Les expériences de Wolfgang Köhler, pionnier de la psychologie expérimentale animale sur l'intelligence des chimpanzés captifs à Ténériffe, en 1917, celles d'un jeune professeur de l'université de Vienne, Karl von Frisch en 1940 sur le "langage des abeilles", les observations de Christophe Boesch sur les chimpanzés fabricateurs et utilisateurs d'outils de la forêt de Taï, la transmission d'un langage symbolique artificiel à un chimpanzé pygmée, le bonobo Kanzi, par Sue Savage-Rumbaugh, en 1990, avec lequel il communique avec des humains...
"Tous ces exemples, et l'on pourrait aisément les multiplier, sont choisis à dessein dans des milieux divers et sur des animaux d'espèces différentes. Ils révèlent à ceux qui en douteraient encore que des animaux montrent des comportements qu'il est difficile, sans mauvaise foi, de ne pas qualifier d'intelligents.
Aujourd'hui, se demander si les animaux sont intelligents peut prêter à sourire. On pense que la question intéressante est de savoir quelles sont les formes d'intelligence que mobilisent les animaux, et non celle de savoir s'ils sont intelligents - dont la réponse tombe sous le sens. Il a pourtant fallu une très longue histoire à l'étude des comportements animaux pour en arriver là. Parce que la réponse n'est pas seulement zoologique : elle engage de surcroît la représentation que nous autres, humains, nous faisons de nous-mêmes."
C'est cette longue histoire de l'étude des comportements animaux que retrace Dominique Lestel dans ce petit livre passionnant : depuis la théorie des animaux-machines de Descartes à la sociobiologie dynamique et à l'éthologie cognitive qui considère les animaux comme des agents vraiment intelligents et non comme de simple machines réactives qui s'adaptent aveuglément à leur environnement par essais et erreurs, en passant par, le behaviorisme et l'éthologie objectiviste de Lorenz et Tinbergen et le fameux phénomène de "l'empreinte".
"Il est impossible de trouver une échelle de mesure linéaire, explique Dominique Lestel avec laquelle on puisse comparer toutes les espèces (espèce humaine y compris) et sur laquelle tout le monde pourrait s'accorder. Trop de dimensions sont concernés de façons très diverses chez de trop nombreuses espèces. Cette absence de linéarité repérable entre intelligences d'espèces différentes n'exclut pas pour autant de les comparer de façon globale. Une vraie révolution scientifique s'est silencieusement produite ces vingt dernières années. Nous avons découvert que nous étions entourés de créatures intelligentes. Comme les microbes, l'intelligence était partout et nous n'avions pas su en repérer la richesse et la diversité."

Dominique Lestel (né en 1961 à Paris) est un philosophe et éthologue français, maître de conférences au département d'études cognitives de l'École normale supérieure et membre d'une équipe de recherche en éco-anthropologie et ethnologie du Muséum national d'histoire naturelle.
Dominique Lestel dans ses travaux de recherche s'oppose aux représentations classiques de l'animal. L'opposition entre nature et culture ne suffit plus à rendre compte de la différence qui sépare l'homme de l'animal. Une véritable ethnologie est nécessaire pour comprendre de nombreuses sociétés animales. En réexaminant les notions d'outil, de communication, de rationalité, il montre que les comportements culturels ne constituent pas une rupture propre à l'humain. Dominique Lestel explique qu'il y a progressivement émergence de comportements culturels dans l'histoire du vivant.
Bibliographie
V. Despret, Quand le loup habitera avec l'agneau, Les Empêcheurs de penser en rond, 2002. Une réflexion très intéressante et très accessible sur le rôle des relations homme/animal dans la constitution du savoir ethologique
D. Lestel, Les Origines animales de la culture, Flammarion, "Champs", 2003. Un exposé de la révolution éthologique en cours autour du phénomène des cultures animales et des raisons pour lesquelles ces travaux bouleversent en profondeur notre représentation de l'animal.
D. Lestel, L'Animal singulier, Seuil, 2004. Une discussion philosophique sur l'importance des communautés hybrides homme/animal pour comprendre la question des intelligences animales.
P. Picq et Y. Coppens, Aux origines de l'humanité, vol. 2, "Le propre de l'homme", Fayard, 2001. Un recueil d'articles sur l'intelligence des grands singes, qui continue de faire largement autorité tout en restant largement accessible au non-spécialiste.
P. Picq, D. Lestel, V. Despret et C. Herzfeld. Les Grands singes. L'humanité au fond des yeux, O. Jacob, 2005. Trois textes sur la notion de visage chez l'animal autour de photos étonnantes de la photographe et philosophe C. Herzfeld.
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)