
François-René de Chateaubriand par Girodet (1809)
"En mettant la tête hors de l'entrepont, je fus frappé d'un spectacle sublime. Le bâtiment avait essayé de virer de bord ; mais n'ayant pu y parvenir, il s'était affalé sous le vent. A la lueur de la lune écornée, qui émergeait des nuages pour s'y replonger aussitôt, on découvrait sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune, des côtes hérissées de rochers. La mer boursouflait ses flots comme des monts dans le canal où nous nous trouvions engouffrés ; tantôt ils s'épanouissaient en écumes et en étincelles ; tantôt ils n'offraient qu'une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches noires, cuivrées, verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les vagissements de l'abîme et ceux du vent étaient confondus ; l'instant d'après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment sortaient des bruits qui faisaient battre le coeur aux plus intrépides matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d'eau s'écoulaient en tourbillonnant, comme à l'échappée d'une écluse. Au milieu de ce fracas, rien n'était aussi alarmant qu'un certain murmure sourd, pareil à celui d'un vase qui se remplit.
Éclairés d'un falot et contenus sous des plombs, des portulans, des cartes, des journaux de route étaient déployés sur une cage à poulets. Dans l'habitacle de la boussole une rafale avait éteint la lampe. Chacun parlait diversement de la terre. Nous étions entrés dans la Manche, sans nous en apercevoir ; le vaisseau, bronchant à chaque vague, courait en dérive entre l'île de Guernesey et celle d'Aurigny, Le naufrage parut inévitable, et les passagers serrèrent ce qu'ils avaient de plus précieux afin de le sauver."
Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, Livre VII, Les Natchez

Claude Joseph Vernet, Tempête avec naufrage d'un vaisseau (1770)
Ce tableau de Claude Joseph Vernet pourrait servir d'illustration au texte de Chateaubriand qui est, lui aussi, à sa manière un "tableau". Mais tandis que le spectateur de la superbe "marine" de Vernet demeure, malgré tout, extérieur à la scène, Chateaubriand amène le lecteur à partager aussi bien son angoisse face au "naufrage inévitable" que sa stupéfaction devant le spectacle "sublime" de la nature déchaînée.
Ce texte est extrait des Mémoires d'outre-tombe de François-René de Chateaubriand (1748-1848), précurseur du romantisme. Il s'agit d'un texte autobiographique (le narrateur est l'auteur lui-même). A son retour d'Amérique du Nord, en 1791, le narrateur essuie aux abords des îles anglo-normandes une terrible tempête. Le narrateur se trouve dans une situation de danger extrême. Il est partagé entre deux états d'âme contradictoires : la peur de mourir et la stupéfaction devant le caractère "sublime" de la tempête.
Comment fait-il partager au lecteur ses impressions ?
Nous étudierons dans une première partie l'atmosphère inquiétante qui se dégage de cette évocation, puis sa dimension grandiose.
1) L'évocation d'une atmosphère inquiétante :
Le narrateur multiple les notations contribuant à créer une atmosphère inquiétante, fantastique et sinistre en dotant les éléments naturels (le vent, la mer) de caractères animaux ou humains comme s'ils possédaient une volonté propre, malignement dirigée contre le vaisseau et ses occupants :
a) notations visuelles :
"à la lueur de la lune écornée" (l.3) : la lune est souvent associée aux maléfices de la nuit ; l'adjectif "écorné" évoque les extrémités du croissant de lune, mais connote l'idée d'un animal cornu, maléfique, voire l'idée de sabbat (les cornes du diable).
"à travers la brume jaunâtre" (l.5) : la brume "jaunâtre" (suffixe péjoratif) estompe les contours des objets et contribue à créer une atmosphère inquiétante : il ne permet pas de voir distinctement les choses, notamment les écueils et brouille la perception visuelle, excitant l'imagination et la peur.
"côtes hérissées de rochers" (l.5) : la terre est toute proche et le capitaine n'est plus maître de son bateau. Le narrateur redoute qu'il ne s'éventre sur les rochers.
