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Emmanuel Levinas, né le 12 janvier 1906 à Kaunas et mort le 25 décembre 1995 à Paris, est un philosophe français d'origine lituanienne naturalisé français en 1930. Il a reçu dès son enfance une éducation juive traditionnelle, principalement axée sur la Torah. Plus tard, il a été introduit au Talmud par l'énigmatique « Monsieur Chouchani ». La Torah enseignée par Levinas est dérivée des leçons de Monsieur Chouchani. La philosophie de Levinas est centrée sur la question éthique et métaphysique d'autrui, caractérisé comme l'Infini impossible à totaliser, puis comme l'au-delà de l'être, à l'instar du Bien platonicien, ou de l'idée cartésienne d'infini que la pensée ne peut contenir. Levinas étend ses recherches à la philosophie de l'Histoire et à la phénoménologie de l'amour. Il est également l'un des premiers à introduire en France la pensée de Husserl et celle de Heidegger.

 

Paru en 1947, au lendemain de la Libération, mais pensé en captivité, ce livre contient en germe les thèmes fondamentaux de la pensée d'Emmanuel Lévinas et préfigure son oeuvre future, Totalité et Infini, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence et de Dieu qui vient à l'idée.

Emmanuel Lévinas retient la distinction heideggerienne entre l'Etre et l'étant (le "pli de l'Etre"), mais "l'il y a" diffère de l'Être comme "donation" ("es gibt").

La conception lévinasienne de l'Être est plus proche de celle de Maurice Blanchot : bruissement silencieux, neutralité inhumaine.

Notre relation au monde est prédéterminée par notre relation à l'Être. L'analyse phénoménologique de la paresse ou de la fatigue montre que la conscience n'est pas reliée originairement à tel ou tel secteur de l'étant (à l'existant) : "on n'est pas las de quelque chose, mais de l'existence en général. La paresse, la fatigue, avant d'être des contenus de conscience sont des reculs devant l'existence en général... La lassitude est un impossible refus de la nécessité dernière d'exister."

Tous les étants ont en commun l'existence, mais tous n'existent pas de la même manière. C'est ainsi que parmi tous les étants, autrui a la particularité de ne pas être un objet du monde...

 

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"L'Etude que nous présentons a un caractère préparatoire. Elle parcourt et effleure un certain nombre de thèmes des recherches plus vastes consacrées au problème du Bien, au Temps et à la Relation avec Autrui comme mouvement vers le Bien.

La formule platonicienne plaçant le Bien au-delà de l'être est l'indication la plus générale et la plus vide qui les guide. Elle signifie que le mouvement qui conduit un existant vers le Bien n'est pas une transcendance par laquelle l'existant s'élève à une existence supérieure, mais une sortie de l'être et des catégories qui le décrivent : une ex-cendance. Mais l'ex-cendance et le Bonheur ont nécessairement pied dans l'être et c'est pourquoi être vaut mieux que ne pas être.

A cette position dans l'être se limite le thème du présent travail. L'exposé ne peut cependant masquer les perspectives où il se situe et il anticipe constamment sur les développements réservés à un autre ouvrage (Totalité et Infini, 1961)

L'ensemble de ces recherches, commencées avant la guerre, a été poursuivi et, en majeure partie, rédigé en captivité. Le stalag n'est pas évoqué ici comme un droit à l'indulgence, mais comme une explication de l'absence de toute prise de position à l'égard des oeuvres philosophiques publiées, avec tant d'éclat, entre 1940 et 1945." (E. Lévinas fait allusion à L'Etre et le Néant  de Jean-Paul Sartre)

E. Lévinas, Avant Propos

 

 

"La notion de l'il y a développée dans ce livre vieux de 30 ans, nous en semble le morceau de résistance. Une négation qui se voudrait absolue, niant tout existant - jusqu'à l'existant qu'est la pensée effectuant cette négation même - ne saurait mettre fin à la "scène" toujours ouverte de l'être, de l'être au sens verbal : être anonyme qu'aucun étant ne revendique, être sans étants, ou sans êtres, incessant "remue-ménage" pour reprendre une métaphore de Blanchot, il y a impersonnel, comme un "il pleut" ou un "il fait nuit". Terme foncièrement distinct du "es giebt" heideggerien. Il n'a jamais été ni la traduction, ni la démarque de l'expression allemande et de ses connotations d'abondance et de générosité. L'il y a , par nous décrit en captivité et présenté dans cet ouvrage paru au lendemain de la Libération, remonte à l'une de ces étranges obsessions qu'on garde de l'enfance et qui reparaissent dans l'insomnie quand le silence résonne et le vide reste plein.

