Vendredi 20 novembre 2009

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Colloque : Vers un renouveau du collège unique ?

 

Samedi 28 novembre
Université Paris Sorbonne, 108 bd Malesherbes,Paris 17è,
9h30-18h (accueil à partir de 9h)

Le "collège unique" semble à bout de souffle. Il n'en sort presque plus rien de bon, et les enseignants passent plus de temps à assurer la sécurité des biens et des personnes qu'à transmettre des connaissances solides aux élèves. Combien de talents faudra-t-il encore gâcher ? Combien de jeunes en échec scolaire ? Combien d'enseignants desespérés, avant que l'on intervienne ? "Vers un renouveau du collège unique ?" est le titre - volontairement ouvert - d'un colloque organisé par l'association Lire-Ecrire, qui permettra de faire un état des lieux et de proposer des pistes d'amélioration.

Sous la présidence de Laurent Lafforgue et Pierre Perrier

Avec la participation de Elisabeth Altschull, Nathalie Bulle, Bernard Kuntz, Cécile Révéret, Michel Segal,Thierry Sibieude

Colloque sorbonne renouveau du collège

 

Participation libre
Inscription souhaitée sur Internet pour faciliter l'organisation.

N'hésitez pas à transmettre cette invitation à vos amis 

 > Téléchargez le programme

Si vous ne pouvez participez, vous pouvez nous aider à couvrir les frais du colloque en faisant un don.

Pour faire un don en ligne par carte bancaire, cliquez sur ce lien: .
Don par chèque libellé à l'ordre de "Association Lire Ecrire"
Adresser à : Association Lire-Ecrire - 11 rue Pascal - 75005 Paris

Renseignements : Frédéric Prat
06 62 34 31 90

 
 

 


Par Robin Guilloux
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Vendredi 20 novembre 2009
Le Droit romain et la somme théologique de saint Thomas d'Aquin sont les deux principaux piliers de l'occident.

"La clé de voûte" de l'édifice, c'est ce que Heidegger appelle pudiquement "la question de Dieu".

A partir du moment où cette clé est remise en question, il faut construire un nouvel édifice. Et construire un autre édifice, cela veut dire l'hypothétique "surhomme" nietzschéen auquel je n'ai rien compris, malgré les explications enflammées de Michel Onfray ou une régression vers le paganisme, en-deçà du judéo-chrétien, c'est-à-dire vers le religieux sacrificiel.

Régression impossible puisque, comme l'a montré René Girard, la révélation judéo-chrétienne est une "déconstruction" (quasiment au sens où l'entend Jacques Derrida) des religions sacrificielles.

Dans le christianisme la clé de voûte de l'édifice est "la pierre qu'ont rejeté les bâtisseurs", la victime émissaire, "l'agnus dei".

Le retour au paganisme, l'Histoire tragique du XXème siècle nous en a montré les effets, mais il semblerait que nous n'ayons toujours pas compris.
Par Robin Guilloux - Communauté : Utopies sociales et progres
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Vendredi 20 novembre 2009
Il y a certainement des personnes estimables dans les IUFM, qui ne sont pas des fanatiques de la méthode idéo-visuelle et du constructivisme.

Ce qui est inadmissible, en revanche, c'est la mainmise idéologique des "pédagogistes" sur la formation initiale des enseignants. On se forme essentiellement par le compagnonnage et la pratique et c'est ce qui existait AVANT la création des IUFM, et qui n'a été remplacé par rien ou par des cours de pédagogie théoriques absolument inutiles s'ils ne font pas écho à une expérience de terrain.

Une formation initiale est indispensable, surtout pour la "didactique de la discipline".

Un article récent du New-York Times comparait le métier d'enseignant à celui de médecin et réclamait pour les futurs enseignants une formation aussi bien théorique que pratique.

L'article insistait aussi sur l'importance pour le professeur de collège ou de lycée de continuer à se former à l'université et à se cultiver. Carl Rogers  disait que le professeur devait s'efforcer d'acquérir un savoir encyclopédique.

Je ne me sens pas techniquement capable de définir précisément les modalités d'une formation initiale AVANT le concours.

Sur la finalité en revanche, il me semble qu'elle permettrait aux candidats de se demander s'ils ont vraiment envie d'exercer ce métier.

J'ai été maître auxiliaire avant de passer le CAPES en toute connaissance de cause. J'avoue que si je devais le repasser aujourd'hui, j'y regarderais sans doute à deux fois du fait de la dégradation de nos conditions de travail, de notre statut et du comportement des élèves.

Mais s'il y avait encore une formation digne de ce nom, peut être qu'après avoir un peu hésité, je me lancerais dans la bagarre, mais en toute connaissance de cause et "armé".

Mais sans doute que dans leur grande sagesse ;-)) les responsables de l'Education nationale ont-ils décidé qu'il valait décidemment mieux que les futurs enseignants en sachent le moins possible sur ce qui les attend.

 

Par Robin Guilloux - Communauté : Utopies sociales et progres
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Vendredi 20 novembre 2009
Le collège devrait être le lieu où l'on dispense la culture générale, au moins à partir de la classe de 4ème et en s'assurant que les élèves ont les pré requis nécessaires.

On ne commence pas à faire le toit avant les étages. Ce que l'on peut faire, en revanche, c'est dire de temps en temps aux élèves : voilà, nous sommes en train de faire le premier (ou le second) étage, mais il faudra construire le toit et voilà à quoi ressemblera la maison (vous serez capables de lire et de comprendre un texte très difficile, de résoudre une équation du nième degré...)

La culture générale, ce n'est pas ce qui reste après que l'on ait tout oublié (un vague vernis), c'est l'instant où s'établissent les interconnections, où les morceaux du puzzle s'ajustent pour former un "paysage intelligible" : pas "tout le puzzle", mais une partie ayant du sens (un morceau de ciel avec des nuages et pas un morceau de rivière avec des arbres).

"L'enseignement en séquences" est relativement bien adapté aux élèves qui ont commencé à faire les "interconnections" (5 ou 6, statistiquement, sur sur une trentaine, d'après mon expérience personnelle).

Ce n'est qu'à partir du moment où l'élève connaît par exemple par coeur la conjugaison du passé simple que l'on peut se hasarder fructueusement, mettons, à expliquer les deux systèmes de temps et les deux types d'énoncés en français.

Le problème du "collège unique" et du système d'enseignement français actuel, c'est que les élèves qui arrivent en 4ème, la classe où l'on pourrait commencer à faire de la "culture générale", n'ont pas tissé un réseau suffisamment serré de connaissances solides. Ce qui n'a rien d'étonnant quand on sait que près de 20% des élèves entrent en 6ème sans savoir lire et écrire correctement. Rien n'a été vraiment prévu pour ces élèves-là qui accumulent les lacunes, se découragent peu à peu et finissent par perdre toute espèce de motivation.

