Pierre Hadot (né à Paris, le 21 février 1922 - mort à Orsay, le 25 avril 2010) est un philosophe, historien et philologue français, spécialiste de l'Antiquité, profond connaisseur de la période hellénistique et en particulier du néoplatonisme et de Plotin. Pierre Hadot est l'auteur d'une œuvre développée notamment autour de la notion d'exercice spirituel et de philosophie comme manière de vivre.
Samedi 16 juin 2012, Lycée Henri IV, Paris 5ème, de 9 heures 30 à 18 heures 30, salle des Actes, journée d'étude organisée par l'APPEP (Association des Professeurs de Philosophie de l'Enseignement public) et le CIEPFC (Centre international d'Etudes de la Philosophie française contemporaine de l'Ecole normale supérieure).
Contacts : François Athané, 06 75 02 71 09 frathane@yahoo.fr ou Simon Perrier 06 84 25 56 87 simonperrier@sfr.fr - http://www.appep.net

"On pourrait commodément faire de Pierre Hadot un traducteur du grec, un érudit antémoderne, ou bien encore le philosophe d'un art de vivre pour époque en crise, en quête de spiritualité, hésitant entre épicurisme, stoïcisme ou bouddhisme. La philosophie comme manière de vivre, que revendique Pierre Hadot, serait en somme une technique du bonheur, à ranger au rayon "développement personnel" des librairies.
Tel n'est pas notre point de vue. Nous voudrions insister sur l'originalité de Pierre Hadot, sur les multiples dimensions de son oeuvre, qui voulait qu'apprendre à lire ce soit aussi apprendre à vivre - et inversement. C'est que "l'idée antique de la philosophie comme mode de vie", manière de penser, d'écrire et de lire, gardait pour lui, comme il le disait, "une valeur toujours actuelle". Ainsi apprendrons-nous la leçon d'Epictète fustigeant notre tendance à "rétrécir" le monde, à le réduire à soi. ainsi reviendrons-nous par la réflexion collective à cette vérité : la philosophie n'est pas un divertissement savant, mais une ascèse de la pensée qui ne peut être transmise qu'en la vivant - et qui nous convoque, infiniment, à la vie bonne."
(François Athané et Simon Perrier)
"A la question : "qu'est-ce que la Philosophie ? Kant prétendait en substituer une autre : qu'est-ce que philosopher ? C'était mettre à la place d'un savoir substantiel une pratique du penser. En replongeant aux racines antiques de cette curieuse affaire, Pierre Hadot nous a incité à réfléchir à la conception kantienne ; philosopher, c'est non d'abord un savoir substantiel, et c'est plus encore qu'une pratique de penser : un mode d'être. Par là, il n'a pas seulement fait oeuvre d'historien de la Philosophie, n'a pas seulement rappelé aux "philosophes" d'où ils venaient, qu'elles étaient les exigences et la destination qui, originellement, orientaient le choix d'une existence philosophique. Il a durablement réinscrit la Philosophie dans la vie individuelle et rendu son sens vital inoubliable pour celui ou celle qui la pratique.
Aussi, les réflexions de Pierre Hadot ne sont pas vraies seulement de la Philosophie ancienne ou tardo-antique. Elles le sont aujourd'hui encore pour la Philosophie contemporaine, où de telles idées produisent tous leurs effets, pour toutes celles et ceux qui font "vivre la Philosophie", comme le montre le programme de cette journée. Et au-delà de la Philosophie comme discipline : pour chacune et chacun de ceux que la vie reconduit à la Philosophie, et la Philosophie à la vie - aujourd'hui.
(Vincent Delecroix et Frédéric Worms)

Philosophie Magazine: Dans La Philosophie comme manière de vivre, vous racontez le moment où, adolescent, vous avez fait la découverte, presque métaphysique, du sentiment de l'existence. Est-ce de ce moment que date votre vocation philosophique ?
Pierre Hadot : Oui. Cela a été ma première expérience philosophique et elle a dominé toute ma vie. Même si je ne me suis pas vraiment rendu compte sur le coup de la portée de l'événement, je l'ai vécu comme une découverte. Avant cette expérience, je n'avais pas conscience de moi-même. Et puis là, face au ciel étoilé, à deux reprises, j'ai vraiment éprouvé – c'est encore présent dans ma mémoire – le sentiment brut de mon existence. En même temps, j'avais l'impression de ressentir mon appartenance au monde, mon immersion dans le Tout du monde, depuis le plus petit brin d'herbe jusqu'aux étoiles. Michel Hulin appelle cela la «mystique sauvage». C'est une expérience à la fois terrifiante et délicieuse que j'ai refaite quelques fois par la suite – en contemplant la chaîne des Alpes depuis le lac Léman ou devant le lac Majeur, à Ascona. Elle a déterminé ma conception de la philosophie que je conçois comme une transformation de la perception du monde. Comme le disait Merleau-Ponty, la philosophie est un effort pour nous réapprendre à voir le monde. D'un côté, il y a la vie quotidienne que nous vivons dans une semi-conscience grâce à nos habitudes ; de l'autre, il y a ces moments et ces états privilégiés où nous vivons et percevons les choses de manière très intense.
Votre dernier livre consacré à Goethe s'intitule, N'oublie pas de vivre. Et il s'ouvre sur une formule de Faust : « Alors l'esprit ne regarde ni en avant ni en arrière, le présent seul est notre bonheur. »
Tout le problème est de savoir ce qu'est le bonheur. En allemand, comme en français, le bonheur signifie également la chance (la bonne heure). Au fond, c'est la même chose. Il faut trouver la bonne heure. Goethe dit que le temps présent est notre chance parce que c'est dans le présent, et non dans un passé que l'on regrette ou dans un futur que l'on attend, que l'on peut agir. C'est la seule chance qui nous soit donnée. Pour ma part, je crois que la fonction de la philosophie, c'est d'apporter une lucidité et, du coup, une conscience plus grande de la plénitude de l'existence.

Les oeuvres de Pierre Hadot :
Après une thèse sur l'auteur néoplatonicien Marinus Victorinus et un livre sur l'expérience mystique chez Plotin (Plotin ou la simplicité du regard, «Folio», Gallimard, 1997), il publie un article d'ensemble sur la philosophie antique comme phénomène spirituel Exercices spirituels et philosophie antique (Études augustiniennes, 1981, rééd. Albin Michel, 2001) qui est remarqué par Michel Foucault.
Dans Qu'est-ce que la philosophie antique ? («Folio», Gallimard, 1995) – une des meilleures introductions à son travail –, il analyse les grandes écoles de pensée en fonction des modes de vie qu'elles proposent.
Dans Éloge de Socrate (Allia, 1998), il s'attache au trouble existentiel que suscite l'accoucheur des âmes chez ses interlocuteurs, les conduisant parfois à une remise en question de leur vie.
La Citadelle intérieure, introduction aux Pensées de Marc Aurèle (Le Livre de poche, 2007), décrypte l'ascèse stoïcienne comme un exercice de « délimitation du moi ».
Dans Le Voile d'Isis. Essai sur l'histoire de l'idée de nature (« Folio », Gallimard, 2004), il part du célèbre fragment d'Héraclite : « La nature aime à se voiler » et dégage deux grandes attitudes : l'hostilité technicienne de Prométhée et la proximité poétique d'Orphée.
Il s'est ensuite attaché à montrer que la tradition des exercices spirituels s'est maintenue chez certains auteurs de la modernité comme Montaigne, Nietzsche, Goethe ou Wittgenstein : Wittgenstein et les limites du langage (Vrin, 2004) et N'oublie pas de vivre - Goethe et la tradition des exercices spirituels (Albin Michel, 2008).
Signalons enfin le livre d'entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson La Philosophie comme manière de vivre (Albin Michel, 2001) dans lequel Pierre Hadot raconte très librement son parcours.

Programme de la journée
9 H. 00 : Accueil des participants
9 H. 30 : Philippe Hoffmann (Ecole pratique des Hautes Etudes). Enseigner, apprendre, vivre. L'apport de Pierre Hadot à la compréhension des philosophies antiques 10 H. 20 - 10 H. 45 : Discussion
10 H. 45 - 11 H. : Pause
11 H. : Barbara Carnevali (Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales). La vie philosophique : biographie, autobiographie, exemplarité.
11 H. 40 : Frédéric Brahami (Professeur à l'Université de Besançon). Le scepticisme comme thérapie et manière de vivre.
12 H. 20 - 13 H. : Discussion
13 H. - 14 H. 30 : Pause déjeuner
14 H. 30 : Vincent Delecroix (CIEPFC, Ecole Pratique des Hautes Etudes), l'Eros et l'Ironie. De Pierre Hadot à Socrate, via Kierkegaard
15 H. 10 - 15 H. 30 : Discussion
15 H. 30 - 15 H. 45 : Pause
15 H. 45 : Eliana Magnani (CNRS) et Daniel Russo (Université de Bourgogne). "Exercices spirituels" et expériences des mots : réflexions sur le visuel et le textuel au Moyen-Âge.
16 H. 30 - 16 H. 50 : Discussion
16 H. 50 - 17 H. 30 : François Athané (IUFM de Paris IV-Sorbonne) et Barabara Carnevali (EHESS). La vérité nue, belle à voir : lever le voile d'Isis.
17 H. 30 - 17 H. 40 : Pause
17. 40 - 18 H. 30 : Discussion générale.
18 H. 30 : Clôture des travaux.
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