Les énoncés qui se greffent sur le thème central de l'il y a et même les conclusions qui les achèvent dans ce livre de 1947, conservent, à leur niveau, leur sens. Il est probable, néanmoins, qu'ils décident, parfois prématurément, des possibles que cette notion comporte. Qu'il soit donc permis d'indiquer les éléments auxquels, dans ces développements, on attache, encore aujourd'hui, une certaine importance. Ce sont, dans les textes de la première partie de l'ouvrage où est tentée une phénoménologie de la paresse, de la fatigue, de l'effort, certains traits marqués par le caractère désertique, obsédant et horrible de l'être, entendu selon l'il y a ; mais c'est surtout la description de cet il y a même et l'insistance sur son inhumaine neutralité. Neutralité à surmonter déjà dans l'hypostase où l'être, plus fort que la négation, se soumet, si l'on peut dire, aux êtres, l'existence à l'existant. C'est cette hypostase, cette position qu'essayent d'approcher dans De l'existence à l'existant  la plupart des descriptions (...)

(E. Lévinas, Préface à la deuxième édition)

 

 

"Ce travail s'articule (donc) de la manière suivante : il cherche à approcher l'idée de l'être en général dans son impersonnalité pour analyser ensuite la notion du présent et de la position où, dans l'être impersonnel surgit, comme par l'effet d'une hypostase, un être, un sujet, un existant. Mais ces questions n'ont pas été posées à partir d'elles-mêmes. Elles nous semblent procéder de certaines position de l'ontologie contemporaine qui a permis de renouveler la problématique philosophique (Husserl, Heidegger, Sartre).

Le renouveau de l'ontologie dans la philosophie contemporaine n'a plus rien de commun avec le réalisme. La recherche ne suppose pas une affirmation de l'existence du monde extérieur et de son primat par rapport à la connaissance. Elle affirme que le fait essentiel de la spiritualité humaine ne réside pas dans notre relation avec les choses qui composent le monde, mais est déterminée par une relation qui, de par notre existence, nous entretenons d'ores et déjà avec le fait même qu'il y a de l'être, avec la nudité de ce simple fait. Cette relation, loin de masquer une tautologie, constitue un événement dont la réalité et le caractère en quelque manière surprenant, s'annoncent dans l'inquiétude qui l'accomplit. Le mal de l'être, le mal de la matière de la philosophie idéaliste, devient le mal d'être (...)"

(E. Lévinas, Introduction)

 

Tables des matières :

 

AVANT-PROPOS

INTRODUCTION

La relation avec l'existence et l'existant

La relation avec l'existence

La fatigue et l'instant

LE MONDE

Les intentions

La lumière

EXISTENCE SANS MONDE

L'exotisme

Existence sans existant

L'HYPOSTASE

L'insomnie

La position

Vers le temps

Conclusion

 

Notes de lecture :

 

Existence = être, le fait d'être, "l'étance", "il y a"

... ce que la pensée ne peut supprimer sans se nier elle-même et qui, de ce fait, est plus fondamental (et plus certain) que le cogito cartésien : "il y a" (de l'être)".

"il y a" est le contraire de la profusion de l'Etre au sens heideggerien ("es gibt" = la Phusis ?)

Le "il y a" a été écrit en captivité (stalag) et présenté dans De l'existence à l'existant à la Libération, en 1947.

"il y a" : expérience existentielle remontant à l'enfance.

Nous faisons l'expérience du "il y a" dans l'insomnie, la fatigue, l'effort, l'ennui (être sensible au temps pur, sans contenu).

neutralité inhumaine du "il y a"

"Il y a (...) quelque chose de calme et de rassurant dans les premières heures d'obscurité, mais à mesure que la nuit avance et que tous les bruits se taisent, l'ombre et le silence prennent vite un caractère différent. Une espèce d'immobilité surnaturelle pèse sur tout et il n'est pas un mot plus éloquent que celui d'horreur pour décrire les moments qui précèdent la venue de l'aube." (Julien Green, Adrienne Mesurat, 1ère partie (IV), Plon)

"Neutralité à surmonter déjà dans l'hypostase où l'être, plus fort que la négation, se soumet, si l'on peut dire, aux êtres, l'existence à l'existant. C'est cette hypostase, cette position (Kant ?) qu'essayent d'approcher dans De l'existence à l'existant la plupart des descriptions (phénoménologiques)."

 

Hypostase : du grec hupostasis, support, fondement.

Ce mot a été surtout introduit dans la langue technique de la philosophie par Plotin et par les écrivains chrétiens de son époque, qui l'appliquent aux trois personnes divines en tant qu'on les considère comme substantiellement distinctes.

En latin, substantia (qui en est la transcription) et, dans la langue scolastique, hypostasis, qui garde surtout le sens d'individu et spécialement de personne morale (cf. Thomas d'Aquin, somme théologique, I, 29,1 c).

A. substance, considérée comme une réalité ontologique

B. (Péjoratif). Entité fictive, abstraction faussement considérée comme une réalité. - ce sens est surtout usuel pour le verbe hypostasier (= transformer une relation logique en une substance, au sens ontologique de ce mot) ; et même, plus généralement, donner à tort une réalité absolue à ce qui n'est que relatif.(Dictionnaire technique et critique de la philosophie Lalande).

 

"Nous cherchions l'apparition même du substantif. Et pour indiquer cette apparition, nous avons repris le terme d'hypostase qui, dans l'histoire de la philosophie, désignait l'événement par lequel l'acte exprimé par un verbe devenait un être désigné par un substantif. L'hypostase, l'apparition du substantif, n'est pas seulement  l'apparition d'une catégorie grammaticale nouvelle ; elle signifie la suspension de l'il y a anonyme, l'apparition d'un domaine privé, d'un nom. Sur le fond de l'il y a surgit un étant. la signification ontologique de l'étant dans l'économie générale de l'être - que Heidegger pose simplement à côté de l'être par une distinction - se trouve ainsi déduite. Par l'hypostase, l'être anonyme perd son caractère d'il y a. L'étant - ce qui est - est sujet du verbe être et, par là, il exerce une maîtrise sur la fatalité de l'être devenu son attribut. Quelqu'un existe qui assume l'être, désormais son être." (E. Lévinas, De l'existence à l'existant, p. 140)

 

"Nous" avons tendance à "hypostasier" l'être en ramenant l'être à l'étant. Lévinas reprend donc la distinction fondamentale que fait Heidegger dans Sein und Zeit entre l'être et l'étant (le "pli" de l'être), mais il ne définit pas l'être comme "profusion" (es gibt).

Mais par ailleurs, le sujet, l'existant, surgit à la manière d'une "hypostase", à la manière une substance séparée, bien qu'il ne soit pas  substance, mais existence dans l'indifférence de l'être.

L'étant - ce qui est - est devenu sujet du verbe être et, par là, il exerce une maîtrise sur la fatalité de l'être devenu son attribut. Quelqu'un existe qui assume l'être, désormais son être." Quand je dis : "L'Etre est.", je fais de l'Etre le sujet du verbe être (je devrais me contenter de dire "il y a de l'être").

"L'être est, le non-être n'est pas",  dit Héraclite. Cet arbre est" : par la position d'un existant, d'un étant, l'Être devient un attribut de cet existant et perd son caractère d'"il y a".

Il faut distinguer trois "réalités" : l'être (le fait d'être, la neutralité), l'existence (l'irruption de cet étant particulier qu'est l'homme, la conscience et l'existant, les choses, les étants, cet arbre, cette table, l'idée de Dieu comme "étant suprême"... perçus dans le présent. Cf. Heidegger : dans l'expression "Sein und Zeit", le mot le plus important est le mot "Zeit" (Temps). A ces trois réalités s'ajoutent la relation à autrui, au prochain, qui est plus qu'un autre moi-même et la temporalité.

Le véritable sujet du livre est la question d'autrui. Ma relation au prochain n'est pas symétrique. Jamais je ne suis quitte envers l'autre.

La relation à autrui "déneutralise" l'être qui laisse enfin entrevoir la signification éthique du mot "bien".

L'être n'est pas le "conatus essendi" (Spinoza), la pure et simple persévérance dans l'être, l'instinct de conservation.

L'en-face autrui ne fait pas du Dasein (l'être là, le "là" de l'Etre) un "être pour la mort" (Heidegger).

De l'existence à l'existant préfigure les études ultérieures (Totalité et infini, 1961, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, 1974)

"Dans ces études récentes, c'est en partant de la relation avec autrui et du retournement de l'égoïté du moi qu'elle signifie, qu'ont pu être abordés les thèmes de la transcendance et essayées les analyses de la temporalité comme désir de l'infini."

Il ne s'agit pas pour E. Lévinas de revenir "en-deça" de Heidegger en provilégiant l'étant aux dépens de l'être.

L'existence est antérieure au monde.

On n'est pas las de quelque chose, mais de l'existence en général. La paresse et la fatigue sont des reculs devant l'existence avant d'être des contenus de conscience.

La lassitude est un impossible refus de l'obligation dernière d'exister.

La paresse est liée à la difficulté de commencer.

Chaque instant, en tant qu'instant, est un commencement.

La paresse est une fatigue de l'avenir.

L'avenir est impossible à un sujet seul car il implique la relation.

 

 

 

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