
" La bourgeoisie « travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final de l’humanité. Elle doit faire croire qu’elle est juste. Et elle-même doit le croire. M. Michelin doit faire croire qu’il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui. "
Paul Nizan, Les Chiens de garde, 1932
Qu’est-ce que la violence ? Pas seulement celle des coups de poing ou des coups de couteau des agressions physiques directes, mais aussi celle qui se traduit par la pauvreté des uns et la richesse des autres. Qui permet la distribution des dividendes en même temps que le licenciement de ceux que les ont produits. Qui autorise des rémunérations pharaoniques en millions d’euros et des revalorisations du Smic qui se comptent en centimes.
Mobilisés à tous les instants et sur tous les fronts, les plus riches agissent en tenue de camouflage, costume-cravate et bonnes manières sur le devant de la scène, exploitation sans vergogne des plus modestes comme règle d’or dans les coulisses. Cette violence sociale, relayée par une violence dans les esprits, tient les plus humbles en respect : le respect de la puissance, du savoir, de l’élégance, de la culture, des relations entre gens du « beau » et du « grand » monde.
L’accaparement d’une grande partie des richesses produites par le travail, dans l’économie réelle, est organisé dans les circuits mafieux de la finance gangrenée. Les riches sont les commanditaires et les bénéficiaires de cette violence aux apparences savantes et impénétrables, qui confisque les fruits du travail. À travers les chroniques de la guerre sociale en cours, nous allons observer les visages des vrais casseurs en nous appuyant sur du concret, des descriptions de lieux et de faits, et l’analyse des mécanismes de cette violence insidieuse venue d’en haut. La crise est celle de vies brisées, amputées de tout projet d’avenir, dans cette immense casse sociale à laquelle les dirigeants politiques de la droite et de la gauche libérale se sont associés.
Mais ce nouvel essai est, à mon avis, d'un niveau bien supérieur à celui du précédent. Peut-être est-ce la conséquence d'un approfondissement de l'analyse après une année de « hollandisme ».
En bref les auteurs nous démontrent de façon vivante que la société française est dirigée, dans tous ses aspects, par une oligarchie qui a participé à l'organisation « libérale » de l'économie mondiale, à l'origine de la crise que nous traversons, et qui profite de cette crise pour s'enrichir encore plus sur le dos du plus grand nombre. Certes, exprimée comme cela, cette affirmation ne semble pas originale, mais elle a le mérite d'être fort bien étayée par les travaux et études antérieurs des auteurs, et, surtout, avec des noms.
Autrement dit, contrairement à ce qu'affirmait hypocritement le candidat Hollande au cours de sa campagne en 2012 le « monde de la finance » correspond à des noms et des visages, d'autant qu'une partie de ce monde fait partie de son entourage.
En outre, les discours récurrents sur l'irresponsabilité des dirigeants français quant à l'origine de la crise sont démontés car il est rappelé que des membres éminents du PS (Jacques Delors, Pascal Lamy, DSK) ainsi qu'un proche de François Mitterrand (Michel Camdessus) ont eu des rôles déterminants dans la libéralisation (c'est-à-dire la dérégulation) de l'économie mondiale.
Mais ces considérations ne constituent qu'une petite partie de l'essai. De façon générale j'ai apprécié le fait que l'esprit militant des auteurs (qu'ils ne cachent pas) n'altère pas leur rigueur scientifique. D'ailleurs j'observe qu'ils se gardent bien d'aller vraiment au-delà du constat d'une situation, sauf quelques lignes en conclusion qu'on peut interpréter de diverses manières.
Pour ma part je crois que cet ouvrage a au minimum le mérite -outre sa rigueur et sa cohérence- d'aller à contre-courant de l'idéologie très dominante. Il est possible que certaines de ses idées soient discutables, mais j'en attends avec intérêt une critique sérieuse (sans anathème). (M. Grynwald)
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