Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

http://static.lexpress.fr/assets/138/poster_70746.gif

Michel Tournier de l'Académie Goncourt, Le pied de la lettre, Trois cents mots propres, édition revue et augmentée par l'auteur, Mercure de France, 1994, 1996

http://www.academie-goncourt.fr/img/tournier_260wh.jpg

Né en 1924 à Paris, Michel Tournier habite depuis quarante ans un presbytère dans la vallée de Chevreuse. C'est là qu'il a écrit Vendredi ou les limbes du Pacifique (Grand Prix du roman de l'Académie française) et Le Roi des Aulnes (Prix Goncourt à l'unanimité). Il voyage beaucoup, avec une prédilection pour l'Allemagne et le Maghreb.

 

Au pied de la lettre, au sens propre, exact, véritable du terme, de l'expression. Prendre son pied, avoir du plaisir, être heureux (dans quelque domaine que ce soit). (Grand Robert)

"(...) Qu'est-ce qu'un dictionnaire ? C'est un grenier à mots avec pour chaque mot son mode d'emploi. Et comme le disait Mallarmé à Degas, la littérature, cela se fait avec des mots. Oui, le mot est la matière première de l'écrivain, et il n'est pas surprenant qu'on en trouve partout dans son atelier, rangés au râtelier et prêts à l'usage, ou bien usés, brisés, jonchant le sol, ou au contraire exposés en vitrine comme des choses rares et précieuses, mais devenues inutilisables. Et la mine inépuisable, ce sont les dictionnaires et leurs éditions successives.

Donc cheminant le long des 58 700 mots du Petit Larousse, des 60 000 acceptions du Littré, des 80 000 entrées du Grand Robert - pour ne citer que ces grands classiques -, j'ai glané environ 300 vocables ayant tous quelque chose d'intéressant à mes yeux. Certains par leur étrange beauté que leur définition épanouit comme une fleur de bourrache, de joubarbe ou de jusquiame. D'autres parce qu'à l'usage une sorte de taie les a rendus opaques et de ce fait inutilisables (normal, obnubiler, saupoudrer). D'autres parce qu'en vertu d'une ressemblance fortuite ils se groupent en familles bizarres et fascinantes (luxe, luxation, luxure). D'autres enfin, parce qu'en réponse à ma vocation d'écrivain, c'est moi qui les ai inventés (bassitude, héliophanie, phorie).

Je songe à un promeneur flânant sur une grève de galets. Il y en a des milliers, des millions à ses pieds. Parfois, il se baisse et en ramasse un que son oeil a distingué en raison d'une forme particulièrement harmonieuse ou biscornue au contraire. Nul doute qu'un autre promeneur aurait glané une autre collection, laquelle lui aurait ressemblé, en quelque sorte.

Ainsi ce petit livre, chacun pourrait le refaire pour son compte, et ce serait à chaque fois un livre différent, mais toujours son auteur y gagnerait quelque chose, je pense, car ce modeste exercice ressemble un peu à un examen de conscience. Le mot propre. Parler proprement. Un mot "impropre" n'est-il pas d'une certaine façon un mot sale ? C'est qu'il y a une hygiène mentale et presque une sorte de probité morale dans le "bon usage" des mots. Mais le malheur avec les dictionnaires, c'est qu'ils ne font qu'enregistrer l'usage, lequel inexorablement évolue, et souvent en dépit du bon sens. Aucun souci "normatif" dans un dictionnaire. Les dérives les plus aberrantes s'y trouvent enregistrées avec le reste. Mais du même coup ne sont-elles pas ainsi justifiées ? Dans bien des cas, l'écrivain - qui se sent tenu par profession de "donner un sens plus pur aux mots de la tribu" - se révolte contre tant de laxisme. "Moi, mamais !" se jure-t-il en constatant un impardonnable dérapage. C'est beaucoup promettre. Trop sans doute. Du moins doit-il s'engager à n'user d'une "impropriété" qu'en toute connaissance, et après en avoir mûrement pesé le pour et le contre." (Michel Tournier, Au pied de la lettre, p. 13-15)

 

 

 

 

Publicité
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :