
Les seules photographies connues de l'énigmatique Monsieur Chouchani, surnommé "le juif errant", qui initia Emmanuel Lévinas, Elie Wiesel et quelques autres au Talmud, un personnage hors du commun, dont on ne connaît avec certitude ni la date de naissance, ni même le véritable nom.
" Tout ce que je publie aujourd'hui sur le Talmud, je le lui dois. Cet homme-là qui avait l'aspect d'un clochard, je le place à côté de Husserl ou Heidegger." (Emmanuel Lévinas)

Monsieur Chouchani (date et lieu de naissance inconnus – Montevideo, 1968), est le surnom d'un enseignant juif dont on ne sait que peu de choses (et même pas son vrai nom), sinon qu'il était un prodige en de nombreux domaines dont les sciences, la philosophie, le Talmud, les mathématiques et la physique. Il enseigna à quelques étudiants distingués en Europe et ailleurs après la Seconde Guerre mondiale ; parmi ceux-ci figurent Emmanuel Levinas, Elie Wiesel et Jacques Abramoff.
Elie Wiesel a décrit sa première rencontre avec Chouchani en le qualifiant de « sale », « poilu » et « dégoûtant », un « vagabond » qui l'a accosté en 1947 et est ensuite devenu son mentor. Dans ses Mémoires Tous les fleuves vont à la mer, il le cite comme l'un de ses maitres l'ayant le plus influencé.
Elie Wiesel pense que le vrai nom de M. Chouchani était Mordechai Rosenbaum, alors que le professeur Shalom Rosenberg de l'Université hébraïque de Jérusalem affirme que c'était Hillel Perlmann.
Sur sa pierre tombale, à Montévidéo, Uruguay est gravée l'épitaphe suivante signée d'Elie Wiesel : « The wise Rabbi Chouchani of blessed memory. His birth and his life are sealed in enigma. » (« Le Sage Rabbin Chouchani, de mémoire bénie. Sa naissance et sa vie sont scellées dans l'énigme. »).

Ben -Tzion Spitz sur la tombe de Monsieur Chouchani à Montevideo (Uruguay)
"Dans les années cinquante, alors qu'une grande partie de l'oeuvre philosophique est encore à venir, il y a une rencontre qui va modifier le cours de la vie et de l'oeuvre d'Emmanuel Lévinas. Il y a, au lendemain de la guerre, la fascinante irruption du Talmud dans les humanités classiques de l'ancien élève de Fribourg. Irruption qui prend la silhouette dun rabbin inspiré et génial. C'est l'ami de toujours, le professeur Nerson, juif alsacien, amoureux des lettres juives (c'est à lui que sera dédiée Difficile Liberté), qui lui présentera cet homme à la dégaine négligée qui traînait dans le Paris de l'époque sans que personne sache au juste d'où il venait.
Elie Wiesel, qui fut aussi de ses élèves, en a tracé un portrait dans son roman Le Chant des morts sous le titre "Le Juif errant" : Il parlait beaucoup et bien. Il maîtrisait une trentaine de langues anciennes et modernes, y compris le hindi et le hongrois. Son français était pur, son anglais parfait et son yiddish se pliait aux accents de son interlocuteur. Les Védas et Le Zohar, il les récitait par coeur. Juif errant, il se sentait chez lui dans toutes les cultures. Toujours sale, hirsute, il avait l'air d'un clochard devenu clown, ou d'un clown devenu clochard. Il portait un chapeau minuscule, toujours le même, sur une tête immense, ronde, bouffie, ses lunettes aux verres épais et poussiéreux estompaient son regard. Quiconque le rencontrait dans la rue, sans le connaître, s'en écartait avec dégoût. A sa grande satisfaction d'ailleurs.
Pendant trois ans, à Paris, je fus son disciple. A ses côtés, j'appris beaucoup sur les dangers du langage et de la raison, sur les emportements du sage, du fou aussi, sur le cheminement mystérieux d'une pensée à travers les siècles, d'une hésitation à travers les pensées, mais rien sur le secret qui le minait ou le protégeait, face à une humanité malade.
On le disait originaire de Lituanie, formé dans des Yeschivot (Instituts rabbiniques) parlant yiddish, ayant transité par le vieux Ychouv (Communauté installée en Israël avant la création de l'Etat) de Jérusalem. Il avait vécu longtemps au Maroc. On disait aussi qu'il buvait. Il n'avait en tout cas pas de métier. Vieux garçon, il vivait de leçons de Talmud qu'il prodiguait à une poignée d'amateurs. Il disparaissait parfois sans raisons et réapparaissait sans explications.
Lévinas raconte sa frayeur quand, une nuit, ayant entendu frapper à sa porte, il a découvert un homme hâve, amaigri, qui n'avait pas mangé depuis trois jours et réclamait qu'on l'héberge. Ainsi était Monsieur Chouchani. De ces juifs qu'on appelait ailleurs Luftmenshen (littéralement, en yiddish, "des hommes suspendus en l'air"). Déraciné. Bohême. A mille lieux de l'universitaire somme toute bourgeois qui, installé à Paris, ne bougera pas de son XVIème arrondissement.
Pourtant, cet esprit subtil et non conformiste le séduira. A Christian Descamp du journal Le Monde Lévinas déclare : "A mon retour de captivité dans un camp de prisonneirs français en Allemagne, j'ai rencontré un géant de la culture traditionnelle juive. Il ne vivait pas le rapport au texte comme un simple rapport de piété et d'édification, mais comme horizon de rigueur intellecuelle. J'aimerais dire son nom. C'était M. Chouchani. Tout ce que je publie aujourd'hui sur Le Talmud, je le lui dois. Cet homme-là, qui avait l'aspect d'un clochard, je le place à côté de Husserl ou Heidegger." (Le Monde, 2 novembre 1980)
(Salomon Malkas, Lire Lévinas, "Exigeant Judaïsme", p. 55)
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