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Le nuage de l'inconnaissance : une mystique pour notre temps

 

Le nuage de l'inconnaissance (The cloud of unknowing) : une mystique pour notre temps, préface et commentaire par Bernard Durel, Albin Michel, Paris, collection Spiritualités vivantes. 
Le nuage de l'inconnaissance et les épitres qui s'y rattachent - par un anonyme anglais du quatorzième siècle, traduit par D.M. Noetinger, moine de Solesme, Maison Alfred Mame et fils.

 

Traité mystique anonyme anglais du XIVe siècle, ce texte est une invitation à abandonner toute forme de savoir, même toute quête positive de Dieu, pour se laisser conduire jusqu'au mystère. Bernard Durel, dans son commentaire, déchiffre les codes de la pensée apophatique et rapproche le silence de l'intellect proposé par le traité des traditions orientales de méditation.

 


Le Christ chez Marthe et Marie

 

Le Christ dans la maison de Marthe et Marie
Jan Vermeer van Delft
Huile sur toile, 1654-55
National Gallery of Scotland, Edinburgh


 

"Optimam partem elegit."

 

 

Comme ils étaient en route, il entra dans un village et une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison. Elle avait une soeur nommée Marie qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe s'affairait à un service compliqué. Elle survint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma soeur m'ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m'aider. » Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et t'agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. C'est bien Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée. »  Luc 10, 38 - 42 selon la TOB (Traduction oecuménique de la Bible)

 

"Que signifient ces mots : "Marie a choisi la part la meilleure ?" Chaque fois qu'il est question de la chose la meilleure, celle-ci en suppose deux autres en-dessous d'elle, l'une bonne, l'autre meilleure, de sorte que la chose la meilleure est la troisième. Et que sont ces trois choses bonnes dont Marie a choisi la plus excellente ? Il ne s'agit pas de trois vies, car la Sainte-Eglise n'en connaît que deux : la vie active et la vie contemplative ; et ces deux vies sont mystiquement figurées dans le récit de l'Evangile par les deux soeurs Marthe et Marie. La première représente la vie active et la seconde la vie contemplative.

 

En dehors de ces deux vies, nul ne peut être sauvé ; mais là où il n'y a que deux vies, nul ne peut en choisir une troisième qui serait la meilleure de toutes.

 

Il est vrai ; mais s'il n'y a que deux vies, on peut, en les mettant ensemble, y distinguer trois parties, chacune meilleure que la précédente. Ces trois parties ont été déjà décrites en particulier dans ce livre. La première partie consiste dans des oeuvres bonnes et vertueuses, les oeuvres corporelles de miséricorde et de charité. La deuxième partie consiste en de pieuses méditations spirituelles sur la misère de l'homme, la Passion de Christ et les joies du Paradis. La première partie est bonne, mais la deuxième est meilleure ; elle est le second degré de la vie active et le premier de la vie contemplative. C'est dans cette partie que les deux vies s'unissent par une parenté spirituelle et sont rendues soeurs comme Marthe et Marie. Les actifs peuvent s'élever jusque là dans la contemplation, mais pas plus haut, sinon à de très rares intervalles et moyennant une grâce particulière. De leur côté, les contemplatifs peuvent descendre jusque-là vers la vie active, mais ils ne doivent pas aller plus bas, sinon très rarement et en cas de grande nécessité.

 

La troisième partie se passe dans cet obscur nuage de l'inconnaissance et suppose les élans secrets de d'amour, qui sans cesse montent vers Dieu tel qu'il est en lui-même. Si la première est bonne et la deuxième meilleure, celle-ci est la meilleure de toutes, et telle est "la part la meilleure" de Marie.

 

On comprend donc bien que Notre-Seigneur n'ait pas dit : Marie a choisi la meilleure de toutes les vies, puisqu'il n'y a que deux, on ne peut choisir ce qui est le meilleur de tout. Mais de ces deux vies, d'après la parole de Notre-Seigneur, Marie a choisi la part la meilleure et elle ne lui sera jamais ôtée.

 

La première et la deuxième part sont toutes deux bonnes et saintes ; mais elles se termineront avec cette vie. Car, dans la vie future, il n'y aura nul besoin de s'occuper aux oeuvres de miséricorde ou de pleurer sur notre misère et sur la Passion du Christ. Personne alors n'aura faim ou soif comme aujourd'hui ; nul ne mourra de froid, ne sera malade ou sans abri, ou en prison ; il n'y aura personne à ensevelir, puisque personne ne pourra mourir.

 

Mais s'il s'agit de la troisième part, celle de Marie, que celui-là la prenne qui est poussé par la grâce à la choisir, ou pour parler plus exactement, qui est choisi de Dieu pour s'y livrer ; qu'il s'y dispose avec allégresse, car elle ne lui sera jamais enlevée : elle commence ici-bas, elle durera toujours.

 

Que la voix de Notre-Seigneur se fasse donc entendre à ceux qui suivent la vie active. Elle leur adresse pour nous aujourd'hui les paroles qu'il a dites à Marthe pour Marie : "Marthe, Marthe." Actifs, actifs, employez-vous autant que vous le pourrez à la première et à la deuxième part, tantôt à l'une et tantôt à l'autre, et s'il vous convient et que vous vous sentiez disposés, à l'une et à l'autre, en vous servant de vos sens pour cela. Mais ne vous ingérez pas dans ce qui regarde les contemplatifs ; vous ignorez ce qu'il leur faut, laissez-les assis en repos dans leur occupation, dans la troisième part, celle qui est la meilleure de toutes, celle de Marie."

 

(Le nuage d'inconnaissance, chapitre XXI, "Où est exposé le sens exact de ces mots de l'Evangile "Marie a choisi la part la meilleure")

 

 

 

Mystique Anglais. Le Nuage De L'inconnaissance Et Les Epitres Qui S'y Rattachent. de Anonyme

 

 

"Il n'est pas besoin d'aller bien loin dans la lecture des petits traités pour constater à quel point leur auteur est tout à la fois original et traditionnel. Il s'en tient, en effet, à l'enseignement des Pères de l'Eglise et des docteurs les plus orthodoxes, même il ne craint pas de leur emprunter jusqu'au cadre de ses écrits, ou de se borner au rôle de traducteur de leurs oeuvres ; mais il marque les doctrines connues de l'accent d'autorité, de l'empreinte personnelle qui révèle un maître à la pensée vigoureuse et profonde. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait exercé une grande influence autour de lui, et que ses ouvrages aient été lus universellement. Aux XVème et XVIème siècles, rapporte un vieil auteur, leur diffusion était aussi rapide que la course d'un daim : ce dont témoignent encore de nombreux manuscrits conservés jusqu'à ce jour.

 

Pourtant on ne sait rien de sa personne et son nom même est tombé dans l'oubli. Toutes les tentatives faites pour "percer le nuage d'ignorance" dans lequel il s'est caché, volontairement sans doute, sont demeurées infructueuses."

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