
Romances sans paroles est un bref recueil de 21 courts poèmes, qui est publié en 1874 pendant son séjour en prison en Belgique. Une touche nouvelle apparaît, plus dynamique avec des instantanés nourris des souvenirs amoureux et des impressions reçues lors de la vie errante avec « l'homme aux semelles de vent » en Belgique et en Angleterre. Les sous-titres comme « Ariettes oubliées » ou « Aquarelle » renvoient à des mélodies légères et à des «choses vues», Verlaine notant comme un peintre impressionniste la correspondance entre les états d'âme et les paysages.

Ecrit en Angleterre dans le contexte de sa rupture avec Mathilde Mauté de Fleurville et de sa liaison tumultueuse avec Arthur Rimbaud et publié en 1874, "Green" fait partie du recueil Romances sans paroles. Le titre du poème a un double sens : "green" en anglais signifie "vert", mais évoque également un jeune homme naïf et inexpérimenté. Le vert est également la couleur du printemps, du renouvellement de la nature. Composé de douze alexandrins aux rimes croisées répartis en trois strophes de quatre vers, il fut mis en musique par Claude Debussy en 1888 et par Gabriel Fauré en 1891.
Le poème témoigne du désir (utopique) de Paul Verlaine d'obtenir le pardon de Mathilde et de renouer avec elle.
Green
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.
J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers ;
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête.
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
Travail préparatoire :
Le genre :
Poème en alexandrins, Forme assez classique : 12 vers répartis en trois strophes de quatre vers en rimes croisées.
Les registres :
- Lyrique : le poète exprime des sentiments personnels : l'amour, l'espoir, la crainte, la nostalgie
- Argumentatif : il cherche à obtenir le pardon et à retrouver l'amour de la femme aimée.
Le ton :
Elégiaque (mélancolique, triste, plaintif)
Note : L’élégie (en grec ancien ἐλεγεία / elegeía, signifiant « chant de mort ») est une forme de poème.
Dans l’Antiquité, était appelée « élégie » tout poème alternant hexamètres et pentamètres en distiques.
De nos jours, l’élégie est considérée comme une catégorie au sein de la poésie lyrique, en tant que poème de longueur et de forme variables caractérisé par son ton plaintif particulièrement adapté à l’évocation d’un mort ou à l’expression d’une souffrance amoureuse due à un abandon ou à une absence.
Figures de style :
Enumérations : "des fruits, des fleurs, des feuilles, des branches"
Hyperboles : "mon coeur qui ne bat que pour vous"
Métonymies : "mon coeur" = mon amour
Métonymie hyperbolique : "ne le déchirez pas" (figure précieuse)
Oxymore (ici, variété d'euphémisme) : "bonne tempête" (acte sexuel)
Personnification (allégorie) : "ma fatigue" (figure précieuse)
Anacoluthes (rupture de construction) : "Laissez-là s'apaiser de la bonne tempête/Et que je dorme un peu..."
Champ lexicaux :
- La nature : "fruits", "fleurs", "feuilles", "branches", "rosée", "vent", "glacer", "tempête"
- Le corps : "coeur", "mains", "yeux", "front", "pieds", "sein", "tête"
- Le repos : "fatigue", "rêve", "délasseront", "rouler", "s'apaiser", "dormir", "reposer"
Les niveaux de langue : courant et soutenu
Lexique soutenu : "coeur" (pour amour), "chers instants", "jeune sein", "sonore", "s'apaiser", "bonne tempête", "reposez"
Syntaxe soutenue : "Voici... et puis voici", "Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux." (chiasme), "souffrez que", "ma fatigue à vos pieds reposée" (postposition du participe passé adjectival), "sur votre jeune sein laissez rouler ma tête" (antéposition du complément circonstantiel), Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête,/Et que je dorme un peu puisque vous reposez..." (anacoluthe, parallélisme).
Les temps :
Présent d'énonciation : "J'arrive"
Présent de description : "vient"
Présent de l'impératif : "souffrez", "laissez rouler"
Présent du subjonctif : " qu'elle (ma fatigue) rêve", "que je dorme". Le subjonctif évoque des faits envisagés par l'esprit ; il exprime le désir, le souhait, la crainte, l'incertitude.
