"Ce qu'on appelle l'affaire Leonarda a fait apparaître une nouvelle fois l'opposition qui existe depuis longtemps entre une gauche politique et sociale et un gauchisme sociétal qui s'est approprié le magistère de la morale. Ce dernier accentue la coupure de la gauche avec les couches populaires et mine sa crédibilité."
"Malgré leurs critiques du libre-échange mondialisé, la gauche et l'extrême gauche n'ont pas réussi à reconquérir une partie de l'électorat populaire parce que leur conversion au modernisme est largement apparue comme un rejet ou l'abandon de la nation, de son héritage culturel et politique qui demeurent des éléments essentiels de l'existence collective d'un peuple et de la démocratie."
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Verbatim :
"La gauche, orpheline du prolétariat, a repris à son compte l'héritage de mai 68, en substitut à la crise de sa doctrine (…).
Depuis les années 80, la gauche moraliste l'a emporté sur la gauche sociale. Elle a cadenassé le débat intellectuel et les débats refoulés reviennent par la fenêtre. (...)
Il faut s'interroger sur un certain nombre d'associations qui ont une fonction : surveiller les paroles et porter plainte. Je ne dis pas qu'il ne faut pas combattre, mais il faut aussi laisser la société polémiquer, parfois durement, sans en appeler sans arrêt à la loi. (…)
[La stratégie de la droite] est de lancer le stimuli dans lequel la gauche bête moralisante va s'engouffrer, ce qui va contribuer à creuser le fossé avec les classes populaires. Jusqu'à présent, les hameçons lancés par la droite ont globalement marché. (...)
Le libéralisme intellectuel à gauche me semble problématique."
Sur France culture, Répliques
Briser l'influence du gauchisme culturel, Par Jean-Pierre Le Goff - Octobre 2013. Extrait.
"Ce qu'on appelle l'affaire Leonarda a fait apparaître une nouvelle fois l'opposition qui existe depuis longtemps entre une gauche politique et sociale et un gauchisme sociétal qui s'est approprié le magistère de la morale. Ce dernier accentue la coupure de la gauche avec les couches populaires et mine sa crédibilité. En refusant de rompre clairement avec ce courant, la gauche au pouvoir récolte les fruits amers de ce qu'elle a semé.
Des représentants du gauchisme sociétal appellent les lycéens à reprendre la lutte, multiplient les leçons de morale envers le gouvernement et un peuple considéré comme des "beaufs" fascisants.
Par un paradoxe historique et la grâce électorale du Parti socialiste, certains, toujours prompts à jouer la société contre l'Etat, à considérer l'idée de nation comme xénophobe et ringarde, se retrouvent ministres et représentants de la nation. De nouveaux moralistes au pouvoir entendent éradiquer les mauvaises pensées et comportements en changeant les mentalités par la loi. Ils sont relayés par des militants et des associations qui pratiquent la délation, le lynchage médiatique et multiplient les plaintes en justice. La France vit dans un climat délétère où l'on n'en finit pas de remettre en scène les schémas du passé : "lutter contre le fascisme" toujours renaissant, "faire payer les riches" en se présentant comme les porte-parole attitrés des pauvres, des exclus et des opprimés de tous les pays du monde, en développant un chantage sentimental et victimaire contre la raison.
La confiance dans les rapports sociaux, la liberté d'opinion et le débat intellectuel s'en trouvent profondément altérés. Le chômage de masse, l'érosion des anciennes solidarités collectives et les déstructurations identitaires qui touchent particulièrement les couches populaires paraissent hors champ de ce combat idéologique entre le camp du progrès revisité et l'éternelle réaction."
Dans Le Monde
"Considère-t-on que les questions sociétales constituent désormais le nouveau marqueur identitaire de la gauche, et ce à un moment où la politique économique menée est difficilement assumée, ou encore que la gauche sociale est désormais inséparable de la gauche sociétale ? Si oui, il faut admettre qu'un seuil a été franchi : la question sociale, qui a façonné l'identité historique de la gauche, n'occupe plus la place centrale.
(...) Quand on ne cherche plus à convaincre, mais à gagner dans un débat dont on a d'emblée délimité les contours légitimes, quand le réflexe de défense identitaire l'emporte, il y a de quoi s'inquiéter sur l'avenir d'une gauche qui ne s'aperçoit même plus qu'elle exacerbe une bonne partie de son électorat et de la population.
L'extrême droite espère bien en tirer profit en soufflant sur les braises, mais, à vrai dire, elle n'a pas grand-chose à faire : le modernisme à tous crins et le sectarisme d'une bonne partie de la gauche lui facilitent la tâche."
Dans Le Monde
Quand le Front national prospère sur l'aveuglement d'une gauche bien-pensante, Par Jean-Pierre Le Goff, sociologue. Extraits.
"La dégradation des conditions économiques et sociales n'explique pas tout : pourquoi le succès du Front national et non celui de l'extrême gauche, qui n'a cessé de critiquer le capitalisme et la "dictature des marchés", bien avant que Marine Le Pen se mette à dénoncer l'"hypercapitalisme", l'"hyperlibéralisme", l'"hyperclasse mondialisée"... ?
La fracture que le Front national exploite n'est pas seulement économique et sociale, elle est tout autant politique et culturelle. La mondialisation économique s'est accompagnée de bouleversements culturels qui ont désorienté une bonne partie de la société. (...) La gauche a du mal à affronter cette réalité parce qu'elle s'est voulue à l'avant-garde dans le domaine des moeurs et de la culture. Elle a mêlé en un seul bloc question sociale et modernisme culturel, désorientant ainsi une bonne partie des citoyens qui n'adhèrent pas à ce dernier.
Malgré leurs critiques du libre-échange mondialisé, la gauche et l'extrême gauche n'ont pas réussi à reconquérir une partie de l'électorat populaire parce que leur conversion au modernisme est largement apparue comme un rejet ou l'abandon de la nation, de son héritage culturel et politique qui demeurent des éléments essentiels de l'existence collective d'un peuple et de la démocratie.
(...) La façon dont s'est construite l'Union européenne est l'un des exemples les plus frappants, quand des politiques se montrent incapables de tenir un discours clair et cohérent sur l'articulation de la nation et de l'Union européenne. C'est toute une opposition sommaire qui s'est mise en place, enfermant le débat public dans un faux choix entre un repli nationaliste et xénophobe et une ouverture culturelle qui tend à se représenter le monde comme une vaste société que la morale, les droits de l'homme et l'écologie suffiraient à réguler. La question de l'immigration n'échappe pas à cette représentation angélique qui dénie la spécificité de notre culture et du modèle français républicain d'intégration. (...)
Le Monde
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