Au nom du dogme de "l'égalité des chances" qui n'est qu'un leurre et de la "démocratisation de l'enseignement", on a supprimé peu à peu toutes les mesures d'aménagement qui rendaient la "Réforme Haby" (instauration du "collège unique" en 1975) relativement vivable : les dédoublements systématiques, les CPPN, les orientations après la 5ème, les 4ème et 3ème technologiques...

L'alignement de la France, au mépris de toute sa tradition intellectuelle et humaniste sur les récentes directives européennes sur le "socle commun" et "l'évaluation des compétences" laissent présager une accélération de l'érosion des savoirs, déjà mis à mal par des programmes indigents et des méthodes pédagogiques aberrantes, ainsi que l'éclatement des disciplines au nom de la "transversalité".

La pédagogie "constructiviste" postule (c'est une pure vue de l'esprit) que l'enfant est capable d'accéder immédiatement au "sens", sans passer par les éléments et elle applique ce schéma dès le début, à l'apprentissage de la lecture avec la méthode "idéo-visuelle" qui n'a jamais été abandonnée.

En réalité, il ne peut pas y avoir de synthèse (savoir lire correctement, comprendre un poème de Victor Hugo) sans analyse.

Il faudrait se demander pourquoi le constructivisme ignore délibérément la dimension analytique, mais ceci nous entraînerait peut-être un peu loin. La question est probablement en rapport avec la notion de "vérité".

Mais le rôle de l'école n'est pas de transmettre la "vérité", c'est de dire (je ne fais que répéter Hannah Arendt) : "Voici notre monde."

Voici notre "maison". Vous pouvez l'aimer et avoir envie d'y habiter, vous pouvez avoir envie d'en construire une autre où d'aller vivre en Amazonie avec des gens plus aimables qui ne vivent pas dans des maisons. Notre (modeste) rôle à nous est de vous dire (et de vous expliquer) "l'héritage".
Par Robin Guilloux - Communauté : Utopies sociales et progres
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Jeudi 19 novembre 2009
Un grand Monsieur qui vient de nous quitter (non, pas Michael Jackson), Claude Levi-Strauss, explique qu'une société se déploie sur deux dimensions : la civilisation (l'agriculture, l'industrie, les biens de consommation...) et la culture (l'art, la spiritualité, l'éthique, la pensée réflexive). Le statut de la science est ambigu. Inséparable de la technique, elle se tient à l'intersection des deux sphères.

Dans les sociétés "primitives" que l'on appelle aujourd'hui "premières", la dimension civilisationnnelle est contenue dans d'étroites limites.

Levi-Strauss appelle ces sociétés des "sociétés froides" et les compare à des horloges : elles ont une conception cyclique du temps, ignorent la notion d'Histoire et de "progrès", mais aussi le désordre imprévu et la "lutte des classes".

Dans les sociétés dites "avancées" comme la nôtre - Claude Levi-Strauss les compare à des " machines à vapeur " - celle qui a tendance à s'étendre, pour le meilleur et pour le pire, sur toute la planète, la dimension civilisationnelle l'emporte et génère ce que Levi-Strauss appelle de "l'entropie", c'est-à-dire une tendance à toutes sortes de phénomènes agréables et désagréables : le confort, la multiplication des objets, la consommation, le changement, mais aussi l'envie, le désordre, la pollution, l'exploitation de l'homme par l'homme...

Dans les sociétés primitives, on peut dire que la sphère de la culture (essentiellement la religion et ce que nous appelons "l'art" : les masques, la danse...) englobe pratiquement la sphère de la civilisation. Levi-Strauss montre avec l'exemple de la caste des forgerons à quel point ces civilisations sont attentives à ne pas laisser "l'économie" se détacher de la culture.

Il explique que si nous voulons continuer à avancer dans la voie que nous avons "choisie", sans nous détruire, nous devons apprendre à gérer cette "entropie" en la transférant positivement" dans la culture.

"C'est en Allemagne, au XIXème siècle, que le terme de culture se développe comme concept et comme outil politique. A l'époque, l'Allemagne est travaillée de toutes parts par la question de l'unité nationale. Les intellectuels germanophones s'emparent de la notion de culture pour définir ce que serait le creuset d'une nation allemande à venir. En France ou au Royaume-Uni, en revanche, le terme était très peu usité. On parlait plutôt de civilisation". (Philippe Descola, successeur de Claude Levi-Strauss au Collège de France, dans un article du Monde.fr, rubrique Société, merci à Buntov. pour cette référence !)

Donc, lorsque les Allemands ont eu besoin de donner un sens à leur existence en tant que peuple, ils ont éprouvé le besoin d'un mot distinct du mot "civilisation", le mot "Kultur".


On voit évidemment tout de suite le risque, mais Levi-Strauss parle, lui, de "l'arc-en-ciel des cultures humaines" : la culture, pour lui, c'est ce qui fonde l'identité collective mais aussi ce qui la relie aux autres identités. Je n'ai pas besoin, je pense, d'insister sur la symbolique de l'arc-en-ciel et sur sa relation au judaïsme. La vraie culture suppose donc l'ouverture sur l'universel et exclut la fermeture sur soi-même.

 

Robert Maggiori estime que l'héritage le plus « sacré » de Levi-Strauss « est l’idée que les cultures ont la même force et la même dignité, parce qu’on trouve en chacune, aussi éloignée soit elle des autres, des éléments poétiques, musicaux, mythiques qui sont communs »

 

 

Françoise Lhéritier, qui lui a succédé au Collège de France, résume ainsi son héritage : « Nous avons découvert avec stupéfaction qu'il y avait des mondes qui n'agissaient pas comme nous. Mais aussi que derrière cette différence apparente, derrière cette rupture radicale avec notre propre réalité, on pouvait mettre en évidence des appareils cognitifs communs. Ainsi, nous prenions à la fois conscience de la différence et de l'universalité. Tel est son principal legs, encore aujourd'hui: nous sommes tous très différents, oui, mais nous pouvons nous entendre, car nos structures mentales fonctionnent de la même manière. »

Les professeurs, mais aussi les hommes de science, les artistes, les créateurs, ceux que l'on appelle parfois dédaigneusement les "intellectuels" jouent un rôle dans la régulation de l'entropie. Ce problème ne date pas d'hier, on le trouve déjà dans La République de Platon.

Ce rôle fondamental a tendance à disparaître, la culture à être  "absorbée" et transférée négativement du côté de la civilisation.

