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Jean Hani, Le Symbolisme du Temple chrétien, Guy Trédaniel, éditions de la Maisnie

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Basilique de Vezelay, la nef, vue du narthex

"Le problème de l'art sacré est aujourd'hui posé avec éclat ; preuve que cet art n'existe plus, en dépit des efforts laborieux déployés par certains pour nous faire croire à la valeur, en ce domaine, des productions les plus contestables.

Il existe peut-être aujourd'hui un art religieux, mais point d'art sacré. Il y a en effet, entre ces deux notions, plus qu'une nuance, une différence radicale.

Par contre, dans le même temps, notre époque est paradoxalement, confrontée aux révélations et aux témoignages les plus nombreux qu'on ait jamais vus concernant l'art sacré authentique. Tandis que des historiens de l'art comme Mâle et Focillon inventoriaient et analysaient les richesses de nos cathédrales, des ethnologues, des historiens des religions et des architectes comme Eliade, Mus, Coomaraswamy, Schwaller de Lubicz, Hambidge, Moessel, Ghyka, etc., étudiant les édifices sacrés d'Extrême-Orient, de l'Inde, de l'Egypte et de l'antiquité classique, nous ouvraient sur le sens même de ces monuments et leur conception des perspectives jusqu'alors insoupçonnées. Leurs conclusions, vérifiées également sur nos propres édifices religieux, en particulier ceux du Moyen-Âge, devaient bouleverser de fond en comble nos façons de comprendre, fâcheusement dominées depuis l'époque romantique par le sentimentalisme, le moralisme et "l'esthétisme", autrement dit, une conception individualiste et "littéraire" de l'art sacré.

Or ce sont là précisément les caractères de l'art religieux, et profane bien entendu, tandis que l'art sacré véritable est de nature non pas sentimentale ou psychologique, mais ontologique et cosmologique.

Cet art sacré apparaissait dès lors, non plus, à l'instar de l'art moderne, comme le résultat des sentiments, des fantaisies, de la "pensée" même de l'artiste, mais comme la traduction d'une réalité dépassant largement les limites de l'individualité humaine. C'est là justement le propre de l'art sacré : un art supra-humain.

Il est urgent, pensons-nous, de faire passer dans les faits les conséquences de cette redécouverte du sens et des principes de l'art de construire en un temps où l'on bâtit tant d'églises qui satisfont peut-être certains "snobs", toujours soucieux de paraître à "l'avant-garde", mais sûrement pas l'élite intellectuelle véritable ni l'immense majorité du peuple.

Pour cela, il faudrait tout d'abord se rappeler la haute dignité de l'art, qui est la traduction sur le plan sensible de la Beauté idéale : car la Beauté est une forme du Divin, un attribut de Dieu, un "reflet de la Béatitude divine" (F. Schuon) en même temps que de la Vérité divine, fondement de l'Etre. Voilà pourquoi le Beau est, selon la formule platonicienne, "la splendeur du Vrai". L'art sacré est le véhicule de l'esprit divin ; la forme artistique permet d'assimiler directement - et non de façon discursive, comme par la raison - les vérités transcendantes et supra-rationnelles (...)

Pour mesurer la portée véritable de l'art sacré, il faut le saisir en sa cause première, qui est le Verbe créateur ; la création impliquant justement le don de la forme, on peut dire que le Verbe est l'Artiste suprême, comme principe suprême dominant le chaos ou "lumière" éclairant les "ténèbres". La perfection du Verbe, dit Denys l'Aéropagite, est "forme informante en tout ce qu'elle informe" ; mais ajoute : "en tant qu'elle est principe formel, elle n'en est pas moins informe en tout ce qui a forme, parce qu'elle transcende toute forme".

Justement, le but suprême de l'art c'est de révéler l'image de la Nature divine imprimée au crée, mais cachée en lui, en réalisant des objets visibles qui soient des symboles du Dieu invisible. L'art sacré est donc comme un prolongement de l'Incarnation, de la descente du divin dans le crée, et, à cet égard, on pourrait étendre à l'art en général la justification des icônes donnée par le IIème Concile de Nicée : "Le Verbe indéfinissable du Père s'est lui-même défini en devenant chair... Réintégrant l'image souillée dans sa forme primitive, il la pénétra de Beauté divine. Confessant cela, nous la reproduisons en oeuvres et en actes."

Il est bien évident que, dans un art ainsi conçu, ayant une valeur quasi "sacramentelle", l'artiste ne peut se laisser guider par ses inspirations propres ; son travail ne consiste pas à exprimer sa personnalité, mais à chercher une forme parfaite répondant à des prototypes sacrés d'inspiration céleste.

C'est dire que l'art est sacré, non par l'intention subjective de l'artiste, mais par son contenu objectif, et celui-ci n'est, à son tour, que l'ensemble des visions correspondant, dans le domaine des formes sensibles, à des lois cosmiques qui expriment elles-mêmes des principes universels.

Ainsi l'esthétique se relie hiérarchiquement à la cosmologie, et par celle-ci à l'ontologie et à la métaphysique. Cet ordre hiérarchique détermine le caractère essentiel de l'art sacré qui est d'être symbolique, c'est-à-dire de traduire par des images polyvalentes la correspondance qui relie les divers ordres de réalité, d'exprimer, par le visible, l'invisible et d'y mener l'homme.

Dans cette perspective, une église, pour revenir à l'objet plus précis de ce livre, n'est pas simplement un monument, c'est un sanctuaire, un temple. Son but n'est pas seulement de "réunir des fidèles", mais de créer pour eux une ambiance qui permette à la Grâce de mieux se manifester ; il y atteint dans la mesure où il réussit à entraîner, à canaliser au-dedans, en un jeu subtil d'influences, vers une fin - la communion avec le Divin, - le flux des sensations, des sentiments et des idées.

Le sanctuaire des grandes époques - et c'est à lui qu'il faut se rapporter pour recueillir un enseignement conforme aux principes et éventuellement applicables à des productions nouvelles -, le sanctuaire est un "instrument" de recueillement, de joie, de sacrifice et d'élévation ; par la combinaison harmonieuse de mille symboles qui se fondent dans le symbole total qu'il est lui-même, d'abord, puis, en s'offrant comme un réceptacle aux symboles de la liturgie, le temple constitue avec cette dernière la plus prodigieuse incantation qui puisse préparer l'homme à prendre conscience de la descente de la Grâce, de l'épiphanie de l'Esprit dans la corporéité.

Nous avons parlé de la liturgie, car on ne peut la séparer du temple qui est fait pour elle, et nous espérons montrer l'unité foncière qui commande l'organisation de l'un et de l'autre." (Jean Hani)

Ce livre qui entend "s'adresser au public éclairé", plutôt qu'à des spécialistes nous propose une analyse rigoureuse, inspirée et inspirante des principaux symboles de l'architecture sacrée.

Apès avoir explicité les rapports entre symbolisme théologique et symbolisme cosmologique et montré l'origine céleste du temple, Jean Hani s'attache à dégager la signification symbolique des proportions (les "harmonies numérales"), celle de l'orientation rituelle, à montrer le rapport entre le temple et le corps de l'Homme-Dieu, ainsi que du corps mystique (l'Eglise visible et invisible), puis s'attarde sur des éléments chargés de sens : les cloches et les clochers, la porte, les labyrinthes, l'autel... Il montre enfin le rapport entre l'espace architectural, le cycle solaire et le temps liturgique essentiellement "orienté" vers la lumière de Pâques. 

 

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