de "banaliser" ; remarquer l'allitération en "g" : glissant, gouffres ; "gouffres amers" est une périphrase pour désigner l'océan et fait penser à une épithète homérique, mais il s'agit aussi d'une métaphore. Les "gouffres amers", c'est aussi la tragédie (la profondeur sous la surface), l'amertume de la vie humaine et l'inévitable naufrage final (la mort). Il y a donc un parallélisme entre "les navires glissant sur les gouffres amers" et l'albatros qui semble échapper aux "gouffres amers", à la condition humaine (le travail, la souffrance, la mort).
"A peine les ont-ils déposés sur les planches" : "planches" désigne par métonymie le pont du bateau et le bateau lui-même ; "les planches" désignent aussi la scène de théâtre (monter sur les planches). Le "vaste oiseau des mers" est réduit au rôle de pitre, de clown, à un objet d'amusement. Plus généralement, le mot "planche" établit une analogie entre l'existence humaine et l'illusion théâtrale, analogie que l'on trouve chez les Stoïciens, dans la sensibilité baroque et chez Blaise Pascal.
Les hommes d'équipage se sont emparés de l'albatros (déposés) ; ils ont transformé le "roi de l'azur" (périphrase hyperbolique) en objet ; le poète joue sur le double sens de "déposer" : poser par terre et destituer (déposer un souverain, c'est le priver de sa souveraineté)... "maladroits et honteux", "comique et laid" : les sonorités cacophoniques des deux syntagmes adjectivaux soulignent l'idée de maladresse et de laideur ; les antithèses mélioratives et péjoratives et les chiasmes "voyageur ailé" / "gauche et veule", "beau" / "comique et laid", la déchéance de l'oiseau.
Contrairement aux autres strophes, composées d'une seule phrase chacune (enjambements), remarquables par leur ampleur, leur élégance et leur harmonie, la troisième strophe comporte trois phrases. La syntaxe heurtée et les trois points d'exclamation soulignent le caractère grotesque et discordant de la scène.
Les deux derniers vers du second quatrain :
"Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux"
... fait écho aux deux derniers vers du premier quatrain :
"Qui suivent, indolents compagnons de voyage
Le navire glissant sur les gouffres amers."
On étudiera, en rapport avec la notion "d'écart" (et ici, plus précisément, d'inversion) par laquelle Paul Valéry caractérisait la poésie, la structure syntaxique de cette phrase (variété d'hyperbate) : verbe + adverbe (long de 4 syllabes) de manière + groupe nominal COD (adjectif possessif + un nom encadré par deux adjectifs épithètes) + un syntagme nominal + un infinitif suivi d'une locution prépositionnelle et d'un pronom personnel, que l'on pourra comparer avec "le degré zéro de l'écriture" : "Laissent traîner piteusement leurs grandes ailes blanches à côté d'eux comme des avirons."
N.B. : L’hyperbate (substantif féminin), du grec huper (« au-delà, au-dessus ») et bainein (« aller ») soit huperbatos (« inversion »), est une figure de style qui consiste à séparer deux mots normalement assemblés en intercalant un ou plusieurs autres mots; c'est le fait de prolonger la phrase, par ajout d'un élément qui se trouve ainsi déplacé. L'hyperbate est souvent une forme de mise en relief de mots, rejetés en fin de phrase, comme des adjectifs placés ainsi en dislocation.
Les ailes des albatros sont comparés à des objets, à des avirons, elles ne font pour ainsi dire plus partie de leurs corps ("traîner à côté d'eux"). Les albatros n'ont pas besoin d'avirons ; ces avirons sont ici comme des béquilles et anticipent le vers 12 : "l'autre mime en boitant l'infirme qui volait !". En capturant les albatros, les hommes d'équipage les ont arrachés à leur essence et les ont transformés en objets désormais incapables de parler leur propre langue, de répondre à leur vocation propre. Mais plus gravement encore, ils ont détruit l'analogie, la correspondance entre l'albatros et le navire, la dimension poétique de leur propre existence : la voilure.
En capturant les albatros, en défigurant le monde au lieu de le transfigurer ( les oiseaux de mer sont les premières victimes des "marées noires", mais non les seules), les hommes ne comprennent pas qu'ils s'avilissent et se détruisent eux-mêmes.
Ce n'est pas seulement aux albatros qu'en ont les hommes d'équipage, mais au mot liberté que leur vol inscrit dans l'azur ; de même que ce n'est pas seulement à la personne des poètes qu'en ont les autres hommes mais au souci du verbe dont ils sont porteurs, au désir de "donner un sens plus pur aux mots de la tribu" (Stéphane Mallarmé, Le Tombeau d'Edgar Poe), et de permettre au langage de n'être, comme l'albatros qu'une "forme pure" et de ne "servir" à rien.
"Maladroits et honteux", "gauche et veule" : les albatros sont personnifiés, le poète leur prête des sentiments humains et s'identifie à eux dans un mouvement de "sympathie" inverse à celui des matelots : ce qui provoque le rire des hommes d'équipage suscite la compassion du poète. Ce n'est que dans le dernier quatrain que l'on comprend que cette compassion doit être prise au sens littéral ("cum-patere", souffrir avec) : le poète souffre avec les albatros parce qu'il est lui-même un albatros.
