Jean de La Fontaine (1621-1695)
La perte d'un Epoux ne va point sans soupirs.
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
Sur les ailes du Temps la Tristesse s'envole ;
Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la Veuve d'une année
Et la Veuve d'une journée
La différence est grande : on ne croirait jamais
Que ce fût la même personne.
L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits.
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ;
C'est toujours même note et pareil entretien :
On dit qu'on est inconsolable ;
On le dit, mais il n'en est rien,
Comme on verra par cette Fable,
Ou plutôt par la vérité.
L'Epoux d'une jeune beauté
Partait pour l'autre monde. A ses côtés sa femme
Lui criait : Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler.
Le Mari fait seul le voyage.
La Belle avait un père, homme prudent et sage :
Il laissa le torrent (1) couler.
A la fin, pour la consoler,
Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes :
Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts.
Je ne dis pas que tout à l'heure (2)
Une condition meilleure
Change en des noces ces transports (3) ;
Mais, après certain temps, souffrez qu'on vous propose
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le défunt.- Ah ! dit-elle aussitôt,
Un Cloître est l'époux qu'il me faut.
Le Père lui laissa digérer sa disgrâce (4).
Un mois de la sorte se passe.
L'autre mois on l'emploie à changer tous les jours
Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure.
Le deuil enfin sert de parure,
En attendant d'autres atours.
Toute la bande des Amours
Revient au colombier (5) : les jeux, les ris (6), la danse,
Ont aussi leur tour à la fin.
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence (7).
Le Père ne craint plus ce défunt tant chéri ;
Mais comme il ne parlait de rien à notre Belle :
Où donc est le jeune mari
Que vous m'avez promis ? dit-elle.
1. Le torrent : les larmes. 2.Tout à l'heure : tout de suite. 3. Transports : Emotions, manifestations de douleur. 4. sa disgâce : son malheur. 5. colombier : pigeonnier (La Fontaine joue du caractère ailé des "Amours"). 6. les Ris : les rires. 7. Fontaine de Jouvence : La légendaire fontaine de jouvence ou fontaine de vie est source d'un perpétuel rajeunissement.
Questions sur la fable (aide au commentaire composé) :
1) Faites le plan du texte.
2) Quelle en est l'idée principale (la thèse) ?
3) Comment se traduit le chagrin de la jeune femme ?
4) Que propose le père à sa fille ? Quels sont ses arguments ?
5) Conseille-t-il à sa fille de se remarier tout de suite ? Pourquoi ?
6) Quelle idée le lecteur se fait-il du défunt mari de la jeune veuve à travers le syntagme "tout autre chose/que le Défunt" ? (v. 31)
7) Relevez les connecteurs temporels. Quel rôle jouent-ils ?
8) Comment le fabuliste évoque-t-il l'évolution de l'état d'esprit de la jeune veuve ?
9) Commentez : "Où donc est le jeune mari que vous m'avez promis ? dit-elle."
10) Comment se traduit la malice de La Fontaine ?

La Jeune Veuve, illustration Tony Johannot, éd. 1895
Plan du texte :
De la ligne 1 à la ligne 15, Morale de la fable : on se console de tout.
De la ligne 16 à la ligne 20, exemple : une veuve inconsolable
De la ligne 21 à la ligne 34 : la sagesse d'un père
De la ligne 35 à la ligne 48 : une veuve consolé
L'idée principale du texte est contenue dans la morale : le temps console de tout.
Axes d'étude :
1) La morale de la fable et l'argumentation du père
2) Le changement d'état d'esprit de la jeune veuve au fil du temps
3) Les marques de l'ironie
La morale de la fable et l'argumentation du père :
Remarquez les majuscules à Epoux, Temps, Tristesse, Veuve. Les majuscules personnifient le temps et la tristesse, en font des allégories. Les majuscules à Epoux et à Veuve confèrent à ces deux mots un grand degré de généralité, de même que l'emploi du pronom indéfini "on" ("On fait beaucoup de bruit, et puis on se console." La morale est bâtie sur une série d'antithèses (lesquelles ?).
Rappelez-vous que l'une des fonctions du langage est d'exercer une action sur autrui (fonction pragmatique) ; c'est le cas dans cette fable : le fabuliste cherche à persuader le lecteur de la véracité d'une allégation : le temps console de tout ; le Père de la jeune veuve ("homme prudent et sage") veut la persuader d'abandonner son veuvage pour épouser un nouveau mari. Mais en homme "prudent et sage", il sait que rien ne sert de brusquer sa fille, qu'il convient de sauvegarder la bienséance et de tenir compte des lois de la psychologie humaine en laissant faire le Temps.
2) La métamorphose de la jeune veuve au fil du temps :
La jeune veuve se montre d'abord inconsolable et verse des "torrents de larmes" et refuse la proposition de son père "souffrez qu'on vous propose/Un époux beau, bien fait, jeune et tout autre chose/Que le Défunt..." : "Ah dit-elle aussitôt,/Un cloître est l'époux qu'il me faut." Montrez le caractère extrême de cette résolution (se faire religieuse). Vous montrerez dans la troisième partie (les marques de l'ironie), le caractère excessif et théâtral de cette résolution.
Remarquez les connecteurs temporels : "Un mois de la sorte passe", l'autre mois, "tous les jours", enfin", "à la fin", "soir et matin". Ils ont pour fonction de souligner le rôle du temps et le caractère progressif de la transformation intérieure et extérieure de la jeune veuve.
La transformation intérieure de la jeune veuve se traduit par une transformation extérieure, vestimentaire ("habit", "linge", "coiffure", "le deuil sert enfin de parure", atours) et par son comportement ("les Jeux, les Ris, la danse,/Ont aussi leur tour à la fin).