"La mer boursouflait ses flots" (l. 5)... "marbrée de taches noires, cuivrées, verdâtres (suffixe péjoratif)" (l.8) : la mer est implicitement comparée (métaphore in absentia) à un animal hideux et nuisible.
"Un rafale avait éteint la lampe" (l. 20) : tout se passe comme si les éléments déchaînés "possédés par une rage animale étaient doués d'une volonté propre, dirigée contre le bateau et les passagers. La scène n'est plus éclairée que par la lueur de la lune ; la nature déchaînée balaye les produits de la civilisation : le bateau, le Journal de route, les cartes... "déployés sur des cages à poulets" : la notation souligne le caractère fragile, inutile et dérisoire des inventions humaines.
b) notations auditives :
"(ses flots") mugissaient" (l.7) : le verbe "mugir" animalise la mer et renforce la comparaison (métaphore in absentia) entre la mer et un animal monstrueux, un gigantesque taureau déchaîné.
métaphore in absentia :
On distingue la métaphore in praesentia de la métaphore in absentia.
Ces vers de Verlaine permettent de les différencier :
Mon esprit amer
D'une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Elle suit la vague, ma pensée
"les vagissements de l'abîme et ceux du vent confondus" (l.8) : personnalisation, ici de "l'abîme" (les fonds marins) et du vent.
"le sifflement des récifs" (l.9) : ce ne sont pas les récifs qui sifflent, mais le vent qui siffle sur les récifs. "Sifflement" suggère l'image d'un serpent (métaphore in absentia).
"la voix de la lame lointaine" (l.9) : personnification ("la voix")
"des bruits qui faisaient battre le cœur aux plus intrépides matelots" (l. 10) ; le lecteur en déduit que les passagers sont en proie à la terreur.
"avec un froissement affreux" (l. 11)
"au milieu de ce fracas..." (l.13)
"... rien n'était aussi alarmant qu'un certain murmure sourd, pareil à un vase qui se remplit." (l. 14) : ce "murmure sourd" est alarmant parce qu'il signifie que le vaisseau est en train de prendre l'eau.
Ces notations visuelles et auditives inquiétantes contribuent à persuader le lecteur que le naufrage est inévitable (l. 20)
Nous avons affaire à une description très vive qui "fait voir" la scène au lecteur qui a également l'impression de s'être embarqué. On parle d'hypotypose".
Hypotypose : L'hypotypose (du grec ancien ὑποτύπωσις/hupotúpôsis, " ébauche, modèle" est une figure de style consistant en une description réaliste, animée et frappante de la scène dont on veut donner une représentation imagée et comme vécue à l'instant de son expression.
Le "songe d'Athalie" de Racine dans la pièce du même nom ou la description de l'alambic faite par Émile Zola dans son roman L’Assommoir sont des exemples d'hypotyposes.
Elle peut prendre la forme d'une énumération de détails concrets à tel point qu'on peut dire qu'elle franchit les conditions de forme propres à une figure de style. En effet, la figure peut aisément dépasser le cadre de la phrase pour se développer sur plusieurs phrases voire plusieurs pages.
Pour l'orateur latin Quintilien, l'hypotypose est "l'image des choses, si bien représentée par la parole que l'auditeur croit plutôt la voir que l'entendre". Elle permet la composition de vastes tableaux poétiques "donnant à voir" une scène, comme si les limites de la phrase n'existaient plus.
Figure fondée sur l'image, elle est depuis les débuts de l'art rhétorique le procédé privilégié pour animer les descriptions et pour frapper l'imagination de l'auditeur ou du lecteur.
2) La dimension grandiose de cette évocation :
La mise en valeur d'une atmosphère inquiétante se double d'une dimension grandiose. Le narrateur emploie au début du texte le mot "sublime" pour caractériser le spectacle de la tempête. Le sublime est l'essence même du romantisme. Il suppose l'idée de démesure, d'excès, d'un spectacle qui n'est pas à la mesure de l'homme, par exemple un torrent de montagne, un gouffre, une tempête...