Au début de l'année 2005, lors d'une de ses dernières apparitions à la télévision française Levi-Strauss déclare, reprenant en des termes très proches un sentiment qu'il avait déjà exprimé en 1972 (entretien avec Jean José Marchand et en 1984 avec Bernard Pivot) : « Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c'est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu'elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l'espèce humaine vit sous une sorte de régime d'empoisonnement interne - si je puis dire - et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n'est pas un monde que j'aime."

Le Président Nicolas Sarkozy a bien aperçu le problème quand il a parlé en empruntant l'expression à Edgar Morin de "politique de civilisation" et puis il n'a pas poursuivi en maugréant que c'était une "idée foireuse", alors que c'est peut-être la meilleure qu'il ait jamais eue.


La philosophie des années 70 (Althussser, Foucault, Deleuze...) nous interdisait de parler de l'homme puisque ce sont les "structures" ou "l'inconscient" qui pensent.


Tout le monde ou presque (j'exagère, il restait quand même des gens comme Mikaël Dufresne, Ricoeur, Jankélévitch, Lévinas... Le cas de Derrida est plus complexe) avait abandonné la "culture" pour passer du côté de la "civilisation".


Parce que la culture, c'est le "surmoi", c'est le souci du prochain, c'est l'effort, c'est le respect... Toutes ces vieilles lunes si désagréables.


Alors que la civilisation, c'est la consommation, le "jouir sans entraves", un "monde nouveau" (et un "homme nouveau")... C'est jeune, c'est branché... Sauf qu'à l'époque, c'était Reich et Marcuse.

Mais ça a mal vieilli et ça a tourné comme le lait : "du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas." (Napoléon).

Maintenant c'est Bolloré, le Fouquet's, Christian Clavier et Mireille Mathieu.


Claude Levi-Strauss n'a pas arrêté d'expliquer pourquoi il s'était barré en Amazonie : pour fuir la "déshumanisation" du monde moderne, la disparition de la "culture" au profit de la civilisation.


Mais les mêmes qui contribuent à cette déshumanisation (et qui n'ont rien compris) l'ensevelissent sous les éloges.

"Faut-il s'efforcer d'en rire ou en pleurer ?"


 

Par Robin Guilloux - Communauté : Utopies sociales et progres
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Mercredi 4 novembre 2009

Une collègue professeur agrégée de Lettres classiques en CPGE à Aix-en-Provence, Françoise Guichard,  a eu la bonne idée de reproduire sur le blog Bonnet d'âne de Jean-Paul Brighelli le paragraphe final de Tristes Tropiques, en hommage à Claude Levi-Strauss, décédé dans la nuit de vendredi à samedi 31 octobre, dans sa cent unième  année.


Le coeur empli de nostalgie, d'admiration et de reconnaissance, je donne à lire et à méditer à mon tour ce texte admirable de ce "prince de l'esprit" que fut Claude Levi-Strauss :

« Pas plus que l’individu n’est seul dans le groupe et que chaque société n’est seule parmi les autres, l’homme n’est seul dans l’univers. Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur ; tant que nous serons là et qu’il existera un monde, cette arche ténue qui nous relie à l’inaccessible demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : suspendre la marche, retenir l’impulsion qui l’astreint à obturer l’une après l’autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son oeuvre en même temps qu’il clôt sa prison ; cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation, où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance, vitale pour la vie, de se déprendre et qui consiste - adieu sauvages! adieu voyages! - pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d’interrompre son labeur de ruche, à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au delà de la société : dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos oeuvres, dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lis ou dans le clin d’oeil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat. »

 

 

Le début de " Tristes tropiques " intitulé "la fin des voyages" ; du grand style. Eblouissant. Je ne me souvenais pas qu'il y avait autant d'humour et d'ironie et une critique de la "civilisation"  occidentale "aussi acerbe, digne du Céline du " Voyage au bout de la nuit ". Nous sommes au début de la guerre et l'auteur fuit la France occupée où il risque la déportation ; on peut penser aussi aux tribulations de Candide, sauf que Claude Levi-Strauss est tout sauf "candide" ! Il parle d'André Breton qui était sur le même "rafiot". Il dit qu'il ressemblait à un "grand ours bleu".


 

Par Robin Guilloux - Communauté : Utopies sociales et progres
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Dimanche 25 octobre 2009
Un village allemand (dans le Brandebourg en Prusse, près de Berlin) à la veille de la première guerre mondiale.

Des événements étranges et inexpliqués, de plus en plus graves : un câble tendu  entre deux arbres qui fait tomber le cheval et désarçonne son cavalier,  le médecin du village : le cheval en meurt, le cavalier est blessé, mais en réchappe, la mort brutale d'une paysanne, un incendie criminel, un suicide, l'enfant du hobereau du village retrouvé nu et ligoté dans la forêt, fouetté jusqu'au sang et complètement traumatisé (il échappera plus tard de justesse à la noyade). Un enfant handicapé retrouvé, lui aussi, dans cette même forêt, sauvagement torturé.

Un pasteur protestant rigide qui n'hésite pas à fouetter ses enfants pour la moindre pécadille (un retard dont il ne cherche pas à savoir la cause) et qui attache son fils aîné aux barreaux de son lit pour l'empêcher à se livrer à de "mauvaises habitudes".

La brutalité physique et psychologique est d'ailleurs omniprésente dans ce film (la scène de sadisme psychologique entre le docteur et sa gouvernante est à la limite du soutenable et la pudeur m'a obligé à baisser les yeux). Entre enfants et adultes, se dresse une infranchissable barrière de silence et de non-dits, sous  une soumission forcée et un respect qui n'est qu'apparent.

La haine, l'envie, la malveillance, le mépris, l'obsession du sexe et de la punition, le moralisme rigide, le fanatisme religieux qui n'empêche pas (mais favorise au contraire) toutes les perversions, y compris l'inceste, les rapports de pouvoirs (entre les hommes et les femmes, les adultes et les enfants, le hobereau et les paysans), structurent cette société villageoise dans ses moindres replis.

Le thème de la punition est omniprésent et le ruban blanc est en réalité un signe d'infâmie : il symbolise la distance qui sépare l'enfant de la pureté.

Seul l'instituteur du village, une garçon intelligent, mais un peu naïf, essaye d'y voir clair ;  il subodore que les enfants en savent beaucoup plus long qu'ils ne le prétendent et pourraient même être au coeur de l'affaire, mais il se heurte à l'aveuglement délibéré du pasteur qui menace de le faire révoquer et de porter plainte pour diffamation.

C'est d'ailleurs cet instituteur, des années plus tard,  qui commente en voix "off" (une voix de vieillard) tous ces événements, sans doute après la prise du pouvoir et la chute du nazisme.

Un policier se présente au village et commence à interroger les enfants, mais l'enquête tourne court et on n'en saura pas plus. Dans cette société "wilhelmienne" et encore largement féodale, entre le château et l'église, il n'y a pas de place pour la justice.

Au milieu de toute cette noirceur (dans ce film en noir et blanc les ténèbres ont tendance à absorber la lumière), il y a tout de même de brefs moments de grâce : la conversation dans la cuisine entre le jeune garçon et sa soeur, la fille du docteur ("Was ist Tod..."), l'idylle entre l'instituteur et la préceptrice des jeunes enfants du baron, l'offrande de l'oiseau blessé et soigné par le jeune garçon au pasteur... et des images (notamment des paysages de neige ou de nuit : la battue dans la forêt à la lueur des flambeaux) d'une beauté à couper le souffle.

Rien à dire non plus sur le casting, le décor (en particulier les intérieurs),  les acteurs principaux, tous remarquables, les figurants, tout est absolument en place, vraisemblable, parfait. Ni sur la perfection formelle, d'un classicisme voulu, de la réalisation et du montage ; mes souvenirs des cours d'Henri Langlois, directeur de la cinémathèque de Chaillot, dans les années 70, m'inciteraient à citer Pabst, Murnau, Dreyer, Fritz Lang et Bergman, mais je ne suis pas un spécialiste de l'Histoire du cinéma.

Venons-en maintenant à l'aspect le plus délicat : le sens.  Certains y voient une préfiguration symbolique du nazisme, d'autres une dénonciation de l'hypocrisie et du fanatisme religieux et de la nocivité des châtiments corporels... Il y a sans doute un peu de vrai dans toutes ces interprétations.

Méfions-nous tout de même des anachronismes. Le film ne se déroule pas dans les années 30, mais avant la guerre de 14 et se termine par la nouvelle de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo.

Tout ce que l'on peut dire c'est qu'effectivement, si l'on procède à un rapide calcul, les enfants qui figurent dans le film auront l'âge d'être enrôlés dans l'armée allemande en 1939 .

Mais le film ne parle jamais directement (et seulement) du nazisme. Il ne faut pas oublier que le nazisme est né en Autriche (Adolph Hitler fut élevé dans la religion catholique) et en Bavière (à Munich et à Nüremberg) qui étaient des pays majoritairement catholiques et non en Prusse, en Allemagne du Nord, à majorité protestante. Il ne faut pas oublier non plus les causes économiques (la crise de 29, l'inflation) et l'affaiblisement de la cellule familiale et des valeurs morales traditionnelles dans les années 30, ce qui permit aux nazis de "récupérer" une partie de la jeunesse et de la "dresser" à son profit, non par des châtiments corporels, mais par la "camaraderie fusionnelle".

En ce qui concerne la nocivité des châtiments corporels, je suis évidemment d'accord, mais je me permets de faire remarquer que cette méthode d'éducation était en vigueur un peu partout, en particulier en Angleterre, ce qui n'a pas empêché ce pays de demeurer une démocratie.

Je ne dis pas qu'il faille établir une filiation directe  entre le catholicisme et le nazisme ni exonérer non plus de ses responsabilités le protestantisme  (l'antisémitisme de Luther n'avait rien à envier à celui de l'Eglise catholique).

Le film, me semble-t-il,  nous oblige à "descendre" dans des zones plus profondes et plus obscures que celles de la politique et de l'Histoire.

Ce n'est pas uniquement au nazisme que j'ai pensé, mais aussi à ce que vois autour de moi, en 2009, en tant que professeur  de Lettres en collège (un univers où ne règne pas, c'est le moins qu'on puisse dire, un "ordre prussien") : un mur presque infranchissable entre adultes et enfants, la loi du silence, la violence, la brutalité des rapports humains, la focalisation  sur les faibles : les "intellos", les enfants d'origine juive ou simplements "différents", pour une raison ou pour une autre, la recherche permanente de "boucs émissaires"... des événements  bizarres et inexplicables, souvent graves, qui éclatent périodiquement et dont on connaît rarement "le fin mot de l'affaire", soit parce que "l'enquête" n'aboutit à rien, soit parce que l'administration garde le silence.

L'anarchie, l'absence de règles, le refus d'obéir à des lois, sont presque aussi insupportables que l'excès inverse ; ils ont d'ailleurs les mêmes effets. La solution n'est donc pas, comme certains pourraient le penser, dans une approche "libertaire" et je ne pense pas que ce soit ce que suggère Michael Haneke.

On finit par imaginer l'impensable, que ce sont les innocents enfants  aux rubans blancs et à l'expression impénérable qui se sont mués en justiciers.

Michael Haneke nous livre un indice en nous montrant l'une des filles du pasteur "sacrifiant" le canari préféré de son père avec une paire de ciseaux (le massacre est filmé en ellipse, on ne nous montre que le début et le résultat) car son père a péché contre la justice en la punissant injustement (elle cherchait à maintenir l'ordre dans la classe en criant : "Ruhe !")

Mais il est également possible qu'il y ait deux groupes d'enfants (et d'adolescents) et deux séries de crimes : les crimes "religieux" et les crimes "sociaux".

Il y aurait donc deux sortes de mobiles : la punition contre les "pécheurs" et la vengeance contre les "exploiteurs" (le baron est mêlé à la mort non élucidée d'une paysanne et au suicide de son mari).

Mais il y a aussi des "crimes" qui n'entrent dans aucune de ces deux catégories, comme lorsque le garçon mécontent de la naissance de son petit frère ouvre délibérément la fenêtre de sa chambre en plein hiver et que le bébé contracte une pneumonie.

On pense au "meurtre archétypal" dans l'Ancien Testament, le meurtre du frère par le frère (Caïn et Abel).

S'il y a une leçon à retenir de ce film, c'est que dans la guerre civile larvée qui se déroule dans ce "village de damnés" (qui pourrait être la terre entière si nous n'y prenons pas garde) ce sont les plus innocents et les plus faibles qui sont sacrifiés.

La seule personne qui semble connaître tout ou partie de la vérité, la sage-femme, disparaît  et le spectateur en est réduit à  tirer ses propres conclusions.

Il n'y a pas de Sherlock Holmes ou d'Hercule Poirot pour réunir tout le monde, à la fin du film, dans la nef de l'église ou la grande salle du château et pour expliquer : "Who did it". "Le ruban blanc" n'est pas un film policier.

