Electre (1937) : Giraudoux reprend le mythe antique d'Electre (Sophocle), mais en renouvelle le sens, notamment en réhabilitant le personnage d'Egisthe. La reine Clytemnestre a assassiné Agamemnon, roi d'Argos à son retour de la guerre de Troie, avec la complicité de son amant, Egisthe. Sept ans plus tard, Oreste et Electre, enfants d'Agamemnon et de Clytemnestre, décident de venger la mort de leur père. Egisthe doit tuer le coupe assassin. dans cette avant-dernière scène, le mendiant raconte le double meurtre qui se déroule hors-scène.

Jean Giraudoux (à gauche) et l'acteur Louis Jouvet (Le Mendiant)
LE MENDIANT. – Alors voici la fin. La femme Narsès et les mendiants délièrent Oreste. Il se précipita à travers la cour. Il ne toucha même pas, il n’embrassa même pas Électre. Il a eu tort. Il ne la touchera jamais plus. Et il atteignit les assassins comme ils parlementaient avec l’émeute, de la niche en marbre. Et comme Égisthe penché disait aux meneurs que tout allait bien, et que tout désormais irait bien, il entendit crier dans son dos une bête qu’on saignait. Et ce n’était pas une bête qui criait, c’était Clytemnestre. Mais on la saignait. Son fils la saignait. Il avait frappé au hasard sur le couple, en fermant les yeux. Mais tout est sensible et mortel dans une mère, même indigne. Et elle n’appelait ni Électre, ni Oreste, mais sa dernière fille Chrysothémis, si bien qu’Oreste avait l’impression que c’était une autre mère, une mère innocente qu’il tuait. Et elle se cramponnait au bras droit d'Egisthe. Elle avait raison, c’était sa seule chance désormais dans la vie de se tenir un peu debout. Mais elle empêchait Égisthe de dégainer. Il la secouait pour reprendre son bras, rien à faire. Et elle était trop lourde aussi pour servir de bouclier. Et il y avait encore cet oiseau qui le giflait de ses ailes et l’attaquait du bec. Alors il lutta. Du seul bras gauche sans armes, une reine morte au bras droit avec colliers et pendentifs, désespéré de mourir en criminel quand tout de lui était devenu pur et sacré, de combattre pour un crime qui n’était plus le sien et, dans tant de loyauté et d’innocence, de se trouver l’infâme en face de ce parricide, il lutta de sa main que l’épée découpait peu à peu, mais le lacet de sa cuirasse se prit dans une agrafe de Clytemnestre, et elle s’ouvrit. Alors il ne résista plus, il secouait seulement son bras droit, et l’on sentait que s’il voulait maintenant se débarrasser de la reine, ce n’était plus pour combattre seul, mais pour mourir seul, pour être couché dans la mort loin de Clytemnestre. Et il n’y est pas parvenu. Et il y a pour l’éternité un couple Clytemnestre-Égisthe. Mais il est mort en criant un nom que je ne dirai pas.
LA VOIX D’ÉGISTHE, au-dehors : – Électre...
Le mendiant. – J’ai raconté trop vite. Il me rattrape.
(Jean Giraudoux, Électre, avant dernière scène)
Jean Giraudoux (1882-1944) : pour ce diplomate et romancier à l'écriture poétique, la rencontre avec l'acteur et metteur en scène Louis Jouvet fut déterminante : Giraudoux écrira dès lors pour le théâtre (Amphytrion 38, en 1929, La guerre de Troie n'aura pas lieu en 1935, Electre en 1937)
1) Le respect apparent des contraintes de la tragédie classique :
Le mendiant, seul en scène raconte aux spectateurs le meurtre de Clytemnestre et d'Egisthe par Oreste, le frère d'Electre qui est en train de se commettre hors-scène. Giraudoux respecte donc l'une des règles du théâtre classique, la règle de bienséance qui interdit de représenter directement sur la scène, sous les yeux du public, la mort et la violence. Racine, par exemple, respecte cette règle à la fin de Phèdre, quand il fait raconter par Théramène la fin horrible d'Hippolite, qui meurt déchiqueté par les rochers, traîné par ses chevaux effrayés par un monstre surgi de la mer.
2) L'ambiguïté du narrateur :
Le mendiant raconte la scène tantôt objectivement (point de vue externe), tantôt comme s'il était à l'intérieur des personnages et qu'il en connaissait toutes les pensées (point de vue interne omniscient) ; exemple : "si bien qu'Oreste avait l'impression que c'était une autre mère, une mère innocente qu'il tuait." Le point de vue narratif souligne l'ambiguité du narrateur : il s'exprime trop bien pour un mendiant, il en sait plus que ce qu'il devrait savoir, y compris ce qui va se passer, comme s'il avait le don de prophétie : "J'ai raconté trop vite. Il me rattrape." On ne sait donc plus très bien au juste s'il s'agit d'un homme, d'un dieu déguisé, d'un devin, d'une allégorie du destin, du metteur en scène ou de l'auteur lui-même.