Futur : "délasseront"
Entre le présent et le futur s'intercalent l'impératif et le subjonctif qui expriment le désir du poète (injonction à la femme aimée de réaliser son désir) et l'incertitude quant à la réalisation de ce désir.
Structure des phrases :
Première strophe : deux phrases
Deuxième strophe : deux phrases
Troisième strophe : deux phrases
Rythme binaire
Connecteurs :
Le poème comporte essentiellement des conjonctions de coordination (et), des pronoms relatifs (qui) et des conjonctions de subordination (puisque)
"Et puis", "et qu'à vos yeux si beaux", "et que je dorme un peu", "puisque vous reposez"
Note :
"Puisque" : "Puisque se rapproche de car en ce qu'il suppose lui aussi deux actes d'énonciation différents, mais il en diffère par sa dimension "polyphonique", c'est-à-dire par une dissociation entre l'instance qui profère l'énoncé et celle qui le prend en charge, qui en garantit la vérité. Dans P car Q, c'est en effet le même sujet qui prend en charge à la fois P et Q, tandis qu'avec P puisque Q, la responsabilité du point de vue soutenu dans Q est attribuée à une instance énonciative distincte, un "on" qui selon les cas englobera le destinataire, la rumeur publique, tel groupe d'individus, voire l'énonciateur lui-même (considéré indépendamment de cette énonciation-ci); Avec puisque la vérité de Q est donc garantie par une instance autre que le locuteur et qui est censée être reconnue par le destinataire. Cela explique l'aggramaticalité de car Q dans :
- A : Paul va partir
- B : Tout va changer puisque (*car) il part
La nécessité d'employer ici puisque s'explique par le fait que c'est à l'interlocuteur A qu'est imputée la responsabilité de il part ; or on a vu qu'avec P car Q, la même instance prend en charge P et Q. (Dominique Maingueneau, Pragmatique pour le discours littéraire, connecteurs argumentatifs, Bordas, p. 72)
Jeu sur les sonorités :
Allitération sur la fricative bilabiale "f" : fruits, fleurs, feuilles
Allitération sur la fricative uvulaire voisée "r" : souffrez, reposée, rêve
Allitération sur la sifflante "s" : instants, délasseront
Assonnance sur la voyelle "e" : souffrez, pieds, reposée
Synthèse :
Le poème relève du registre lyrique : le poète exprime des sentiments personnels, l'amour, le désir, l'espoir, la crainte, la nostalgie
Le registre argumentatif : il cherche à obtenir le pardon et à retrouver l'amour de la femme aimée. Son désir a une triple dimension : désir de pardon, désir d'amour, désir de repos.
Le thème de la nature, de la végétation et des saisons y est particulièrement présent : les saisons chaudes (fruits, feuilles, fleurs, branches, rosée) et les saisons froides (vent, glacé, tempête). Le thème de la nature a une valeur symbolique. Les fruits, les feuilles, les fleurs et les branches représentent l'espoir, le renouveau, le recommencement (de l'amour). Le vent, le froid et la tempête représentent le passé, la rupture, la désolation, le tumulte.
Le poète aspire à une vie nouvelle après la "tempête". Cette aspiration se manifeste par le thème du repos : "fatigue", "rêve", "délasseront", "rouler", "s'apaiser", "dormir", "reposer".
Le corps et la sensualité sont également présents dans le poème : "coeur", "mains", "yeux", "front", "pieds", "sein", "tête", "bonne tempête".
Le poète s'adresse à la femme aimée (Mathilde Mauté de Fleurville ?) et/ou à une jeune femme idéalisée à laquelle il apporte les dons de la nature et son propre coeur (amour). Il lui parle avec égard et même une sorte de vénération en employant le voussoiement. Il manifeste le désir que ses dons soient acceptés, mais aussi la crainte qu'ils ne soient refusées ("ne les déchirez pas"). La femme aimée peut tout, elle peut être la source du plus grand bonheur ou du plus grand désespoir et le poète se tient sur le seuil en tremblant.
