
Michel Leiris, L'âge d'homme, précédé de De la litterature considérée comme une tauromachie, éditions Gallimard, 1939

Michel Leiris (Julien Michel Leiris) né le 20 avril 1901 à Paris 16ème et mort le 30 septembre 1990 à Saint-Hilaire dans l'Essonne, est un écrivain, poète, ethnologue et critique d'art français.
"L'âge d'homme fut publié en juin 1939, à la veille de la «drôle de guerre». Il était achevé depuis quatre ans. Une première version avait été rédigée en décembre 1930. La genèse de ce premier essai autobiographique, dont il apparut très vite qu'il avait révolutionné le genre auquel il appartenait, est entièrement placé sous le signe des années trente, de l'inquiétude, du besoin et de l'échec de l'évasion. Dans L'Âge d'homme, ainsi que dans les romans de Sartre et de Céline, la dénonciation du mode de vie et du système de valeurs bourgeois transcende le seul phénomène d'époque et de classe.

Portrait de Michel Leiris par Pablo Picasso
"De la littérature considérée comme une tauromachie
Si l'on s'en tient à la frontière tracée dans le temps de chacun de ses ressortissants par la légalité française - règle à quoi sa naissance a voulu qu'il fût soumis - c'est en 1922 que l'auteur de l'Âge d'homme a atteint ce tournant de la vie qui lui a inspiré le titre de son livre. En 1922 : quatre ans après la guerre, qu'il avait traversée, comme tant d'autres garçons de sa génération, en n'y voyant guère que de longues vacances, suivant l'expression de l'un d'eux.
Dès 1922, il se faisait peu d'illusions sur la réalité du lien qui, théoriquement, devrait unir à la majorité légale une maturité effective. En 1935, quand il mit le point final à son livre, sans doute s'imagina-t-il que son existence avait déjà passé par des détours suffisants pour qu'il pût se targuer, enfin, d'être dans l'âge viril. En notre année 39 où les jeunes gens de l'après-guerre voient décidément chanceler cet édifice de facilité dans lequel ils désespéraient en s'efforçant d'y mettre, en même temps qu'une authentique ferveur, une si terrible distinction, l'auteur avoue sans fard que son véritable "âge d'homme" lui reste encore à écrire, quand il aura subi, sous une forme ou sous une autre, la même amère épreuve qu'avaient affrontée ses aînés.
Pour légèrement fondé que lui semble, aujourd'hui, le titre de son livre, l'auteur a jugé bon de le maintenir, estimant que, toute compte fait, il n'en dément pas l'ultime propos : recherche d'une plénitude vitale qui ne saurait s'obtenir avant une catharsis, une liquidation, dont l'activité littéraire - et particulièrement la littérature dite - "de confession" - apparaît l'un des plus commodes instruments.²
Entre tant de romans autobiographiques, journaux intimes, souvenirs, confessions, qui connaissent depuis quelques années une vogue si extraordinaire (comme si, de l'oeuvre littéraire, on négligeait ce qui est création, pour ne plus l'envisager que sous l'angle de l'expression et regarder plutôt l'objet fabriqué, l'homme qui se cache - ou se montre - derrière), l'Âge d'homme vient donc se proposer, sans que son auteur veuille se prévaloir d'autre chose que d'avoir tenté de parler de lui-même avec le maximum de lucidité et de sincérité.
Un problème le tourmentait, qui lui donnait mauvaise conscience et l'empêchait d'écrire : ce qui se passe dans le domaine de l'écriture n'est-il pas dénué de valeur si cela reste "esthétique", anodin, dépourvu de sanction, s'il n'y a rien, dans le fait d'écrire une oeuvre, qui soit un équivalent (et ici intervient l'une des images les plus chères à l'auteur) de ce qu'est pour le torero la corne acérée du taureau, qui seule - en raison de la menace matérielle qu'il recèle - confère une réalité humaine à son art, l'empêche d'être autre chose que grâces vaines de ballerine ?