Les romans et les films policiers sont divertissants et  font travailler "les petites cellules grises". "Le ruban blanc" fait travailler "les petites cellules grises" mais n'est pas divertissant.

Les romans policiers, même les plus terrifiants, sont rassurants car ils finissent toujours par "délimiter" le mal, par séparer les "innocents" des "coupables". "Le ruban blanc" n'est pas rassurant.

"Le ruban blanc" n'est pas, pour autant,  un film fantastique. Les crimes ne sont pas l'oeuvre  de  la "main droite de Dieu", mais d'êtres humains "en chair et en os". Mais ces êtres humains sont à la fois coupables et innocents, responsables et irresponsables. Ils ne sont pas "la main droite de Dieu",  mais les instruments des adultes ; les enfants (ceux de 1914, de 1939 et d'aujourd'hui) ne sont que ce qu'on en fait.

Seuls les très grands (je pense à Dostoïevski) sont capables de s'élever à une compréhension aussi fine de la nature intime du mal (collectif et "imitatif") .Dans "Les Frères Karamazov", Smerdiakov est bien, si l'on veut "le bras armé de Dieu", mais il ne fait que réaliser le désir secret d'Yvan et de Dimitri.

Mais "Les Frères Karamazov" est plus qu'un roman policier ; seul peut-être Chesterton a essayé de dépasser les limites du genre en s'intéressant à "l'âme" du criminel et à la dimension métaphysique du crime (son enquêteur est un prêtre, le Père Brown), mais Chesterton, même s'il pressent, comme Dostoïevski,  le caractère "contagieux" et "mimétique" du mal, reste dans le cadre de la responsabilité individuelle, celui de la théologie médiévale.

La notion qui rendrait peut-être le mieux compte de ce dont il est question dans ce film est celle de "scandale" (le "skandalon" en grec, c'est le "modèle" qui fait trébucher et les enfants y sont particulièrement vulnérables parce que l'enfance est l'âge de l'imitation).

" Quiconque accueille un petit enfant tel que lui à cause de mon nom, c'est moi qu'il accueille. Mais si quelqu'un doit scandaliser l'un de ces petits qui croient en moi, il serait préférable pour lui de se voir suspendre autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d'être englouti dans la mer. Malheur au monde à cause des scandales ! Il est fatal, certes, qu'il arrive des scandales, mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive !" (Matthieu, 18,5)

"Le Ruban blanc" n'est pas non plus un film historique ; il ne cherche pas à décrire comment on vivait avant la guerre de 14 dans un village allemand dans le land de Brandbourg.  Je ne sais d'ailleurs pas exactement ce que Michael Haneke "a voulu nous dire" et le réalisateur explique que ce n'est pas à lui de nous dire ce que nous devons penser.

Alors voici ce que je pense : je pense que le village de damnés du "Ruban blanc", c'est un monde où il n'y aurait pas cette institution que nous critiquons parfois à juste titre et que nous trouvons toute naturelle, comme l'air que nous respirons, sans imaginer qu'il vienne à manquer : la démocratie ("le pire des régimes, à l'exception de tous les autres" selon la célèbre formule de Churchill), où il n'y aurait pas de laïcité (de séparation entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil), ni de régulation (toujours imparfaite) de la "lutte des classes" par un politique de justice sociale et de redistribution des richesses, une justice indépendante du pouvoir exécutif...

Evidemment ce sont-là des conditions nécessaires, mais non suffisantes. Les institutions ne sont que des coquilles vides si on ne les fait pas vivre. La démocratie n'est pas un aquis, c'est un combat.

Reste la question du bien et du mal, la question des relations concrètes avec l'autre. Il y a des Paroles auxquelles j'essaye de croire, malgré tous les mauvais prêtres, les pasteurs indignes, les immams fanatiques, les rabbins obtus : "Tu ne tueras pas !"..."Tu aimeras ton prochain comme toi-même."

"Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas  l'amour je ne suis plus qu'airain qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j'aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j'aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien. Quand le distribuerais tous les biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert à rien...

L'amour est longanime ; l'amour est serviable, il n'est pas envieux ; l'amour ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; il ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal. Il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il met sa joie dans la vérité. Il excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout.

Les prophéties ? Elles disparaîtront. Les langues ? Elles se tairont. La science ? Elle disparaîtra. Car partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie. Mais quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra. Lorsque j'étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant ; une fois devenu homme, j'ai fait disparaître ce qui était de l'enfant. Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. A présent, je connais d'une manière partielle ; mais alors, je connaîtrai comme je suis connu.

Maintenant donc demeurent foi, espérance, amour; ces trois choses, mais la plus grande, c'est l'amour."

Le ciel et la terre passeront, mais l'amour ne passera jamais."(Paul de Tarse, Première Epître aux Corinthiens)

Le village du "Ruban blanc", c'est la banalité du mal dans un monde sans amour.

Il me souvient tout à coup d'une lecture talmudique d'Emmanuel Lévinas sur la signification symbolique des deux chérubins qui ornent l'arche d'alliance : l'un signifie la rigueur et la Loi, l'autre l'amour et le pardon.

Walter Benjamin disait que la véritable question n'était plus de se demander si le cinéma faisait partie de la culture, mais ce que le cinéma changeait désormais à la culture. Le cinéma est un art à part entière, un irremplaçable vecteur d'émotions et d'esthétique, mais il ne saurait se substituer à l'exercice de la pensée.

C'est donc "ailleurs" que Michael Haneke nous oblige à chercher, par exemple dans les oeuvres littéraires : "Le Mal ne procède pas de l'élan originel. Le Mal est dans l'élan lui-même dans le fait de localiser le Mal, de lui découvrir une adresse et de se vouer avec une ardeur rédemptrice à son anéantissement." (Alain Finkielkraut à propos de "Tout passe" de Vassili Grossman).


... Ou pour le dire en termes pascaliens : "les hommes ne font jamais le mal si complètement et joyeusement que lorsqu'ils le font par conviction politique ou religieuse."

Ou encore : "Il n'y a pas d'union sacrée sans victime expiatoire. Privée de l'aliment de la haine, la fraternité dépérirait. Pour exister, elle a besoin de chair fraîche." (Alain Finkielkraut à propos de "La Plaisanterie" de Milan Kundera.)

Et les enfants ne font, depuis toujours,  qu'imiter les adultes, quelle que soit la couleur de leur ruban.

Laissons pour finir la parole au réalisateur :

 "Il s’agissait de raconter l’histoire d’un choeur d’enfants qui érigent en absolu les valeurs de leur éducation et veulent punir leurs parents de ne pas vivre selon ces valeurs. Ensuite j’ai voulu montrer comment se développe le rigorisme dès lors que l’on fait d’une idée une idéologie, très dangereuse pour ceux qui ne s’y plient pas. L’idée de départ peut même être très belle, à la manière des Évangiles, quand l’Inquisition l’est évidemment beaucoup moins."