Ce changement de comportement est suggéré de façon allégorique : "Toute la bande des Amours/ revient au colombier ; les Jeux, les Ris, la danse,/Ont aussi leur tour à la fin" et métaphorique : "On se plonge soir et matin/Dans la fontaine de Jouvence."
Dans derniers vers, les paroles de la jeune veuve : "Où donc est le jeune mari/Que vous m'avez promis ? dit-elle." font écho à celle de son père : "Mais après un certain temps souffrez qu'on vous propose/Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose/Que le Défunt."... 17 vers plus haut (!) : la parole du Père (performatives) n'est pas tombée dans l'oreille d'une sourde (ni d'une sotte !), elle a fait son chemin et finalement accompli sa visée.
3) Les marques de l'ironie
Le sourire malicieux du fabuliste est présent :
- dans le caractère excessif et théâtral (mélodramatique) de la réaction de la jeune veuve (les paroles qu'elle adresse en criant à son mari ("sa femme lui criait") : "Attends-moi, je te suis ; et mon âme,/Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler." "Un cloître est l'époux qu'il me faut". La Fontaine suggère, à travers l'évocation de ces démonstrations excessives, que la douleur de la jeune veuve n'est peut-être pas aussi violente que l'image qu'elle veut en donner. ("les grandes douleurs sont muettes.")
- dans le contraste abrupte avec le vers suivant : "Le mari fait seul le voyage.",
- dans le contraste avec les deux derniers vers où elle prend pour la deuxième fois la parole, mais avec une toute autre chanson : "Où est donc le jeune mari/Que vous m'avez promis ?..."
- dans l'emploi des hyperboles : "Il laissa couler le torrent" (le torrent de larmes, mais aussi le torrent du temps), "Le Père lui laissa digérer sa disgrâce."
- dans les sous-entendus : "Et tout autre chose/ Que le Défunt" qui suggère que le dit Défunt (en rejet !) n'était ni beau, ni jeune, ni bien fait.
- dans l'évocation de la métamorphose vestimentaire de la jeune veuve et de son comportement. A travers les figures de style (les allégories et la métaphore), le fabuliste ne se contente pas de décrire ces transformations, il les commente avec malice et fait partager au lecteur son amusement.
- et enfin dans les deux vers finaux : "Où donc est le jeune mari/Que vous m'avez promis ? dit-elle."
Commentaire composé : n'oubliez pas de faire une introduction et une conclusion !
Dans l'introduction, présentez rapidement l'auteur et son oeuvre (La Jeune Veuve est davantage dans l'esprit des Contes licencieux de La Fontaine que des Fables et ne met pas en scène des animaux personnifiés) ; mettez en évidence la prosodie : alternance de vers courts (octosyllabes) et de vers longs (alexandrins) et le système des rimes ; précisez qu'il s'agit d'un texte argumentatif, présentez les personnages (le schéma actantiel), le plan du texte (le schéma narratif) sa thèse et vos axes d'étude.
Exemple :
Cette fable de La Fontaine met en scène des êtres humains et non des animaux personnifiés. Elle se compose d'une alternance de vers longs et de vers courts (dodécasyllabes et octosyllabes). Le fable commence par une longue morale (15 vers) ; elle met en scène trois personnages : une jeune veuve, son mari et son père. Il s'agit d'un texte argumentatif : le fabuliste cherche à convaincre le lecteur et le père sa fille que la vie l'emporte sur la mort et que le temps guérit de tout. Pour démontrer cette thèse exposée dans la morale (l. 1 à 15), l'auteur évoque la douleur d'une veuve inconsolable (l. 16 à 20), puis les conseils d'un père avisé (l. 21 à 34) et enfin l'effet consolateur de ses conseils (l. 35-48). Nous étudierons dans une première partie la morale de la fable et l'agumentation du père, puis le changement d'état d'esprit de la jeune veuve au fil du temps et enfin les marques de l'ironie.
La conclusion d'un commentaire composé correspond à la toute fin de votre devoir.
Visuellement, elle se distingue de la dernière partie développée, par exemple après un saut de deux lignes.
Elle reprend les idées que vous avez développées dans votre commentaire, selon le plan que vous aviez annoncé et que vous avez effectivement respecté dans vos parties. C'est le « bilan ».
Elle doit également montrer qu'on peut lier ce texte à d'autres textes que vous connaissez. C'est "l'ouverture".
La conclusion est ainsi constituée de deux étapes : une étape de "bilan" (interne au texte étudié) et une étape d' "ouverture" (sur quelque chose d'externe au texte étudié).
Exemple :
"Le temps guérit de tout" : nous avons essayé de montrer comment Jean de La Fontaine illustrait cette maxime dans cette fable à visée argumentative où une veuve éplorée envisage de suivre son mari dans la mort ou de "s'enterrer" dans un couvent. La Fontaine montre avec malice la métamorphose progressive de l'état d'esprit de la jeune veuve, jusqu'à la question finale : "où donc est le jeune mari/ que vous m'avez promis, dit-elle ?" La "voix" malicieuse du fabuliste est omniprésente, La Fontaine ne se contentant pas de décrire, mais aussi de commenter cette métamorphose à travers divers procédés stylistiques (antithèses, hyperboles, sous-entendus, métaphores et allégories). "La jeune veuve" est un fable à part. Elle ne met pas en scène des animaux personnifiés, mais des êtres humains. Elle s'apparente à un aspect moins connu de l'oeuvre de La Fontaine : ses Contes, dans lesquels il donne libre cours à une veine licencieuse, humoristique, essentiellement allusive.
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