Sigmund Freud, Introduction à la Psychanalyse (1920), Petite Bibliothèque Payot,, traduit de l'allemand avec l'autorisation de l'auteur par le Dr S. Jankélévitch
Né à Freiberg (Moravie) en 1856, autrichien de nationalité, Sigmund Freud est mort émigré à Londres en 1939. Après des études de médecine à l'Université de Vienne, il vient à Paris comme boursier, pour suivre en particulier les cours de Charcot à la Salpêtrière.
Retourné à Vienne, où il se marie et s'établit comme spécialiste des maladies nerveuses, il pratique d'abord le traitement par l'hypnose, avant de mettre au point la méthode qui s'appelera la "psychanalyse".
Il attire de nombreux disciples et s'il voit certains d'entre eux se séparer de lui (Adler et Jung), les cercles psychanalytiques se montrent de plus en plus actifs, la doctrine se répand à l'étranger. Parallèlement, les publications de Freud se multiplient, tépoignant de la richesse de sa pensée créatrice, capable d'aborder les sujets les plus variés.
Cette Introduction à la Psychanalyse, dont la matière est une série de leçons professées en 1916, constitue pour le lecteur la somme la plus complète et la synthèse la plus accessible des idées du père de la psychanalyse.
Introduction à la Psychanalyse, Troisième partie : Théorie générale des névroses
chap. 16 : Psychanalyse et Psychiatrie
Les phénomènes névrotiques ont des points communs avec les actes manqués et les rêves évoqués dans les deux chapitres précédents de l'Introduction à la Psychanalyse.
La conception psychanalytique n'est pas un système spéculatif, mais un fait d'expérience, d'une expression directe de l'observation ou du résultat de l'élaboration de celle-ci.
L'analyse des actions, même les plus anodines ("oublier" de fermer la porte de communication entre la salle d'attente et le cabinet de consultation de l'analyste) nous apprend qu'elles ne sont pas accidentelles, qu'elles ont leur mobile, un sens et une intention, qu'elles font partie d'un ensemble psychique défini, qu'elles sont une petite indication d'un état psychique important et surtout que le processus dont elles sont l'expression se déroule en dehors de la conscience de celui qui l'accomplit.
Freud va illustrer ce fait par un exemple de jalousie obsessionnelle chez une de ses patientes, âgée de 50 ans : "L'action symptômatique apparaît comme une chose indifférente, mais le symptôme s'impose à nous comme un phénomène important. Au point de vue subjectif, ce symptôme est accompagné d'une douleur intense ; au point de vue objectif, il menace le bonheur d'une famille. Aussi présente-t-il un intérêt psychiatrique indéniable." (p. 232)
Note : en fait, l'analyse n'a pas pu se poursuivre au-delà de deux
heures en raison d'une forte résistance de la patiente.
Une obsession est une idée réfractaire aux arguments logiques et aux arguments tirés de la réalité. Si une obsession résiste aux épreuves de la réalité, c'est qu'elle n'a pas sa source dans la réalité.
Du temps de Freud, la psychiatrie explique les troubles psychiques par l'hérédité (cf. l'oeuvre d'Emile Zola). La psychiatre n'a donc rien de plus dire dans le cas présent (la jalousie obsessionnelle de la femme de 50 ans), sinon que "si une obsession s'est dévelopée chez cette femme, c'est qu'elle y était prédisposée héréditairement".
"Devons-nous admettre par conséquent, demande Freud, que dès l'instant où une âme est prédisposée à devenir la proie d'une obsession, peu importent les événements susceptibles d'agir sur elle ?"
Il n'en est rien, car :
a) l'idée fixe n'est pas quelque chose d'absurde ni d'incompréhensible ; elle a un sens, elle est bien motivée, elle fait partie d'un événement affectif survenu dans la vie de la malade.
b) Cette idée fixe est un fait nécessaire, en tant que réaction contre un processus psychique
inconscient.
c) Il est possible de dégager le sens ou l'intention de la manifestation psychique, ainsi que ses rapports avec un élément inconscient faisant partie de la situation.
Les mêmes mécanismes, notamment le déplacement sont à l'oeuvre dans le travail du rêve
(Traumarbeit) et dans la névrose : "Elle éprouvait elle-même un profond attachement pour ce gendre sur les instances duquel je m'étais rendu auprès d'elle. De ce sentiment, elle
ne se rendait pas compte ; elle en était à peine consciente : vu les liens de parenté qui l'unissaient à ce jeune homme, son affection amoureuse n'eut pas de peine à revêtir le masque d'une
tendresse inoffensive (...) L'affection qu'elle éprouvait était trop monstrueuse (on pense à Phèdre) et impossible pour être consciente ; elle n'en persistait pas moins à l'état inconscient et
exerçait une forte pression. Il lui fallait quelque chose pour la délivrer de cette pression, et elle dut son soulagement au mécanisme de déplacement qui joue si souvent un rôle dans la
production de la jalousie obsédante (ou jalousie obsessionnelle). Une fois convaincue que si elle, vieille femme, était amoureuse d'un jeune homme, son mari, en revanche, avait pour
maîtresse une jeune fille, elle se sentit délivrée du remords que pouvait lui causer son infidélité" (p. 234)
"Loin de se contredire, la psychiatrie et la psychanalyse se complètent l'une l'autre en même temps que le facteur héréditaire et l'événement psychique, loin de se combattre et de s'exclure, collaborent de la manière la plus efficace en vue du même résultat."