"Si l’on fait une coupe transversale des différents niveaux sociaux du film et de leurs rapports, c’est en effet politique. Mais le réduire à l’origine du fascisme allemand est un malentendu. On peut penser au fascisme allemand pour penser à tous les radicalismes fanatiques. Cela vaut par exemple pour l’islamisme alors que l’islam n’est pas une religion plus agressive que le christianisme. Ce qui m’intéresse, ce sont les conditions sous lesquelles on devient accessible à n’importe quelle solution, même violente. Et il existe là des constantes : oppression, humiliation, souffrance, désespoir. On m’a un jour demandé d’imaginer un titre générique pour l’ensemble de mes films. J’ai répondu Guerre civile. J’entends par là non pas ce qui est communément entendu, mais la guerre de tous les jours. Les blessures infligées dans la vie personnelle ou professionnelle. Tout le monde, ou l’immense majorité, est humilié tout le temps et c’est quelque chose que la conscience n’oublie jamais."



Date de sortie cinéma : 21 octobre 2009

Réalisé par Michael Haneke
Avec Christian Friedel, Ernst Jacobi, Leonie Benesch   plus...

Titre original : Weiße Band - Eine deutsche Kindergeschichte
Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs
Long-métrage français, italien, autrichien, allemand. Genre : Drame
Durée : 2h24 min. Année de production : 2009

 

 

 

Interview de Michael Hanecke à propos de son film "Le ruban blanc" :

 

http://www.humanite.fr/Entretien-avec-Michael-Hanecke-l-alienation-peut-aller-tres-loin












Par Robin Guilloux - Communauté : Utopies sociales et progres
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Vendredi 16 octobre 2009

 

 


























Je recommande aux amateurs de romans policiers et d'ambiances slaves "L'âme détournée" de R.N. Morris, paru récemment dans la collection "Grands détectives", aux éditions 10/18 et traduit de l'anglais par Bernard Cucchi (titre original : "The Gentle axe").

L'enquêteur n'est autre que Porphiri Pétrovitch, le juge d'instruction de "Crime et châtiment" de Fédor Dostoïevski. Le récit débute par la découverte sous la neige du parc Pétrovski, durant l'hiver 1866, d'un homme pendu à un arbre et d'un nain au crâne ouvert, dissimulé à l'intérieur d'une valise. Suicide inspiré par le remords ou mise en scène macabre ?

Une prostituée sublime, une innocente fillette, une "babouchka" au coeur d'or, un étudiant famélique et tourmenté, deux respectables éditeurs, un prince amoureux d'un acteur volatilisé...  sont au coeur d'un mystère apparemment insoluble auquel s'attaque, un an et demi après "l'affaire Raskolnikov", un enquêteur placide, obstiné et perspicace dont le supérieur hiérarchique est aussi  vaniteux que borné... Cet enquêteur  atypique (mais typiquement "slave") s'intéresse au mobile, à l'alibi, au "modus operandi", à l'arme du crime, autant qu'à l'âme des suspects.

Tout grand détective a sa silhouette et ses tics (et Porphiri Pétrovitch n'a rien à envier à Maigret, à Sherlock Holmes ou à Hercule Poirot) : Trapu et enveloppé, intelligent et humain, il a "les cils qui papillonnent".

Le décor est encore et toujours Saint-Petersbourg, la ville impériale,  bouillonnante d'idées nouvelles, dans toute sa splendeur et sa misère. Plus qu'un décor, un personnage à part entière (il est recommandé de s'habiller chaudement) :

"Le chemin du canal l'amena sur la perspective Nevski à hauteur de Notre-Dame de Kazan (je sais gré au traducteur, Bernard Cucchi d'avoir conservé cette expression "perspective Nevski" que les puristes considèrent comme fautive). La largeur et l'opulence de cette avenue l'intimidèrent. Il eut l'impression que le vent qui la balayait allait le détruire, délibérément. Seuls les nantis, vêtus de fourrure pouvaient s'aventurer ici.

Virginski décida de s'abriter sous la colonnade de la cathédrale. Il se serait volontiers dit athée, mais il avait toujours aimé cet endroit. La colonnade en demi-cercle lui rappelait vaguement deux bras ouverts et, devant la majesté de cette architecture, il n'avait pas peur. Elle lui semblait contenir quelque chose de favorable et de bienveillant. Il croyait qu'elle avait su filtrer l'humanité du tailleur de pierre paysan.

Le vent avait éparpillé entre les colonnes de petits amas de poudreuse qui se défaisaient ou s'amassaient, au gré des bourrasques. A force d'observer le palimpsestre des traces de pas sur les pavés, Virginski perdit le fil de ses pensées et devint incapable de compter ses pas..." (page 253)

Mais les innovations venues d'ailleurs et imposées "d'en haut" (comme la réforme du système judiciaire et l'utilisation de la médecine légale) n'empêchent pas les uns de continuer à vénérer les saintes icônes et les autres à pactiser avec le diable.

C'est  un saint moine, un "staretz", qui oriente Porphiri Pétrovitch (qui a fait ses études chez les moines comme d'autres chez les frères) sur le chemin de la vérité, une vérité qui gît au coeur d'un labyrinthe particulièrement tortueux ou plutôt d'un emboîtement de poupées... russes comme il se doit.

Mais c'est d'un livre de philosophie, ou plus exactement d'une traduction, dans laquelle l'une des victimes a semé des indices aussi essentiels que sybillins, que la vérité finira par jaillir, permettant à Porphiri Pétrovitch de confondre l'assassin, un assassin prêt à tout pour parvenir à ses fins et qui a tout perdu... sauf la raison.

De précieux indices sont généreusement offerts par l'auteur dans le titre anglais (un oxymore) et la citation de "Crime et Châtiment" qui figure au début du livre. Mais ces indices-là, à moins d'être particulièrement perspicace (ce qui n'a pas été mon cas) ne se comprennent que la dernière page tournée. Comme disait le commissaire Bourrel : "Bon Dieu ! Mais c'est bien sûr !"

Les connaisseurs de Dostoïevski, auprès duquel l'auteur éprouve bien inutilement le besoin de s'excuser, reconnaîtront les allusions à "Crime et Châtiment",  à "l'Adolescent", mais aussi aux "Frères Karamazov", dont on oublie parfois qu'il est construit autour d' une intrigue policière.