Le "prince des nuées", "le roi de l'azur" (remarquer la rime interne "rois", "maladroits") est devenu un objet de risée, un "bouc émissaire" sur lequel se déchaînent toutes les tensions accumulées au cours du voyage entre les hommes d'équipage.
"L'un agace son bec avec un brûle-gueule
L'autre mime en boitant l'infirme qui volait"
Remarquer les allitérations "agace son", la rime interne bec/avec et le lexique familier : "brûle-gueule" (pipe à tuyau court : les matelots s'amusent à faire semblant de faire fumer l'oiseau) et l'opposition entre le présent d'énonciation "mime" et le gérondif "en boitant" avec l'imparfait "qui volait" ; Baudelaire condense de façon saisissante la déchéance de l'albatros dans la construction grammaticale et syntaxique, dans le rythme "boiteux" : "l'autre mime" (3) "en boitant" (3) "l'infirme qui volait" (6) et dans la rime interne : "mime"/"infirme". Le "prince des nuées" est livré aux outrages dans une scène d'un réalisme trivial.
"Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer" ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher."
La périphrase hyperbolique "prince des nuées" (vers 13) désignant l'albatros rappelle "roi de l'azur" (vers 6) ; on remarquera la rupture de construction (anacoluthe) : "exilé sur le sol"... "ses ailes" qui exprime syntaxiquement la distance entre l'albatros et les hommes d'équipage, entre l'azur et le pont du bateau, entre le poète et les autres hommes.
Dans les deux derniers vers, le poète est totalement identifié à l'albatros, identification préparée par le passage du pluriel ("ces rois de l'azur") au singulier ("ce voyageur ailé") : on passe d'une comparaison ("semblable au prince des nuées") à une métaphore "in absentia" (le comparant "albatros" n'est présent que sous la forme d'une métonymie : "ses ailes")
Le Poète "se rit de l'archer" car il plane si haut que les flèches ne peuvent l'atteindre, mais il est lui impossible de demeurer toujours dans l'élément spirituel ; il est obligé de "gagner sa vie", de se mêler aux autres hommes, de vivre dans un siècle où les valeurs spirituelles n'ont plus aucun sens, où seul compte l'argent et la réussite sociale, de se plier aux règles d'une existence banale, sans grandeur et sans noblesse, strictement réduite à la satisfaction des besoins matériels, à l'observance d'une morale sociale hypocrite et desséchante et à de vagues devoirs religieux (si Dieu existe, il est prudent de faire un petit placement de ce côté-là, on ne sait jamais !), de s'exiler sur le sol où ce qui était un avantage (le libre jeu des émotions, de la sensibilité et des facultés créatrices) devient un obstacle insurmontable, et où, par un paradoxe d'une ironie tragique qu'exprime la clausule du poème : "ses ailes de géant l'empêchent de marcher".
Cette conception est aux antipodes de l'optimisme prophétique d'un Victor Hugo, assuré que le peuple écoute les paroles du poète ; sans doute tient-elle à la situation sociale de Baudelaire, à des facteurs caractériels, à une "élection" à la souveraineté de la souffrance, la grande initiatrice.
Sur le plan de l'Histoire littéraire, elle relève de la rencontre entre un tempérament et l'aggravation du "mal du siècle" illustré par François-René de Chateaubriand - la notion de "poète maudit" se trouve dans la figure de Chatterton d'Alfred de Vigny qui se suicide parce qu'il ne peut vivre en ce monde, mais c'est Verlaine qui inventera l'expression.
L'Albatros est un poème "programmatique", une "mise en abyme" des Fleurs du Mal, au même titre que le sonnet des Correspondances, le premier parce que Baudelaire y exprime la situation du poète dans la société de son temps, le second parce qu'il y définit l'essence de la poésie.
L'Albatros nous incite à nous poser à nouveau ces deux questions : qu'est-ce qu'un poète ? Qu'est-ce que la poésie ? Le poète et le créateur authentique sont bien souvent des "parias" et les désillusions de la vie terrestre donnent parfois envie, comme dit Socrate dans le Phédon, "de quitter le tombeau du corps pour s'évader au plus vite d'ici-bas vers là-haut".
"Victorieusement fuit le suicide beau." (Stéphane Mallarmé) : peut-être faudrait-il tempérer le pessimisme du "poète maudit" et lutter contre la tentation de l'isolement et du désespoir, car après tout c'est ici que se creusent les "gouffres amers", mais aussi que s'élèvent les hauteurs du ciel où voguent les albatros, c'est ici que les artistes, les poètes et les prophètes naissent parmi les hommes, leurs "compagnons de voyage" non pour s'évader du monde, mais pour le transfigurer, pour y faire naître la beauté, la joie, l'amour et la lumière, y compris dans "les cœurs vulgaires" et si l'albatros est le symbole de l'âme déchue, il est aussi, par la "promesse de bonheur" que suggère sa beauté, celui de l'espérance.
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