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"No limit !" : notre société est devenue une usine à frustrations. "Toujours plus !", promet-elle aux foules globalisées, comme si le réel devait se plier à nos caprices. Mais ce qui est illimité est fade, informe, évanescent : émanciper l’individu de gré ou de force, l’arracher à ses déterminismes, c’est le soumettre aux marchands de chimères. Une fois abolies les frontières entre les cultures, entre l’homme et l’animal, l’homme et la machine, l’homme et la femme, que reste-t-il au consommateur déraciné ? Le double empire de l’artificiel et de l’argent, qui s’empare du plus intime de nos vies et saccage nos écosystèmes.

S’opposer à cette fuite en avant destructrice, c’est faire le choix radical de la sobriété. Moins mais mieux : vivre plus simplement pour que chacun puisse simplement vivre. Veiller sur l’avenir, en respectant notre fragilité et celle de notre environnement. Face à la technique sans âme et au marché sans loi, l’écologie intégrale offre ainsi l’espérance d’un monde à la mesure de l’homme, fondé sur l’entraide et le don – fruits de nos limites.

Gaultier Bès, 25 ans, est professeur agrégé de Lettres modernes dans un lycée public de la banlieue lyonnaise.


Marianne Durano, 22 ans, étudie la philosophie à l’École normale supérieure de Lyon.


Axel Nørgaard Rokvam, 26 ans, est relieur à Paris.

Tous trois ont été parmi les initiateurs du mouvement des Veilleurs.

Les droits d’auteur de ce livre sont reversés à la Fondation Espérance banlieues.

Qui dit intuition ne dit pas absence de pensée ; et qui dit jeunes gens en colère n'empêche pas le sommaire de Limite d'être ouvert à des aînés dont la route d'écrivain est déjà bien engagée. Dans le numéro titré «Décroissez et multipliez-vous», le philosophe Fabrice Hadjadj propose un éloge des limites dont la nécessité se fait ardemment sentir: «Pour les Anciens, l'imperfection n'est pas du côté de la limite, mais de l'illimité. Avoir une limite, c'est d'avoir un contour, une forme, une consistance. Etre illimité, c'est être fantomal, informe, inconsistant.» Plus loin, Luc Richard se promène en Chine, Falk van Gaver célèbre la splendeur de l'option préférentielle pour les pauvres et Jacques de Guillebon écrit comme Sam Francis peignait, en imposant un style de pure vitesse et de pure folie, fait de tâches et de projections: «A la surface de moi, il y a la désespérance qui n'est que de l'espoir surmonté, le temps dispersé, ventilé, saccadé, où la connaissance fait l'oubli

La forte idée de la revue Limite, c'est de se réapproprier la notion de simplicité volontaire — présentement revendiquée par les écologistes radicaux, le mouvement anti-utilitariste et les décroissants pour répondre à la crise de la société industrielle — pour en rappeler les racines authentiquement chrétiennes et franciscaines. On attend avec impatience de savoir où tout cela mènera ces jeunes gens: vivre et penser contre son temps n'est pas une sinécure. On en connaît chez qui ça provoque des nuits blanches, des migraines, des nervous breakdowns… N'importe.

La publication de Limite par le Cerf, la maison des fils de saint Dominique, et le fait qu'elle apparaisse quelques mois après Laudato Si, l'encyclique brûlante et éclairante que le pape François a consacré aux désastres écologiques en cours, ne doit évidemment rien au hasard. Sans la miséricorde du Christ et la puissante lumière que celle-ci projette sur le monde, une revue telle queLimite n'aurait jamais vu le jour. Il sera d'ailleurs intéressant d'observer de quelle manière un dialogue s'établira — ou ne s'établira pas — avec les petits groupes néo-situationnistes, décroissants ou anti-industriels (Pièces et Main d'Œuvre, Institutut de Démobilisation, journal la Décroissance, éditions Le Monde à l'Envers, etc.) dont l'activité éditoriale ces dernières années est remarquable. C'est probablement du côté des périphéries chères au pape François, plutôt que chez les héritiers d'un christianisme de paroisse riche, qu'il s'avérera fécond de déblayer les malentendus, de retisser des liens inlassablement et d'ouvrir des routes pour l'avenir.

Limite, revue d'écologie intégrale, Editions du Cerf, n°1, 96 p., 12 €.

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