"Alexéi Fiodorovitch Karamazov ("Aliocha") était le troisième fils d'un propriétaire foncier de notre district, Fiodor Pavlovitch, dont la mort tragique, survenue il y a treize ans, fit beaucoup de bruit en son temps et n'est point encore oubliée..." (Dostoïevski, Les Frères Karamazov, Livre premier, Histoire d'une famille)

R.N. Morris, "l'âme détournée", Editions 10/18, collection "Grands détectives", dirigée par Jean-Claude Zylberstein,  traduit de l'anglais par Bernard Cucchi. Titre original : "The Gentle Axe".

Né à Manchester en 1960, R.N. Morris vit dans le nord de Londres, où il travaille comme  rédacteur indépendant. Après "L'âme détournée", publié par Faber en 2007, il signe la nouvelle aventure de Porphiri Pétrovitch, "A Vengeful Longing". Un auteur à suivre !

























 
Par Robin Guilloux - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
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Vendredi 16 octobre 2009
























Un livre à lire toutes affaires cessantes sur lequel je suis tombé par hasard, sans doute à l'occasion d'une récente réédition : "La Vague" de Todd Stasser, paru chez Pocket et traduit de l'anglais par Aude Carlier.


L'éditeur est Jean-Claude Gawsewitch.

"La Vague" ("The Wave") se fonde sur des faits qui se sont réellement produits en 1969 au lycée de Palo Alto, en Californie. Selon Ron Jones, le professeur concerné, personne n'en parla durant les trois années suivantes. "Il s'agit, dit-il, de l'événement le plus effrayant que j'aie jamais vécu dans une salle de classe."

Pour faire comprendre les mécanismes du nazisme à ses élèves, Ben Ross, (c'est le nom du professeur d'Histoire dans le roman), crée un mouvement  expérimental et trois slogans simples : "La force par la Discipline, La Force par la Communauté, la Force par l'Action."

En l'espace de quelques jours le paisible lycée californien se transforme en univers totalitaire, les élèves abandonnant peu à peu leur libre arbitre et leur esprit critique pour se soumettre aux ordres de leur leader, lui-même  de plus en plus prisonnier de son personnage.


"De fait, "La Vague" a ébranlé tout un lycée. Ce livre, version romancée des événements, décrit comment l'extraordinaire pouvoir de pression du groupe, à l'œuvre dans de nombreux mouvements politiques et religieux à travers l'Histoire, peut conduire des individus à rejoindre ce genre d'organisations et, ce faisant, à abandonner leurs droits individuels (...)"


"Pourquoi publier ce texte ? s'interroge l'éditeur, parce qu'il existe encore des livres rares qui marquent notre Histoire et notre mémoire. "La Vague" en fait partie.


J'ajoute que ce livre rejoint, à sa manière, l'analyse de Sébastien Haffner dans "Histoire d'un Allemand" (l'un des livres de la "bibliothèque idéale" d'Alain Finkielkraut) sur ce qui pourrait bien constituer le cœur du nazisme (et de tous les totalitarismes) : la "camaraderie fusionnelle" et "l'obsession de l'égalité", le désaisissement par le groupe et par son leader de l'angoissante question du choix.

" Monsieur Ross, je suis fier de la Vague."

Ce soudain élan de témoignages surprit Ben au plus haut point. Alors qu'il allait revenir à son cours, il se voyait contraint de jouer le jeu un peu plus longtemps. Presque inconsciemment, il devinait à quel point ses élèves voulaient qu'il soit leur leader, et il ne pouvait le leur refuser.

"Saluez !" commanda-t-il.

Tous les élèves bondirent au garde-à-vous et exécutèrent le salut de la Vague. Les slogans suivirent : "La Force par la Discipline, la Force par la Communauté, la Force par l'Action !"

Ben allait ramasser ses notes de cours lorsque les élèves se dressèrent de nouveau, saluant et récitant les slogans de leur propre initiative. Puis le silence se fit dans la salle. Le professeur balaya les lycéens du regard, les yeux écarquillés. La Vague n'était plus une simple idée, ni même un jeu. Mais un mouvement qui avait pris corps grâce à ses élèves. C'étaient eux, la Vague, maintenant, et Ben comprit qu'ils pouvaient agir seuls, sans lui, s'ils le voulaient. Cette pensée aurait pu l'effrayer, mais il ne s'inquiétait pas. Il était leur leader. Il contrôlait la situation..." (page 103)

 

J'apprends en surfant sur Internet que le livre de Todd Strasser n'a été publié en France qu'en 2008 (mais chacun sait que nous sommes congénitalement immunisés contre ce genre de danger). Il est connu depuis longtemps aux Etats-Unis et en Allemagne.

 



















Une adaptation cinématographique en a été faite :

 

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18857292&

cfilm=134390.html

 

Au "laisser-aller" et au refus d'obéir à des règles qui règnent actuellement dans la plupart des collèges répond une demande diffuse, mais de plus en plus forte, de retour à l'ordre (aussi bien chez les professeurs que chez les élèves et leurs parents).


L'absence de normes est presque aussi insupportable que l'excès inverse  (elle a d'ailleurs les mêmes effets) et on sait, historiquement que c'est la désagrégation des valeurs et l'affaiblissement de la cellule familiale dans l'Allemagne des années 30 qui ont préparé le terrain à la prise en main de la jeunesse par le national-socialisme.

 

Todd Srasser montre que ce sont les adolescents les plus destructurés et les plus "anomiques" qui adhèrent avec le plus d'enthousiasme et le moins d'esprit critique à "l'ordre nouveau", l'un d'entre eux s'offrant même à servir de "garde du corps" au professeur d'Histoire "apprenti sorcier".

 

Il serait temps peut-être de nous interroger avec le vieil Aristote de "L'Ethique à Nicomaque" sur la "vertu" (le courage, par exemple,  n'est ni la lâcheté, ni la témérité, et de même l'ordre véritable n'est ni l'anarchie, ni la privation de liberté).


L'éthique n'est pas la tiédeur du "juste milieu" , mais la tension entre les extrêmes et la décision résolue (et souvent héroïque) de ne céder ni à l'un, ni à l'autre.

 


 


 

Par Robin Guilloux - Communauté : Utopies sociales et progres
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Dimanche 11 octobre 2009
Réponse à un participant du blog de Jean-Paul Brighelli, Bonnet d'âne, au sujet de "l'affaire Frédéric Mitterrand" :

http://bonnetdane.midiblogs.com/

Lu dans le Figaro.fr : "Une trentaine de manifestants d'extrême droite, accompagnés d'enfants installés dans des poussettes, ont invectivé ce matin à Bordeaux Frédéric Mitterrand, demandant sa démission. Le ministre de la culture, accompagné du maire UMP de Bordeaux Alain Juppé, inauguraient "la maison aux personnages Ilya Kabakov", un couple d'artistes russes contemporains".

