Un grand Monsieur qui vient de nous quitter (non, pas Michael
Jackson), Claude Levi-Strauss, explique qu'une société se déploie sur deux dimensions : la civilisation (l'agriculture, l'industrie, les biens de consommation...) et la culture (l'art, la
spiritualité, l'éthique, la pensée réflexive). Le statut de la science est ambigu. Inséparable de la technique, elle se tient à l'intersection des deux sphères.
Dans les sociétés "primitives" que l'on appelle aujourd'hui "premières", la dimension civilisationnnelle est contenue dans d'étroites limites.
Levi-Strauss appelle ces sociétés des "sociétés froides" et les compare à des horloges : elles ont une conception cyclique du temps, ignorent la notion d'Histoire
et de "progrès", mais aussi le désordre imprévu et la "lutte des classes".
Dans les sociétés dites "avancées" comme la nôtre - Claude Levi-Strauss les compare à des " machines à vapeur " - celle qui a tendance à s'étendre, pour le
meilleur et pour le pire, sur toute la planète, la dimension civilisationnelle l'emporte et génère ce que Levi-Strauss appelle de "l'entropie", c'est-à-dire une tendance à toutes sortes de
phénomènes agréables et désagréables : le confort, la multiplication des objets, la consommation, le changement, mais aussi l'envie, le désordre, la pollution, l'exploitation de l'homme par
l'homme...
Dans les sociétés primitives, on peut dire que la sphère de la culture (essentiellement la religion et ce que nous appelons "l'art" : les masques, la danse...)
englobe pratiquement la sphère de la civilisation. Levi-Strauss montre avec l'exemple de la caste des forgerons à quel point ces civilisations sont attentives à ne pas laisser "l'économie" se
détacher de la culture.
Il explique que si nous voulons continuer à avancer dans la voie que nous avons "choisie", sans nous détruire, nous devons apprendre à gérer cette "entropie"
en la transférant positivement" dans la culture.
"C'est en Allemagne, au XIXème siècle, que le terme de culture se développe comme concept et comme outil politique. A l'époque, l'Allemagne est travaillée de toutes
parts par la question de l'unité nationale. Les intellectuels germanophones s'emparent de la notion de culture pour définir ce que serait le creuset d'une nation allemande à venir. En France ou
au Royaume-Uni, en revanche, le terme était très peu usité. On parlait plutôt de civilisation". (Philippe Descola, successeur de Claude Levi-Strauss au Collège de France, dans un article du
Monde.fr, rubrique Société, merci à Buntov. pour cette référence !)
Donc, lorsque les Allemands ont eu besoin de donner un sens à leur existence en tant que peuple, ils ont éprouvé le besoin d'un mot distinct du mot "civilisation",
le mot "Kultur".
On voit évidemment tout de suite le risque, mais Levi-Strauss parle, lui, de "l'arc-en-ciel des cultures humaines" : la culture, pour lui, c'est ce qui fonde l'identité collective mais aussi ce
qui la relie aux autres identités. Je n'ai pas besoin, je pense, d'insister sur la symbolique de l'arc-en-ciel et sur sa relation au judaïsme. La vraie culture suppose donc l'ouverture sur
l'universel et exclut la fermeture sur soi-même.
Robert Maggiori estime que l'héritage le plus « sacré » de Levi-Strauss « est l’idée que les cultures ont la même force et la même dignité, parce
qu’on trouve en chacune, aussi éloignée soit elle des autres, des éléments poétiques, musicaux, mythiques qui sont communs »
Françoise Lhéritier, qui lui a succédé au Collège de France, résume ainsi son héritage : « Nous avons découvert avec stupéfaction qu'il y avait des
mondes qui n'agissaient pas comme nous. Mais aussi que derrière cette différence apparente, derrière cette rupture radicale avec notre propre réalité, on pouvait mettre en évidence des
appareils cognitifs communs. Ainsi, nous prenions à la fois conscience de la différence et de l'universalité. Tel est son principal legs, encore aujourd'hui: nous sommes tous très différents,
oui, mais nous pouvons nous entendre, car nos structures mentales fonctionnent de la même manière. »
Les professeurs, mais aussi les hommes de science, les artistes, les créateurs, ceux que l'on appelle parfois dédaigneusement les "intellectuels"
jouent un rôle dans la régulation de l'entropie. Ce problème ne date pas d'hier, on le trouve déjà dans La République de Platon.