Il s'agit pour Freud, dès le début du chapitre sur les névroses de poser l'hypothèse d'une étiologie psychique des maladies nerveuses et de légitimer l'usage thérapeutique de la psychanalyse, à côté de la psychiatrie traditionnelle, ou mieux, de faire de la psychanalyse une nouvelle branche de la psychiatrie : "Aussi ne veux-je pas terminer cette leçon sans vous dire qu'il existe de vastes groupes de troubles nerveux où une meilleure compréhension se laisse facilement transformer en pouvoir thérapeutique et que, sous certaines conditions, la psychanalyse nous permet d'obtenir dans ces affections difficilement accessibles des résultats qui ne le cèdent en rien à ceux qu'on obtient dans n'importe quelle autre branche de la thérapeutique interne."
chap 17 : le sens des symptômes
Les symptômes névrotiques ont un sens, tout comme les actes manqués et les rêves et sont en rapport, comme ceux-ci, avec la vie des personnes qui les présentent. Freud va illustrer cette affirmation à l'aide de deux exemples de "névroses obsessionnelles" qui, à la différence de l'hystérie "concentre tous ses symptômes dans le domaine psychique".
"La névrose obsessionnelle se manifeste par le fait que les malades sont préoccupés par des idées auxquelles ils ne s'intéressent pas, éprouvent des impulsions qui leur paraissent tout à fait bizarres et sont poussés à des actions dont l'exécution ne leur procure aucun plaisir, mais auxquelles ils ne peuvent échapper." (p. 240)
Le malade, souvent d'une intelligence supérieure, est parfaitement lucide, mais ne peut rien contre son état.
La névrose obsessionnelle se caractérise par l'accomplissemnt d'un cérémonial... Le déplacement des symptômes, grâce à quoi ils s'éloignent souvent beaucoup de leur forme primitive, constitue un des principaux caractères de cette maladie. La psychiatrie traditionnelle se contente de "distribuer des noms entre les différentes obsessions" et qualifie les porteurs des symptômes de névrose obsessionelle de "dégénérés".
Interrogés sur le sens de leurs symptômes, les malades répondent qu'ils n'en savent rien.
L'analyse montre que les prescriptions de ces cérémoniaux traduisent les désirs sexuels dans un sens tantôt positif, à titre de substitutions, tantôt négatif, à titre de moyens de défense.
La tâche qui incombe à l'analyste, lorsqu'il se trouve en présence d'une idée dépourvue de sens et d'une action sans but, consiste à retrouver la situation passée dans laquelle l'idée en question était justifiée et l'action conforme à un but.
Chap; 18 : Rattachement à une action traumatique. L'inconscient
Freud reprend au début de ce chapitre les deux cas de névrose obsessionnelle du chapitre précédent : les deux malades donnent l'impression d'être restés fixées à un fragment de leur passé sans pouvoir s'en dégager et d'être par conséquent étrangères au présent et au futur. Freud les compare à des religieuses qui se seraient retirées dans la maladie au lieu de se retirer dans un couvent.
Note : cette définition de la névrose comme négation aliénante de la temporalité dans la répétition sera reprise par Ferdinand Alquié à propos de la figure mythique de Don Juan.
"La psychanalyse nous apprend que les émotions de notre enfance gouvernent notre vie, que le but de nos passions est de les retrouver. Ainsi, bien des hommes, prisonniers d'un souvenir ancien qu'ils ne parviennent pas à évoquer à leur conscience claire, sont contraints par ce souvenir à mille gestes qu'ils recommencent toujours, en sorte que toutes leurs aventures semblent une même histoire, perpétuellement reprise. Don Juan est si certain de n'être pas aimé que toujours il séduit, et toujours refuse de croire à l'amour qu'on lui porte, le présent ne pouvant lui fournir la preuve qu'il cherche en vain pour guérir sa blessure ancienne. De même, l'avarice a souvent pour cause quelque crainte infantile de mourir de faim, l'ambition prend souvent sa source dans le désir de compenser une ancienne humiliation de jeunesse. Mais ces souvenirs, n'étant pas conscients et tirés au clair, il faut sans cesse recommencer les actes qui les pourraient apaiser..." (Ferdinand Alquié, Le désir d'éternité, p. 23)
Sous leur apparence irrationnelle, aberrante, les névroses, comme les rêves et les actes manqués ont un sens, ce sont des symptômes d'un désir inconscient : "Nous avons tout lieu de soupçonner que c'est pour ne pas se marier et rester auprès de son père qu'elle est devenue malade."
Freud établit un lien entre les névroses traumatiques, consécutives à un choc reçu par le malade pendant une guerre et les névroses obsessionnelles. Il note que les névroses traumatiques, comme les névroses "spontanées" sont fixées au moment de l'accident traumatique et que les malades atteints de névroses traumatiques reproduisent pendant leurs rêves la situation traumatique.
"La névrose pourrait être assimilée à une affection traumatique et s'expliquerait par l'incapacité où se trouve le malade de réagir normalement à un événement psychique d'un caractère affectif très prononcé." (p. 257)
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