Pour moi la grosse et bonne nouvelle est d'apprendre qu'Ilya Iossivovitch Kabakov, cet immense artiste russe reçoit en France de la part des autorités françaises au plus haut niveau, cette reconnaissance, qui vaut bien un Prix Nobel.

Ecrit par : buntovchik | 10 octobre 2009

Soyons clair : je pense que la manifestation qui a eue lieu Bordeaux  a été manifestement téléguidée et je n'apprécie pas trop  le pharisaïsme.

Ceci dit, sans viser personne en particulier, pas plus Frédéric Mitterrand  que Roman Polanski, je maintiens mon interrogation sur la question de l'éthique et de la sexualité.


... Sans pour autant demander le départ de l'un ou la condamnation de l'autre, pas plus que la censure de livres comme Lolita de Nabokov (que j'ai lu) ou Rose bonbon (dont j'ai entendu parler). Toutes ces réactions sont enfantines (censure, vociférations...) et il s'agit bel et bien d'un problème d'adultes.


Il faut regarder les choses en face. Si Lolita et, mettons, son pendant masculin (le Tadzio de Mort à Venise) n'étaient pas des objets possibles de désir, il n'y aurait aucun problème. 

 

Julien Green dit quelque part que pour certaines âmes, tout est tentation. Certains nous disent : "tant mieux ! Quel délice d'y succomber !" D'autres qu'il faut se rouler dans les épines. Je suis de ceux qui pensent que la beauté et la grâce existent, mais qu'il faut interposer une "haie de roses" ... et ne pas y toucher.

 

Alain Finkielkraut eût été mieux inspiré, plutôt que de défendre Frédéric Mitterrand et Roman Polanski contre la "meute démocratique" de reprendre la distinction pertinente qu'il fait dans Un cœur intelligent entre le fantasme et l'imagination.

 

La pédophilie relève du fantasme, c'est à dire d'une appropriation égocentrique du monde ("il n'y a pas de morale qui tienne, je veux avoir ce que je désire parce que tel est mon bon plaisir").

 

L'imagination, au contraire, nous oblige à nous mettre à la place d'autrui (par exemple à nous demander ce qu'est un enfant et à ne pas projeter sur lui nos propres désirs). Un homme disait le père d'Albert Camus (et Alain Finkielkraut nous le rappelle dans Un coeur intelligent) "c'est quelqu'un qui s'empêche".

 

A propos de l'héritage de mai 68, je recopie ce passage d'Un coeur intelligent : "Certes, nous préférerions étendre la révolution au domaine sexuel plutôt que de subordonner la sexualité à la révolution, mais, pour nous autres aussi, apôtres de la jouissance immédiate, il s'agissait d'en finir avec le louvoiement du style indirect et les archaïques complications du marivaudage." (page 18)


On se souvient qu'Alain Finkielkraut est le coauteur, avec Pascal Bruckner du Nouveau désordre amoureux qui fut le "bréviaire amoureux" de ces années-là.

Mai 68 avait une dimension politique (les accords de Grenelle), mais son impact essentiel se produisit  dans le domaine des mœurs (avec l'aide de la pilule contraceptive).

Les événements débutèrent à Nanterre à la cité universitaire avec des questions de cohabitation entre garçons et filles, non avec une grève ouvrière. Ses "pères tutélaires" ne furent ni Marx, ni Engels, mais Reich et Marcuse.

C'est peut-être dans ce domaine, plus encore que dans celui de la politique, que le fantasme (se mettre au centre du monde, prendre le monde pour un "terrain d'expérience") a eu le plus de mal à céder à l'imagination (se mettre à la place de l'autre, se sentir responsable de l'autre).

Il faut souligner aussi l'hypocrisie de cette chasse aux sorcières. N'est-ce pas la "société de consommation" qui a  paré l'enfance et l'adolescence (cette invention de la modernité occidentale), notamment à travers la publicité, de toutes les vertus (la beauté, l'innocence, la spontanéité, l'intelligence), l'érotise en permanence et en exploite quotidiennement l'image ? L'idéologie libertaire et le libéralisme économique ne marchent-ils pas la main dans la main ?

"L'élève est au centre du système éducatif" affirme la Loi d'orientation de 89 et l'on sent bien que le législateur aurait préféré écrire l'enfant" ou "l'adolescent", plutôt que l'élève, mais dans les fait l'un et l'autre ont en effet effacé l'élève au profit de la "spontanéité" infantile...  Et en ce qui concerne l'innocence et l'intelligence, que ce législateur et ceux qui l'ont inspiré,  viennent exercer une semaine en collège et nous en reparlerons.

J'entends bien que les partenaires de Frédéric Mitterrand n'étaient pas forcément mineurs (mais qu'ils fussent majeurs ou mineurs, les services tarifés, cela porte un nom : la prostitution) et que Daniel Cohn-Bendit a fini par comprendre que découvrir (un peu tardivement) après Freud l'existence d'une "sexualité enfantine" et en "épater le bourgeois", ne signifiait pas qu'elle était "en phase" avec la sexualité adulte.
 
J'ai senti une sorte de désespoir dans le livre de Frédéric Mitterrand  qui, je l'avoue, m'a touché, mais j'ai senti aussi une certaine "complaisance". Quant à Roman Polanski, il n'est pas utile de s'étendre sur les circonstances atténuantes qu'il peut avoir. Le talent ou le génie n'y font rien. Une dimension essentielle de la vie psychique peut, pour des raisons diverses, demeurer comme un trou béant : la paternité.

Reste que l'on parle toujours de Frédéric Mitterrand, de Roman Polanski, de Gabriel Matznev, mais jamais des "autres", leurs partenaires anonymes, les "sans nom" et les "sans grade". On ne s'interroge jamais sur leurs sentiments à eux, sur leur vie à eux... Quelle chance ont-ils en effet de faire la Une de Paris Match ou de Gala ?

Reste que toutes ces affaires en appellent plus à nos fantasmes qu'à notre imagination.

N'y aurait-il pas une autre voie que de hurler avec les loups, de demander la démission des uns, l'emprisonnement des autres ou d'absoudre tout le monde en proclamant avec un haussement d'épaule "qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat", qui serait d'appliquer à la prétendue "révolution sexuelle" la même lucidité qu'à l'autre, à se poser enfin, en matière de politique, comme en matière de sexualité, la question des laissés pour compte de nos prétendues "libérations" ?

Par Robin Guilloux - Communauté : Utopies sociales et progres
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