Ce rôle fondamental a tendance à disparaître, la culture à être "absorbée" et transférée négativement du côté de la civilisation.
Au début de l'année 2005, lors d'une de ses dernières apparitions à la télévision française Levi-Strauss déclare, reprenant en des termes très proches un
sentiment qu'il avait déjà exprimé en 1972 (entretien avec Jean José Marchand et en 1984 avec Bernard Pivot) : « Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c'est la
disparition effrayante des espèces vivantes, qu'elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l'espèce humaine vit sous une sorte de régime
d'empoisonnement interne - si je puis dire - et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n'est pas un monde que j'aime."
Le Président Nicolas Sarkozy a bien aperçu le problème quand il a parlé en empruntant l'expression à Edgar Morin de "politique de civilisation" et puis il n'a pas
poursuivi en maugréant que c'était une "idée foireuse", alors que c'est peut-être la meilleure qu'il ait jamais eue.
La philosophie des années 70 (Althussser, Foucault, Deleuze...) nous interdisait de parler de l'homme puisque ce sont les "structures" ou "l'inconscient" qui
pensent.
Tout le monde ou presque (j'exagère, il restait quand même des gens comme Mikaël Dufresne, Ricoeur, Jankélévitch, Lévinas... Le cas de Derrida est plus complexe)
avait abandonné la "culture" pour passer du côté de la "civilisation".
Parce que la culture, c'est le "surmoi", c'est le souci du prochain, c'est l'effort, c'est le respect... Toutes ces vieilles lunes si désagréables.
Alors que la civilisation, c'est la consommation, le "jouir sans entraves", un "monde nouveau" (et un "homme nouveau")... C'est jeune, c'est branché... Sauf qu'à
l'époque, c'était Reich et Marcuse.
Mais ça a mal vieilli et ça a tourné comme le lait : "du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas." (Napoléon).
Maintenant c'est Bolloré, le Fouquet's, Christian Clavier et Mireille Mathieu.
Claude Levi-Strauss n'a pas arrêté d'expliquer pourquoi il s'était barré en Amazonie : pour fuir la "déshumanisation" du monde moderne, la disparition de la
"culture" au profit de la civilisation.
Mais les mêmes qui contribuent à cette déshumanisation (et qui n'ont rien compris) l'ensevelissent sous les éloges.
"Faut-il s'efforcer d'en rire ou en pleurer ?"
Le coeur empli de nostalgie, d'admiration et de reconnaissance, je donne à lire et à méditer à mon tour ce texte admirable de ce "prince de l'esprit" que fut Claude Levi-Strauss :
« Pas plus que l’individu n’est seul dans le groupe et que chaque société n’est seule parmi les autres, l’homme n’est seul dans l’univers. Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur ; tant que nous serons là et qu’il existera un monde, cette arche ténue qui nous relie à l’inaccessible demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : suspendre la marche, retenir l’impulsion qui l’astreint à obturer l’une après l’autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son oeuvre en même temps qu’il clôt sa prison ; cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation, où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance, vitale pour la vie, de se déprendre et qui consiste - adieu sauvages! adieu voyages! - pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d’interrompre son labeur de ruche, à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au delà de la société : dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos oeuvres, dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lis ou dans le clin d’oeil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat. »
Le début de " Tristes tropiques " intitulé "la fin des voyages" ; du grand style. Eblouissant. Je ne me souvenais pas qu'il y avait autant d'humour et d'ironie et une critique de la "civilisation" occidentale "aussi acerbe, digne du Céline du " Voyage au bout de la nuit ". Nous sommes au début de la guerre et l'auteur fuit la France occupée où il risque la déportation ; on peut penser aussi aux tribulations de Candide, sauf que Claude Levi-Strauss est tout sauf "candide" ! Il parle d'André Breton qui était sur le même "rafiot". Il dit qu'il ressemblait à un "grand ours bleu".