/image%2F0931521%2F20210606%2Fob_2519db_propedeutique-philosophique.jpg)
Explication d'un texte de Hegel sur la vengeance - Le blog de Robin Guilloux
L'auteur : Georg Wilhelm Friedrich Hegel, né le 27 août 1770 à Stuttgart et mort le 14 novembre 1831 à Berlin, est un philosophe allemand. Son œuvre, postérieure à celle de Emmanuel Kant, ap...
https://lechatsurmonepaule.over-blog.fr/2021/06/explication-du-texte-de-hegel-sur-la-vengeance.html
Nous avons tendance à "réduire la violence à l'agression", mais à côté de la violence physique, il y a bien d'autres formes de violences, comme les violences psychologiques, les violences verbales, les insultes, les menaces, le chantage, les humiliations, le harcèlement... qui sont aussi des formes de violence, tout aussi graves et dommageables pour les personnes qui les subissent que les violences physiques.
C'est donc un tort et même une faute de réduire la violence à la violence physique parce que nous risquons ainsi de minimiser les autres formes de violence en considérant que la violence réside uniquement dans la violence physique. Cette conception superficielle de la violence risque d'exonérer de leurs responsabilités les auteurs, ainsi que les autorités chargées de réguler et de sanctionner toutes les formes de violence.
L'auteur est principalement préoccupé dans ce texte par l'idée de vengeance, c'est le thème, l'idée principale. Sa thèse est que la vengeance, la prétention de l'individu à se faire justice lui-même" constitue "une simulation de justice". En quoi la vengeance est-elle une "simulation" de justice ? La vengeance s'appuie pour se justifier, quand elle tient à se justifier, sur le fait que si quelqu'un me fait du tort, j'ai le droit de lui causer un tort équivalent. "Oeil pour oeil, dent pour dent" stipule la loi du talion, souvent mal interprétée car on y voit l'affirmation d'un droit illimité à la vengeance.
Cette propension à se venger, à infliger à autrui, qu'il soit innocent ou coupable, la souffrance que nous subissons, peut affecter les meilleurs d'entre nous. La philosophe Simone Weil raconte dans La Pesanteur et la Grâce qu'étant parfois sujette à de violents maux de tête, elle était tenté de frapper la personne la plus proche à l'endroit exact où elle avait mal.
La loi du talion n'affirme pas un droit sans limite à la vengeance, mais celui d'infliger à autrui un tort strictement équivalent à celui qu'il m'a causé. En tant que principe de réciprocité limité, cette loi constitue donc un "progrès" par rapport aux usages de l'époque : si quelqu'un m'ôte un oeil ou une dent, je peux lui ôter un oeil ou une dent, mais je n'ai pas le droit de lui ôter la vie.
Cette limitation de la vengeance est un premier pas vers l'interdiction totale de la vengeance dans la Torah. Le Nouveau Testament va bien au-delà : " Si quelqu'un veut plaider contre toi et prendre ta tunique, laisse lui encore ton manteau. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre." (Matthieu 5.40).
L'institution judiciaire moderne n'applique plus la loi du talion. Elle est une substitution partielle de la justice à la vengeance. Elle sanctionne la vengeance, mais n'en supprime pas la pratique aussi bien individuelle que collective.
On peut considérer la guerre que l'on qualifie aujourd'hui "d'hybride" avec toute la rhétorique toxique qui l'accompagne, comme une forme de vengeance collective autorisée et même encouragée ou comme le moyen de faire dériver la violence intérieure sur un ennemi commun théorisé par le juriste allemand Carl Shmitt.
La vengeance apparaît comme une forme de justice dans la mesure où celui qui s'est vengé estime avoir, "à bon droit" réparé le tort qui lui a été causé ou que l'on a causé à un proche.
Cependant, pour l'auteur, cette conception de la justice comme "réciprocité" est une parodie de justice, une "simulation", elle n'est en aucun cas la vraie justice. La vraie justice s'oppose à toutes les formes de violences physiques ou psychologiques, mais également à la vengeance qu'il définit comme "l'acte de se faire justice à soi-même".
Dans le Léviathan, Thomas Hobbes explique qu'avant l'existence du "contrat social", la vengeance et la prédation régnaient en maîtres dans la société, l'homme étant un loup pour l'homme (homo homini lupus). Les individus craignaient constamment pour leur vie et vivaient dans la crainte permanente d'être tués. C'est pour ne plus vivre dans cette crainte que les hommes ont accepté de renoncer à leur liberté et instauré un contrat qui consistait à remettre à un seul homme, le "Léviathan" le droit de vie ou de mort sur les individus composant la société, en particulier le droit de punir et de venger.
En renonçant à leur droit à agresser et à se venger, les hommes entendaient mettre fin à la violence généralisée de tous contre tous. Ce n'est pas pour des raisons désintéressées qu'ils ont agi de la sorte, mais par égoïsme, pour éviter la mort, par pur instinct de conservation et de survie.
Ce contrat social n'a existé que dans l'imagination de Hobbes, comme tous les contrats sociaux, par exemple celui de Jean-Jacques Rousseau ; il s'agit d'un "mythe", c'est-à-dire d'une explication portant sur l'origine, mais il tente de montrer pourquoi et comment la société a "enlevé aux hommes le droit et le pouvoir de se faire justice eux-mêmes" en se réservant le monopole de la violence.
Encore au XVIIème siècle, sous le règne de Louis XIV, Richelieu, le premier ministre du roi, fut obligé d'interdire sous peine de mort, le duel dont la pratique généralisée menaçait de décimer la noblesse française.
La conséquence de la vengeance dont le duel est l'une des formes, n'est pas que la vengeance bafoue la justice, mais qu'elle menace de proche en proche la société tout entière.
En effet, comme l'a montré René Girard dans La violence et le sacré, la vengeance est contagieuse. Celui qui a été offensé et se venge sur l'offenseur risque d'être lui-même victime de la vengeance des proches de l'offenseur. La vengeance n'est pas seulement une pratique immorale ou illégale, elle inaugure un cycle de violences sans fin qui menace l'existence même et la survie des sociétés humaines.
Cependant, "les opérations les plus civilisés de la justice, en particulier dans la sphère pénale, garde encore la marque visible de cette violence originelle qu'est la vengeance". En effet, le droit criminel, les tribunaux mettent fin, en droit, mais jamais en fait, à la vengeance, mais ils conservent quelque chose de la "violence originelle". La justice conserve en effet le droit de punir le coupable par des peines comme l'emprisonnement et même récemment en France, avant 1981, et encore aujourd'hui dans beaucoup de pays dans le monde, la peine de mort.
L'emprisonnement et la peine de mort gardent quelque chose de la vieille idée d'expiation, c'est-à-dire d'un rituel religieux public qui consiste à infliger une souffrance à la suite d'une faute. L'expiation est considéré comme un remède ou une purification d'une faute envers la société, mais surtout envers la divinité et n'est pas seulement la sanction d'une transgression, un vol ou un crime par exemple, mais aussi et surtout une purification du transgresseur, une réintégration du transgresseur dans la société dont il s'est exclu par son crime.
Les peines infligées par les tribunaux, le rituel judiciaire, par son caractère réglé et solennel, ont donc un rapport lointain, avec les origines sacrées et violentes du droit. Thémis, la déesse de la justice, reste la demi-soeur des Enrynies, divinités de la vengeance.
/image%2F0931521%2F20170523%2Fob_932f30_robin-guilloux.jpg)