Le "sublime" se traduit en particulier par :
- Des hyperboles : "la mer boursouflait ses flots comme des monts dans le canal où nous nous trouvions engouffrés." (l.5)... "Les vagissements de l'abîme et du vent étaient confondus" (l.8)... "des torrents d'eau s'écoulaient en tourbillonnant, comme à l'échappée d'une écluse." (l.12)
- Des antithèses : "tantôt ils s'épanouissaient (connotation euphorique) en écumes et en étincelles ; tantôt ils n'offraient qu'une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches noires, cuivrées, verdâtres (suffixe péjoratif), selon la couleur des bas-fonds sur lesquels ils mugissaient." (l.5-6)
Ainsi que par l'ensemble des notations visuelles et auditives contribuant à créer une atmosphère inquiétante. Pierre Glaudes, dans son essai sur le sublime dans les Mémoires d'outre-tombe va jusqu'à parler de "sublime infernal et satanique".
Conclusion :
Ce souvenir de voyage dramatique de Chateaubriand porte les marques de la sensibilité romantique, par l'évocation du spectacle "sublime" de la nature déchaînée. En prêtant aux éléments une volonté propre, le narrateur confère au "tableau" une touche infernale et satanique. Le narrateur fait littéralement "voir", mais aussi "vivre" la tempête.
Dans cette "vision dantesque où les éléments déchaînés semblent possédés par une rage animale" (Pierre Glaudes), le mémorialiste fait partager sa stupéfaction et son angoisse devant "l'énergie ténébreuse" des éléments.
Mais si l'auteur des Mémoires d'outre-tombe a pu exprimer ses états d'âme, c'est qu'il a survécu au danger et qu'il a pu rentrer à bon port, grâce à une manœuvre in extremis d'un matelot habile et courageux.
Présentant sa vie comme une série de "naufrages évités", Chateaubriand dira de la vieillesse qu'elle est un naufrage définitif parce qu'elle annonce la mort inévitable. L'écriture n'est-elle pas la "manœuvre" in extremis qui conjure, "outre-tombe", le naufrage de la mort et de l'oubli ?

Tombeau de François-René de Chateaubriand
Il est situé sur l'îlot du Grand Bé (presqu’île accessible à marée basse), à Saint-Malo, sa ville natale. Le tombeau est classé au titre des monuments historiques depuis 1954.

Pierre Glaudes, "Une idée qui vient du ciel", Le sublime dans les Mémoires d'outre-tombe (extrait) :
"La fascination du mémorialiste pour les tempêtes marines, les fleuves débordés ou les abîmes béants trahit son inquiétude devant la petitesse de l'homme et sa fragilité ontologique. Ces spectacles avivent le sentiment de la vanité universelle et rendent plus aigu le tragique de l'existence : par l'entropie qu'ils libèrent, ils figurent l'oeuvre ravageuse du temps, cette puissance active qui embrasse toutes choses, les soumet à la loi du changement et promet l'homme, en particulier, à une vie de souffrance dont l'issue est la mort.
Ainsi lorsque Chateaubriand rentre d'Amérique, la traversée de l'Atlantique s'achève sur une vision de l'Océan en furie où le sublime le dispute à l'effroi (...) Cette vision dantesque, où les éléments déchaînés semblent gagnés par une rage animale est inséparable d'une expérience de l'Histoire, marquée par les débordements sanglants de la Révolution. Une énergie ténébreuse se manifeste dans la fresque historique, comme dans les tableaux de la nature, peints par Chateaubriand, dont la manière évolue à l'identique pour renouveler le sublime.
(Pierre Glaudes, "Une idée qui vient du ciel", Le sublime dans les Mémoires d'outre-tombe, in Chateaubriand mémorialiste, colloque du cent cinquantenaire (1848-1998), textes réunis par J.-C. Berchet et P. Berthier, DROZ, 2000)
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