Mettre à nu certaines obsessions d'ordre sentimental ou sexuel, confesser publiquement certaines des déficiences ou des lâchetés qui lui font le plus honte, tel fut pour l'auteur le moyen - grossier sans doute, mais qu'il livre à d'autres en espérant le voir amender - d'introduire ne fût-ce que l'ombre d'une corne de taureau dans une oeuvre littéraire." (Michel Leiris)
Extrait :
Surnature
"Une des grandes énigmes de mes premières années, en dehors de l'énigme de la naissance, fut le mécanisme de la descente des jouets de Noël à travers la cheminée. J'échafaudais des raisonnements byzantins à propos des jouets trop grands pour pouvoir logiquement passer dans la cheminée, le Père Noël les ayant lâchés d'en haut. A propos d'une réduction de voilier qui m'avait été donnée et, je l'ai su plus tard, était un cadeau d'un ami de mon frère aîné, je résolus la question en admettant l'hypothèse suivante : puisque Dieu est tout-puissant, il crée des jouets à l'endroit même où je les trouve, sans qu'ils aient à passer à travers la cheminée. Cet émerveillement, au spectacle du bateau si grand découvert au bas du conduit proportionnellement si étroit, était un peu de même nature que celui que me causait chaque fois que je passais par cet endroit la vue d'un navire en bouteille à la devanture d'une boutique de mon quartier.
Lorsque j'appris que les enfants se formaient dans le ventre et que le mystère de Noël me fut révélé, il me sembla que j'accédais à une sorte de majorité ; cela se confondit pour moi avec la notion d'âge de raison, époque qui - en principe - est celle où l'on reçoit le premier degré d'initiation. Dès que je sus ce qu'était la grossesse, le problème de l'accouchement se posa pour moi d'une manière analogue à celle dont s'était posé le problème de la venue des jouets dans la cheminée : comment peuvent passer les jouets ? Comment peuvent sortir les enfants ?" (Michel Leiris, L'âge dhomme, Folio/Gallimard, p. 34)
Autobiographie et autofiction...
autobiographie : L'autobiographie est un genre littéraire et artistique que son étymologie grecque définit comme le fait d'écrire (graphein, graphie) sur sa propre vie (auto, soi et bios, vie). Au sens large l'autobiographie se caractérise donc a minima par l'identité de l'auteur, du narrateur et du personnage.
Le mot est assez récent, il n'est fabriqué qu'au début du XIXe siècle (1815 en anglais, 1832 pour l'adjectif et 1842 pour le substantif en français). L'approche actuelle parle dans ce cas plutôt de « genre autobiographique », réservant à « autobiographie » un sens plus étroit qu'a établi Philippe Lejeune dans les années 1970 et qui fait consensus.
Selon Philippe Lejeune, on trouve derrière l’autobiographie un « pacte » conclu entre le lecteur et l’auteur : l’autobiographe prend un engagement de sincérité et, en retour, attend du lecteur qu’il le croie sur parole. C’est le « pacte autobiographique ». L’auteur doit raconter la vérité, se montrant tel qu’il est, quitte à se ridiculiser ou à exposer publiquement ses défauts. Seul le problème de la mémoire peut aller à l’encontre de ce pacte.
Le projet autobiographique se caractérise donc par la présence de trois «je». Celui de l’auteur, du narrateur, et du personnage principal. Dans le cas de l’autobiographie, les trois « je » se confondent, tout en étant séparés par le temps. L’alliance de ces trois « je » fait partie du pacte autobiographique.
Autofiction : néologisme créé en 1977 par Serge Doubrovsky, critique littéraire et romancier, pour désigner son roman Fils.
Le terme est composé du préfixe auto (du grec αυτος : « soi-même ») et de fiction. L’autofiction est un genre littéraire qui se définit par un « pacte oxymoronique » ou contradictoire associant deux types de narrations opposés : c’est un récit fondé, comme l’autobiographie, sur le principe des trois identités (l’auteur est aussi le narrateur et le personnage principal), qui se réclame cependant de la fiction dans ses modalités narratives et dans les allégations péritextuelles (titre, quatrième de couverture…). On l’appelle aussi « roman personnel » dans les programmes officiels. Il s’agit en clair d’un croisement entre un récit réel de la vie de l’auteur et d’un récit fictif explorant une expérience vécue par celui-ci.
Stéphanie Michineau dans sa thèse publiée L'Autofiction dans l'oeuvre de Colette propose comme définition : "Une autofiction est un récit où l’écrivain se montre sous son nom propre (l’intention qu’on le reconnaisse est indiscutable) dans un mélange savamment orchestré de fiction et de réalité dans un but autobiographique".
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