On remarque des tournures précieuses chères aux poètes de la Renaissance et de l'âge baroque :
Hyperboles : "mon coeur qui ne bat que pour vous"
Métonymies : "mon coeur" = mon amour
Métonymie hyperbolique : "ne le déchirez pas" (figure précieuse)
Oxymore : "bonne tempête" (acte sexuel)
Personnification (allégorie) : "ma fatigue" (figure précieuse)
Anacoluthes (rupture de construction) : "Laissez-là s'apaiser de la bonne tempête/Et que je dorme un peu..."
Le poète réactualise, dans le langage amoureux, le thème de l'amour courtois qui traverse la poésie depuis les troubadours du Moyen-âge, en passant par la Renaissance (Ronsard), l'âge baroque et la Préciosité (XVIème-XVIIème siècles).
Conformément à cette tradition, l'aspect physique de la femme est idéalisée : ses mains sont "blanches" (Iseult aux blanches mains"), elle est jeune ("jeune sein"), ses yeux sont "beaux". Elle est rédoutée ("ne les déchirez pas) mais elle peut-être aussi maternelle et accueillante, comme un hâvre de paix après la "tempête". Le poète rêve de trouver auprès d'elle le repos et la sérénité.
Le rapport à la réalité
On ne peut s'empêcher de s'interroger sur le rapport entre le contenu du poème et la réalité. La situation réelle de Verlaine est très différente de celle évoquée dans le poème : Verlaine n'est pas un jeune prétendant inexpérimenté et il a été marié avec Mathilde dont il est séparé.
L'offrande initiale frappe par sa profusion : "des fruits, des fleurs, des feuilles, des branches", comme si le poète avait beaucoup à se faire pardonner. Ce n'est pas un simple bouquet de fleurs qui accompagne le don de son "coeur" (de son amour), mais le printemps tout entier, convoqué dans l'espace du poème.
Ces prémisses du printemps symbolisent le désir de renouvellement.
Cependant, Verlaine sait parfaitement que tout est fini à jamais entre Mathilde et lui, qu'il ne peuvent pas revenir en arrière après tout ce qui s'est passé (les violences conjugales sous l'emprise de l'alcool, la tentative de viol, la liaison avec Rimbaud, l'emprisonnemment à Bruxelles...)
Tout se passe comme si Verlaine se replaçait en imagination dans les premiers moments de sa liaison avec Mathilde. L'époque où il la courtisait et comme s'il voulait recommencer "à zéro".
On peut comparer ce désir avec le concept de "répétition" chez Kierkegaard. Ce qui est impossible dans la réalité, devient possible chez Kierlegaard dans la sphère du religieux (le "saut de la Foi") et chez le poète dans la rêverie et dans la création poétique comme "utopie compensatrice".
Le poème, ce qu'il est et ce qu'il dit, est l'offrande elle-même ; il est ce que Verlaine a de mieux à offrir à Mathilde : il dit l'homme qu'il n'a pas été, celui qu'il n'a pas su être, mais qu'il aurait peut-être voulu être, une virtualité qui gisait au fond de lui-même et qui existe désormais dans l'éternité d'une oeuvre d'art.
L'homme qui se présente au seuil de la maison de la bien-aimée n'est pas un adolescent inexpérimenté, mais un homme mûr chargé du poids de ses fautes et rempli d'une appréhension que souligne l'emploi des temps et des modes : présent d'énonciation ("Voici - vois ci - mon coeur qui ne bat que pour vous", impératif : "Ne le déchirez pas", "Souffrez que ma fatigue", "laissez rouler ma tête", "Laissez-là s'apaiser" ; présent du subjonctif exprimant le mélange de désir, de crainte et de souhait qui habite le poète : "Qu'il (l'humble présent) soit doux", "que je dorme un peu".
Les deux modalités du virtuel, L'impératif et le subjonctif, l'emportent sur la modalité du réel, l'indicatif présent "("qui ne bat que pour vous", "j'arrive", "vient glacer à mon front") et sur l'indicatif futur : "la délasseront".
Problématique :
Comment s'exprime le sentiment amoureux dans ce poème ?
Axes d'étude :
- L'hommage du poète
- L'évocation de la femme aimée.
- La dimension sensuelle
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