De riche famille Lyonnaise, il remporte un concours de blasons en 1536. Dès 1538, il devient chef de file du cénacle de lettrés lyonnais qui créent de nouvelles exigences poétiques en essayant de concilier philosophie hermétique et esprit platonicien.
En 1544, la parution de Délie, objet de plus haute vertu consacre sa célébrité ; ce poème, inspiré de la manière de Pétrarque, est dédié à Pernette du Guillet, sa jeune élève dont il s'éprit d'un amour impossible.
Le Front
Front large et haut, front patent (1) et ouvert,
Plat et uni, des beaux cheveux couvert,
Front qui est clair et serein firmament
Du petit monde, et par son mouvement
Est gouverné le demeurant (2) du corps,
Et à son vueil sont les membres concors (3),
Lequel je vois être troublé par nues (4)
Multipliant ses rides très-menues,
Et du côté qui se présente à l’œil
Semble que là se lève le Soleil.
Front élevé sur cette sphère ronde,
Où tout engin (5) et tout savoir abonde.
Front révéré, qui ne craint rien, fors (6) honte.
Front apparent afin qu'on pût mieux lire
Les lois qu'amour voulut en lui écrire.
Ô front, tu es une table d'attente,
Où ma vie est, et ma mort très-patente.
(L'orthographe a été modernisée)
1.. Découvert (sens ancien, du latin "patere")
2. Le reste
3. A sa volonté les membres sont d'accord
4. Nuage
5. Esprit inventif (sens ancien, du latin ingenium)
6. Sinon
Aide au commentaire composé :
Ce poème en décasyllabes de Maurice Scève (1501-1564), poète français de la Renaissance, a été composé à l'occasion d'un concours de poésie que le poète remporta. Il évoque le visage de la femme aimée : son front, ses cheveux, ses yeux. Il appartient à un genre poétique traditionnel, le Blason. Le Blason est un poème écrit à la louange d'une partie du corps féminin, dont on célèbre les vertus singulières. Le poète célèbre particulièrement dans ce poème le front de la femme aimée.
Il comporte 18 vers en décasyllabes à rimes plates (A-A-B-B). Comment le poète fait-il du corps de la femme aimée l'image de l'univers ? Nous étudierons dans une première partie le jeu des analogies, puis nous essayerons de montrer dans une deuxième partie que le poème est fondée sur une antithèse entre le visible et l'invisible.
I/ Le jeu des analogies :
Le poème évoque les différentes parties du corps de la femme aimée : le front (v.1), les cheveux (v.2), le corps (V.3-6), l’œil (v. 7-10), à nouveau le front (v.11-18). Le mot front apparaît 8 fois dans le poème (anaphore).
Le front de la femme est désigné par une série d'adjectifs qualificatifs épithètes jumelés : "large et haut", "patent et ouvert", "plat et uni", "clair et serein (firmament).
Le front est le siège des pensées qui gouvernent le corps.
"front élevé sur cette sphère ronde" : le visage
front = firmament, du latin firmus (ferme), apparence de voûte circulaire appelée "voûte céleste" et à laquelle les astres semblent attachés, sphère des étoiles fixes dans la cosmologie antique (Système d'Aristote et de Ptolémée). Front = comparé/firmament = comparant.
"Petit monde" = microcosme, le corps de la femme, par opposition au "microcosme" (grand monde) = l'univers.
Le poème se situe dans un horizon de savoir dominé par la pensée analogique : "ce qui est en haut est comme ce qui est en bas." (affirmation fondamentale de la Table d'Emeraude d'Hermès Trismégiste, fondateur légendaire de la tradition hermétique) et que l'on retrouve dans l'alchimie et l'astrologie. Par exemple, le soleil correspond à un signe astrologique où il est "en exaltation" : le signe du Lion, à un métal : l'or, à une saison : l'été, à un organe du corps : le coeur, etc.
Ce poème témoigne de la pensée analogique de la Renaissance (cf. Michel Foucault, L'archéologie du savoir) : le front de la femme est à son visage ce que le ciel (le firmament) est à la terre... Les petites rides sont à son front ce que les nuages sont au ciel... L'oeil est à son front ce que le soleil est au ciel.
II/ Le visible et l'invisible
Le visible : le corps de la femme, son front, ses cheveux, ses yeux, son visage...
L'invisible : ses pensées, ses sentiments, ses émotions. Le poète ne sait pas si son amour est payé de retour.
Divinisation de la femme (idolâtrie) = "front révéré"
Le front de la femme est comparé aux Tables de la Loi (les Dix Commandements), mais rien n'y est gravé.
L'amour n'obéit qu'à ses propres lois.
Distinction (et opposition) entre Eros (l'amour profane) et Agapé (l'amour divin), repris de saint Augustin.
Ô front tu es une table d'attente" : rien n'est gravé sur le front de la femme. Ce qu'elle pense, ce qu'elle ressent, ses sentiments sont cachés "derrière" ce front et le poète ne parvient pas à les "lire", alors qu'il s'agit pour lui d'une question de "vie" ou de "mort" (exagération, hyperbole).
On peut donc dire que le "vueil" (la volonté), "l'engin" (l'ingéniosité, l'esprit inventif) et le "savoir" de la femme sont à son corps dont ils meuvent les membres ce que la volonté divine (la Providence, "l'âme du monde" chez les Stoïciens) est à l'univers.
On remarque que le mot "patent" (découvert) est présent au début du poème : "Front large et haut, front patent et ouvert" et à la fin : "Ô front tu es une table d'attente/Où ma vie et ma mort très patente." : au lieu d'accomplir la volonté de Dieu en observant ses commandements qu'il connaît (les Tables de la Loi), le poète se soumet aux lois non écrites de l'amour et se met en danger, car son bonheur ou son malheur, sa vie ou sa mort dépendent désormais du "veuil" de la femme aimée, de sa volonté qu'il ne connaît pas car elle n'est pas inscrite sur son front. Il va donc lui falloir "déchiffrer" sur ce front "révéré", sur ce visage, dans ses yeux, les signes de l'amour, sans jamais savoir de science certaine si ce qu'il voit (ce qui est patent) correspond à ce qu'il ne voit pas (ce qui est caché).
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