3) Le mélange des temps :
Le passé lointain, le passé immédiat, le présent et l'avenir se mêlent.
Passé simple (système du passé) : "il se précipita à travers la cour"
Passé composé (système du présent) : "Il a eu tort."
Imparfait : "Et ce n'était pas une bête qui criait, c'était Clytemnestre"
Plus-que parfait : "il avait frappé au hasard"
Présent de vérité générale : "Mais tout est sensible et mortel dans une mère, même indigne." "Et il y a pour l'éternité un couple Clytemnestre-Egisthe."
Rappel : on emploie le passé simple pour évoquer une action passée à durée déterminée de premier plan et l'imparfait pour évoquer une action passée à durée indéterminée de second plan à valeur itérative ou descriptive. L'alternance du passé simple et de l'imparfait dans le cadre du double système de temps (système du présent et système du passé) est propre à la langue française. Contrairement à l'espagnol, le passé simple ne s'emploie plus à l'oral en français. On emploie le passé composé essentiellement dans la langue orale pour évoquer des faits passés en rapport avec la situation présente du locuteur.
Normalement, on ne doit pas mélanger le passé composé et le passé simple, le système du présent (dont fait partie le passé composé) et le système du passé (dont fait partie du passé simple) car un énoncé ne peut pas être à la fois ancré et non ancré dans la situation d'énonciation. Giraudoux enfreint délibérément cette règle, donnant le sentiment tantôt que les événements se sont produits il y a longtemps et sont coupés du présent (système du passé), tantôt qu'ils viennent juste de se produire, qu'ils sont en train de se produire (système du présent), voire que le récit est légèrement en avance par rapport aux événements ("J'ai parlé trop vite. Il me rattrape."). L'emploi de présent de vérité générale, commun aux deux systèmes, contribue à donner le sentiment d'une distortion de la temporalité. L'emploi du système du présent renforce le sentiment d'horreur. En évoquant le meurtre tantôt au passé simple (action accomplie, coupée du présent), tantôt au passé composé (action qui vient juste de s'accomplir) et même au futur (action non encore accomplie), Giraudoux insiste sur la dimension de l'inéluctable dans la tragédie : les choses étaient écrites à l'avance, elles n'auraient pas pu se passer autrement qu'elles ne se sont passées, les hommes sont le jouet du destin.
4) La violence et l'horreur du crime :
Loin d'atténuer la violence du crime, le récit l'accentue. Giraudoux respecte apparemment les règles de bienséance en ne représentant pas sur la scène le double meurtre, mais les paroles du mendiant, le contenu même du récit et la manière de raconter le meurtre accentuent en fait cette violence en soulignant la violence et l'horreur du crime : Clytemnestre est comparée à un animal qu'on "saigne, Oreste frappe "au hasard en fermant les yeux, comme si c'était, non un homme, mais un rapace ("et il y avait encore cet oiseau qui le giflait et l'attaquait du bec."), le mendiant ne nous épargne aucun détail, y compris les plus plus réalistes ("il lutta de sa main que l'épée découpait peu à peu.") . Le recours au système du présent met le crime "sous les yeux du spectateur". Giraudoux joue sur différentes tonalités : le réalisme, le pathétique, l'absurde.
5) Le refus de justifier la vengeance :
Giraudoux remet en cause à travers le récit du mendiant la légitimité de la vengeance :
- En soulignant l'horreur du crime
- En insistant sur le fait qu'il s'agit d'un matricide
- En insistant sur la fragilité de Clytemnestre
- En recourant au registre pathétique
- En évoquant les scrupules et peut-être les regrets d'Egiste qui n'assume pas vraiment sa vengeance ("les yeux fermés")
- En insistant sur le fait qu'il ne s'agit pas d'un combat loyal, mais qu'Egisthe, bien qu"en position de faiblesse fait preuve d'un certain courage en
luttant avec l'énergie du désespoir.
- En évoquant les sentiments d'Egisthe, son désespoir, son sentiment d'absurdité, Giraudoux donne aux spectateurs le sentiment qu'Oreste assassine un homme qui s'est racheté. En devenant le régent d'Argos, Egisthe s'est transformé en effet en souverain soucieux de sa cité et conscient de ses devoirs.
- En insistant sur la solitude d'Egisthe
- En lui faisant crier au dernier moment le nom d'Electre.
Oreste et Electre
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)